‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 119 sur 201 · SIXIÈME · texte numérisé non relu

SIXIÈME

Prise d'hubil de lu sœur de ce Père ; espérance de raccommodement si désiré arec le Pire général : ce qu'elle a souffert lorsqu'on lui u remis sun brus cassé; son courage au milieu de l'abattement que lui causaient ses diverses souffrances.

2 mai 1578. — Jésus soit toujours avec votre révérence , mon cher père.

J'appris hier avec une extrême joie l'arrivée de madame votre mère à Valladolid , et que la veille ou le jour même de Saint-Ange on avait donné l'habit à mademoiselle votre sœur; plaise à Dieu que ce soit pour sa gloire, et qu'il la rende une grande sainte. La mère prieure de Médine-du-Champ m'écrit qu'elle eût été ravie de le lui donner, si elle eût souhaité de le prendre chez elle : ma pensée est qu'elle a mieux fait de n'y point aller, comme je vous l'ai marqué dans une de mes lettres.

Nos sœurs de Valladolid sont désolées de ce que vous n'avez pas fait la cérémonie. Je les ai flattées de l'espérance de vous voir bientôt ; ce voyage me parait nécessaire , et sans nulle difficulté, puisque, le père Tostat parti, il n'y a plus rien à craindre. J'écris au père Marian de Saint-Benoît que, s'il vient avec le frère Sicilien, il fasse tous ses efforts pour vous mettre de la partie : s'il faut consulter sur ce que vous savez, il n'y a point, ce me semble, de meilleur ni de plus court moyen.

Ne doutons point de notre accommodement avec le père général , si les choses sont sur le pied que ce bon frère les dit. Les expédients qu'on a pris jusqu'ici feront traîner l'affaire en longueur : pour celui que je propose, outre qu'il ne gâte rien, c'est qu'on pourra toujours, la consultation faite, remettre l'exécution de ce qui aura été résolu, à un autre temps , si l'on juge que celui-ci n'y est pas propre. Dieu veuille que cela réussisse à sa gloire.

Si le père Marian ne peut pas venir, je désirerais que cela ne vous empêchât pas de le voir; mille raisons me font croire le rendez-vous nécessaire; le parti que vous prendrez sera néanmoins le meilleur. Comme il y a peu de jours que je vous écrivis une grande lettre, celle-ci sera plus courte. On vient de m'en apporter de Caravaque , auxquelles je ne puis me dispenser de répondre aujourd'hui. Je dois aussi écrire à Madrid.

J'oubliais de vous dire, mon révérend père, que la femme est enfin venue remettre mon bras cassé. La mère prieure de Médine m'a fait un vrai plaisir de me l'envoyer; il lui en a coûté bien de l'argent, et à moi bien du mal. Comme j'avais le poignet perdu à cause de la longueur du temps qu'il y a que je tombai , la douleur qu'elle m'a faite a été excessive ; je me réjouissais néanmoins , au milieu de mes maux , de pouvoir participer un peu aux extrêmes souffrances de Notre -Seigneur Jésus-Christ.

On prétend que je suis guérie , quoiqu'on ne puisse pas s'en assurer entièrement , à cause du tourment qu'une douleur si vive m'a fait souffrir : je remue la main , et je puis la lever jusqu'à ma tête. Il se passera néanmoins encore bien du temps avant que j'en aie un parfait usage. Si l'on avait différé davantage à y remédier, je serais , dit-on , demeurée estropiée le reste de mes jours. Cela ne m'aurait donné nulle peine , si c'eût été la volonté de Dieu. Tout le monde courait avec tant d'empressement au logis de mon frère pour voir cette femme et savoir de mes nouvelles, qu'il en était accablé.

J'ai tant souffert de toutes les façons depuis votre départ, que je ne puis l'exprimer. Le corps en est quelquefois abattu et l'âme un peu affaiblie, lorsque les maux viennent sans interruption se succéder les uns aux autres ; mais la volonté , si je ne me trompe , est toujours ferme , et ne se lasse point de souffrir pour l'amour de Dieu. Je le supplie d'être incessamment avec vous, et de vous combler d'autant de grâces que vous en souhaite , mon révérend père ,

Votre indigne servante et fille, Thérèse de Jéscs.

C'est aujourd'hui la veille de l'Invention de la Sainte -Croix. Toutes vos filles vous assurent de leurs très-humbles respects et obéissance.

Madame Guiomar, qui est bien mieux, est présentement ici

REMARQUES

La sœur du Père Gralien que sainte Thérèse lui apprend avoir pris l'habit à Yalladolid, la veille ou le jour de Saint-Ange, martyr de l'ordre du Carmel, l'ut nommée Marie de Saint-Joseph; et après avoir eu ensuite le honneur de faire profession dans la même maison, le 10 de mai de l'année suivante 1579, elle se rendit respectable par la pratique de toutes les vertus dans un degré éminent , et qui brillèrent avec tant d'éclat dans la charge de prieure qu'elle exerça bien des années, qu'on ne se lassait point d'admirer les dons de nature et de grâce dont lHeu l'avait favorisée. Elle mourut au monastère de Consuegra, l'an 1012, regrettée universellement de tous ceux qui avaient eu le bonheur de la connaître.

« J'oubliais de vous dire, ajoute la Sainte, que la femme est enlin venue remettre i mon bras cassé. > Quel oubli! Ne dirait-on pas que c'était là un événement auquel elle n'avait point d'intérêt? La gloire de Dieu l'occupait, et c'était comme en courant qu'elle pensait à elle-même. Les deux historiens de sa vie, I'évêque de Terrassonne et le père Ribera, rapportent que celte opération fut très-cruelle.

Elle eut le bras gauche deux fois cassé; la première à Avila, l'an 1578, et quoiqu'on ait fait alors pour le rétablir tout ce qu'on pouvait faire, comme elle le rapporte dans celle lettre, elle ne laissa pas d'en être estropiée le reste de ses jours. La seconde fois fut à Villeneuve de Laxare, l'an 1580.

Pour entendre ce qui est dit dans celte lettre, que, le P. Tosiat parti, il n'y a plus rien à craindre, il eslà propos d'observer que, quoique le P. J. B. Rubeo, général des cannes, faisant en 1567 la visite des couvents de son ordre dans les deux Castilles, touché jusqu'aux larmes de la sainteté de Thérèse, et de la perfection qu'elle avait établie dans son couvent de Saint Joseph d'Avila, l'eût autorisée par deux patentes, l'une du 27 avril, l'autre du 10 mai de la même année, à fonder dans ces deux royaumes, des couvents de carmélites de sa réforme, et à procurer même la réforme des religieux, non seulement la calomnie lui fit changer d'avis dans la suite des temps, mais qu'd statua même contre les carmes déchaussés dans le chapitre général qu'il tint à Plaisance en Italie, le 22 mai 1575, et donna au P. Jérôme Tostat, Portugais, l'ordre et le pouvoir de les réunir et de les soumettre aux carmes mitigés. Ce père, homme d'esprit et de mérite, mais animé du zèle de Saùl, s'y porta d'abord avec souplesse, ensuite avec force; et quoique dans le dessein de le contenir M. llor nianet, nonce, eût donné au P. Jérôme Gratien une pleine autorité pour gouverner la réforme, il ne laissa pas d'exciter contre elle un grand orage.

Mais ce n'était que le prélude de celui dont il l'agita lorsque M. Sega eAt succédé à M. Hormanet, mort au mois de mai 1577. Se montrant alors à découvert, il relient sainte Thérèse comme prisonnière dans le couvent de Tolède, défend aux cannes déchausses de recevoir des novices, et ordonne à leurs supérieurs de lui rendre obéissance. Les choses allèrent si loin que la Sainte fui obligée d'écrire au roi, le 15 de septembre de la même année, et que sa majesté suspendit l'exécution des pouvoirs de ce père, jusqu'à ce qu'il les eut communiqués à son conseil. Fier néanmoins de la protection du nouveau nome, il fait peu après arrêter et emprisonner le V. P. Antoine de Jésus, le lî. 11. P. Jean de-la-Croix et son compagnon; excès qui, joint à beaucoup d'autres, força la Sainte d'écrire de nouveau au roi dont le conseil, par un arrêt définitif du 5 novembre 1577, dépouilla ce père de l'autorité dont il abusait. Ce coup lui fut si sensible qu'il quitta l'Espagne pour aller négocier à Rome en faveur de son projet; et voilà dans quelle circonstance la Sainte écrit au P. Gralien, que, le P. Toslat parti, il n'y a plus rien à craindre; espérance néanmoins qui ne lut pas de durée, ainsi qu'on le verra dans la suite.

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