‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 120 sur 201 · AU RÉVÉREND PEKE JÉRÔME CRATIEN DE-LA-MERE-DE-DIEU · texte numérisé non relu

AU RÉVÉREND PEKE JÉRÔME CRATIEN DE-LA-MERE-DE-DIEU

llrouillerie arrivée dans le couvent de Mnlagon; loris du P. Antoine de Jésus doits celte a/faire; pourquoi une sœur très-verlueuse n'est pas propre à 1/ être sous-prieure ; apologie de la supérieure, quoique peu capable, contre les plaintes des sœurs; importance et moyens d'y remettre ta paix.

8 mai 1377. -^ Jésus soit toujours avec voire révérence , mon père.

J'avais écrit la lettre qui accompagne celle-ci , lorsque aujourd'hui , fête de l'Ascension, l'on m'a apporté toutes les vôtres; elles sont arrivées par le courrier de Tolède, ce qui m'a fort déplu, à cause qu'elles me sont rendues bien plus tard par cette voie.

Je me reproche, mon révérend père, ma témérité de vous importuner aussi souvent que je le fais par le récit de mille petites plaintes , dont cependant je ne puis me dispenser de vous donner avis : j'en ai une vraie peine, et je vous prie de vouloir bien déchirer cette lettre aussitôt que vous l'aurez lue.

Quoique j'estime le père Antoine de Jésus, et que je le croie un sai nt , je ne laisse pas d'être persuadée que Dieu ne lui a donné ni assez de talents ni assez de lumières pour bien gouverner une communauté : il est si peu propre à cela , qu'il ne comprend pas , même à l'heure qu'il est, la faute qu'il a faite d'avoir ajouté foi si légèrement aux rapports indiscrets de quelques personnes poussées visiblement d'un zèle amer et possédées d'un passion aveugle; de sorte que, sans nulle autre information, il veut sur-le-champ tout renverser.

Je n'ai pas de peine à croire que la mère supérieure n' a peut-être pas toute l'expérience et la capacité requises pour cette charge; mais je suis sûre au moins que les fautes qu'elle commet sont légères, qu'elles ne scandalisent personne, qu'elles se passent dans la maison et qu'elles n'éclatent point au-dehors. Je leur ai écrit que vous les verriez bientôt, que vous remédieriez à tout; et qu'à l'égard de leurs peines et de leurs tentations, elles ne lui en parlent pas, mais à leur confesseur, si elles n'ont pas assez de confiance en elle.

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Rien ne nie parait plus mal pensé que de vouloir que la sœur N. soit sous-prieure, et qu'elle soit chargée delà conduite de la communauté : elle l'a gouvernée quelques jours en l'absence de la mère Briande de-Saint- Joscph; c'était une récréation et un divertissement perpétuel; on ne cessait point de plaisanter et de ridiculiser toutes choses. Elle est très bonne et très-vertueuse, mais il ne faut pas songer à elle pour être jamais en charge; elle n'en est pas capable.

Il n'est pas plus à propos d'interdire la mère N. de l'exercice de sa charge, puisqu'il y a tant d'empressement à faire revenir incessamment leur prieure , et qu'elle doit arriver au premier jour. J'ai un vrai chagrin de ce retour : ma pensée est de la renvoyer au plus tôt sous prétexte d'une fondation nouvelle; car je ne puis consentir qu'elle reste à Malagon, nos sœurs ayant le confesseur qu'elles ont.

Je reviens à la mère supérieure , qui n'est point si coupable qu'on se l'imagine. Ces plaintes que l'on fait de sa réserve envers les carmes déchaussés ne sont point des preuves de son peu de libéralité, mais plutôt des marques visibles de la déférence qu'elle rend à vos ordres : je la connais parfaitement, et je suis sûre qu'elle n'est point si ménagère; elle est fort tendre et fort généreuse. Ainsi je ne crois pas qu'elle eût de la peine qu'on en usât d'une autre manière , ni qu'elle en ait de ce qu'on fait à ma considération. On compte toutes ses paroles, et on leur donne un sens tout différent de celui dans lequel elle les a dites. L'entêtement de nos sœurs sur cela est si prodigieux , qu'elles ne seraient pas contentes de sainte Claire si elle était leur supérieure , et qu'elles lui trouveraient bien des défauts, surtout à cause de leur confesseur.

Pour ce qui est du reproche qu'on fait à la mère supérieure de n'avoir pas assez soin des malades , c'est une pure calomnie : je connais la bonté de son cœur et l'étendue de sa charité. Je me suis trouvée bien plus embarrassée sur ce chapitre avec celle qui l'a précédée. Tout cela n'est rien, puisqu'il ne porte nul préjudice à l'édification qu'elles sont obligées de donner dans un lieu qui est si fréquenté.

Quant à ce qui concerne la sortie de la mère Briande de - Saint -Joseph, elle a été conclue par l'avis des médecins pour de très - bonnes raisons, dont on ne peut être scandalisé, puisque c'était pour la guérir de ses continuelles infirmités. Rien n'est donc plus malicieux que de vouloir que son éloignement soit mal interprété.

Je ne sais en vérité, mon révérend père , quel remède apporter à un si grand mal. J'ai trouvé fort plaisant que le père Antoine de Jésus ne veuille pas même permettre qu'on parle de la mère Briande; il me parait qu'elles ne sauraient mieux faire que d'en parler et de s'en souvenir. Je vous conjure, au nom de Dieu, de considérer avec application par quel moyen on pourra rendre la paix à cette communauté désolée. Si l'on veut leur donner une prieure telle qu'elle doit être pour remettre toutes choses dans le premier état , il faut qu'elle soit semblable à la mère Isabelle de-Saint - Dominique , leur donner une bonne sous-

prieure, et faire passer quelques-unes des religieuses de cette maison dans une autre.

Il est de la dernière importance que vous preniez la peine d'écrire incessamment au père Antoine de Jésus, de ne se donner point tant de mouvements, et de ne rien changer qu'il n'ait reçu de vos nouvelles; de mon côté je lui écrirai que je ne puis rien faire sans votre participation ; je le désabuserai aussi de bien des choses.

J'ai un sensible déplaisir du mauvais état du bâtiment, et de ce que personne n'a eu pitié de nos pauvres sœurs. Il faut que quelque endroit soit tombé en ruine. Je voudrais qu'on pût au moins l'enfermer de murailles et qu'on achevât les deux appartements commencés, afin que si l'on ne peut pas à présent en faire davantage, tout ne soit pas perdu. Je crois qu'elles seront mieux, logées dans cette maison, à cause de leur petit nombre, que dans celle qu'elles occupent maintenant. N'oubliez pas, mon père, de leur mander tout cela ; j'ai été très-surprise que vous n'y ayez pas songé lorsque vous fûtes obligé d'envoyer à Malagon.

Cette affaire me tourmente étrangement quand je l'envisage par un autre endroit : il me paraît que c'est faire un grand affront à ce monastère que de lui ôter sans nul sujet une prieure qui le gouverne si sagement, pour en mettre une autre à sa place. Informez - vous donc , s'il vous plaît, de toutes choses , et faites ensuite ce que Notre-Seigneur vous inspirera ; ce sera très-sûremement le meilleur et le plus avantageux pour nous ; je le prierai de mon côté de vous combler de ses divines lumières. Il est, encore un coup, de la dernière importance de leur donner avis au plus tôt de la résolution que vous aurez prise , afin que le père Antoine de Jésus ne fasse pas souffrir plus longtemps le martyre à cette pauvre supérieure, qui est une vraie sainte.

Je ne crois pas que la mère Isabelle de-Saint-Dominique ait de la répugnance à aller dans ce monastère ; c'est l'unique moyen de remédier à tout. On pourra envoyer à Ségovie à sa place la mère Briande de-Saint- Joseph, ou la mère Marie de-Saint-Jérôme ; Dieu en ordonnera comme il lui plaira. Le pays est bien chaud pour la santé de la mère Isabelle de-Saint-Dominique; d'autre part, l'estime et le respect qu'on a partout pour son mérite empêcheront sans doute qu'on ne se plaigne d'elle. Le Seigneur, mon révérend père, soit toujours avec vous. On ne peut être avec plus de vérité

Votre indigne servante et fille, Thérèse de Jésus.

J'ai décacheté cette lettre pour effacer ce que j'avais dit du père Marian de-Saint-Benoît, de peur qu'elle ne soit perdue ou interceptée.

REMARQUES

Quand je lis celle admirable lettre, je me représente S. Augustin écrivant celle où il reprend sévèrement quelques religieuses de ce qu'elles voulaient pour des raisons très-légères changer de supérieure; car ilsatisfail aux plaintes qu'elles faisaient dosa conduite, à peu près de la même manière que sainte Tliérèse le fait ici. Le P. Jérôme Graticn ne pouvait dope mieux faire que de conserver celte lettre et de n'obéir

pas au désir de la Sainte qui le priait de la déchirer, puisque nous aurions clé privés des excellentes maximes qu'elle renferme.

La maladie de !a prieure de Malagon, la mère Briande de-Saint-Joseph, fut cause de la brouillerie qui arriva parmi ses lilles. On l'avait envoyée à Tulède pour éprouver si le changement d'air et de climat ne la guérirait point de ses infirmités : mais, pendant son absence, ses lilles, qui l'aimaient tendrement, ne cessèrent point de se plaindre de la supérieure qu'elles-mêmes avaient choisie pour les gouverner jusqu'au retour de leur prieure. Il est remarquable que la Sainte ne laisse pas de soutenir cette supérieure, quoique le choix qu'on en avait fait ne fût pas de son goût, et qu'avec beaucoup de vertu elle n'eut pas assez de talents pour s'acquitter parfaitement de sa charge. Cela apprend aux supérieurs majeurs à proléger les supérieurs subalternes, à maintenir leur autorité, et à les faire respecter de leurs inférieurs, quand même l'élection aurait été faite contre leur volonté : sans cela il faut que tout bon ordre périsse.

Les plaintes des religieuses de Malagon étaient que la supérieure n'était pas assez libérale, qu'elle avait peu de soin des malades, qu'elle recevait mal les carmes déchaussés lorsqu'ils allaient à Malagon, et que le départ de leur prieure était désavantageux à leur réputation. Sainte Thérèse satisfait admirablement à toutes ces plaintes; mais pour l'intelligence de ce qu'elle répond à la troisième, il est nécessaire, de savoir que le P. Gratien lui-même à qui elle écril avait fait un règlement par lequel il défendait aux carmélites de loger ou de nourrir les carmes déchaussés iursqu'acluellement en voyage, ils passeraient dans des villes où ils n'auraient point de couvent, à moins qu'ils n'y allassent précisément pour les confesser. Ce règlement a depuis été confirmé par les successeurs du P. Gratien, et on l'a observé jusqu'ici avec beaucoup d'exactitude,

En 1578, la fête de l'Ascension, jour de la date de celle lettre, tomba le 8 de mai.

A Là RÉVÉRENDE MÈllE MARIE DE SAINT-JOSEPH. SEIZIÈME.

Etal de sa sauté ; sa compassion des maladies et des autres afflictions de. celte mère ; avantage des souffrances ; il faut, nonies demander, mais s'y soumettre ; examen des postulantes, et autres sujets.

k juin 1578. — La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec votre révérence, ma chère fille.

J'ai reçu cette semaine deux de vos lettres, la première par le courrier de Madrid, et la seconde par le muletier d'ici ; cette dernière a tant taraé à venir, que j'en étais en peine. Tout est arrivé le plus heureusement du inonde ; l'eau de fleurs d'orange est excellente et en très-grande quantité. Ne songez donc plus, s'il vous plaît, à m'en envoyer davantage, ni à me faire d'autres présents. Comme je me porte mieux, je n'ai plus besoin de tant de régals : n'est-il pas temps que je commence à pratiquer la mortification ? Je vous rends grâces cependant de tous vos présents ; je les ai reçus avec plaisir comme une marque sensible de votre amitié , que j'estime plus que tout le reste. Mon bras cassé est mieux ; je ne suis cependant pas encore en état de m'habiller ; on espère que le grand chaud où nous allons entrer achèvera de me guérir.

J'ai bien du chagrin, ma chère mère, de vos maux de cœur; c'est une incommodité très-pénible, mais non pas dangereuse. Je ne suis pas étonnée que vous en soyez tourmentée , après de si horribles persécutions soutenues sans nulle consolation humaine : quelque vertu et quelque grandeur de courage que le Seigneur vous ail données, la nature est

faible et succombe quelquefois. Ce qui doit vous consoler, c'est que voire âme a fait bien du progrès dans la perfection , dans laquelle on n'avance jamais sans qu'il en coûte beaucoup. Je ne vous dis pas cela pour adoucir vos peines , niais parce que je suis persuadée de votre avancement dans la vertu , dont je suis bien aise de me réjouir avec vous.

Si Dieu ne vous affligeait pas par de continuelles maladies qu'il envoie à toutes nos sœurs, nos monastères seraient de vrais paradis sur la terre, où nous aurions bien peu d'occasions de mériter, et de donner à Dieu des marques de notre amour Nous ne pouvons cependant espérer de posséder dans le ciel celui qui est mort sur la croix, si nous ne la portons après lui. 11 n'est pas néanmoins nécessaire, comme le prétend le père Grégoire, de demander à Dieu des souffrances : il ne manque jamais d'en envoyer avec une sainte profusion à ceux qu'il aime , et de les traiter comme il a traité son Fils unique, à qui il veut les rendre semblables.

J'ai écrit depuis quelques jours au père prieur des Grottes : faiteslui présentement bien des compliments de ma part. Lisez aussi , s'il vous plaît, cette lettre que j'écris à monsieur votre confesseur; vous la lui donnerez si vous la trouvez bien. Le grand bruit que j'entends perpétuellement dans ma tête, quoique un peu diminué, m'empêche d'écrire à l'un et à l'autre aussi souvent que je voudrais ; assurez-les cependant que je les honore beaucoup.

A l'égard de vos postulantes, donnez-vous de garde, ma chère fille, de les admettre avant que de les bien connaître : j'ai de la joie que le père Nicolas en soit si content et en rende de si bons témoignages ; mais ne les recevez pas sans l'agrément du père provincial, qui vous ira voir au mois de septembre , peut-être plus tôt ; vous le savez, puisqu'il vous l'a mandé. En attendant, priez bien Dieu pour toutes nos affaires.

Ma nièce Thérèse a reçu vos beaux présents avec des transports de joie inexplicables : elle vous aime, ma chère mère, avec tant de passion, que je crois qu'elle quitterait volontiers son père, tous ses parents , ses amies, pour vous aller trouver. Plus elle avance en âge, plus on découvre en elle de bonnes inclinations : elle est à présent fort sage et fort posée, et elle a fait sa première communion avec une piété très-édifiante.

Mon mal de tête m'empêche de vous en dire davantage. Je finis doncpar prier le Seigneur de vous conserver, et par vous exhorter à bannir de votre cœur le chagrin et la tristesse, qui ne guérissent de rien. Faites-moi savoir comment vous êtes de vos maux de ca?ur. Les miens sont diminués depuis quelques jours ; Dieu ne veut pas sans doute que j'aie tant de sortes de maladies à la fois.

Faites-moi le plaisir, ma chère mère, d'examiner le papier qui accompagne cette lettre, et de ne rien négliger de ce qui peut contribuer à faire réussir l'affaire dont il s'agit. Elle m'est recommandée de la part dune

personne à qui j'ai d'extrêmes obligations; ainsi je lui ai promis que vous y feriez votre possible. J'ai même ajouté que vous êtes si adroite et que vous savez donner un si bon tour aux choses dont vous vous mêlez, que si vous ne venez pas à bout d'avoir ces sermons, il ne faut pas se flatter que qui que ce soit les puisse obtenir. Employez -y donc, ma chère Aile, tout votre crédit; vous m'obligerez sensiblement. Le père prieur des Grottes pourrait peut-être vous y rendre quelque service ; je crois néanmoins que monsieur votre confesseur y sera plus propre par ses sollicitations. Quelque difficile que l'affaire vous paraisse, elle ne laissera pas de réussir si Dieu le veut; car rien n'est impossible à celui qui peut tout et à qui tout obéit. J'aurais d'autant plus de joie que vous pussiez obtenir ces sermons, que je me persuade qu'ils ne serviraient pas peu à la gloire de Dieu : rien n'est plus propre à exciter les âmes à s'avancer dans la vertu, et ils ne peuvent certainement causer de préjudice à personne.

Voici ce qu'on souhaite : une année complète des sermons composés par le révérend père Salucio, de l'ordre de S. -Dominique, et qu'ils soient des plus excellents qu'il ait faits. Si l'on ne peut avoir l'année entière, qu'on tâche d'en avoir le plus qu'on pourra, pourvu qu'ils soient tous des meilleurs. L'année complète contient les sermons d'un avent, d'un carême, de toutes les fêtes de Noire-Seigneur, des fêtes de la sainle Vierge, des fêtes des saints qu'on célèbre le long de l'année , de tous les dimanches depuis les Rois jusqu'au Carême, et de tous les dimanches depuis Pâques jusqu'à l'Avent.

On m'a extrêmement demandé le secret sur cela; n'en parlez donc, s'il vous plaît, ma chère mère, qu'aux personnes qui peuvent vous y rendre service. Plaise à Dieu d'exaucer nos vœux , et que vous les puissiez obtenir. Si vous êtes assez heureuse pour cela , envoyez-lesmoi par le porteur de cette lettre , et mettez le dessus à mon adresse à Saint-Joseph d'Avila, plutôt qu'à celle de mon frère, quand même il y aurait des lettres pour lui; parce que, s'il était absent, le paquet pourrait être perdu. Enfin , ne négligez rien , je vous prie , pour me les faire tenir sûrement et promplement.

J'ai une vraie joie de tout le bien que monsieur votre confesseur et le père Grégoire me disent de vous et de vos filles ; Dieu veuille que vous ne les fassiez pas mentir. Mes compliments à tout votre monde, surtout à la sœur portugaise et à sa mère. Je suis, ma révérende mère, du fond du cœur tout à vous,

Thérèse de Jésus.

C'est aujourd'hui le 4 juin.

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