DÉCHAUSSÉ
PIÎEMlttlE. '
La Sainte lui rend compte de sa santé, et l'exhorte à la prudence dans le commerce qu'il aura arec les pères mitigés.
Août 1578. — Jésus et Marie soient toujours avec votre révérence , mon père.
Que j'aurais de joie de pouvoir m'entretenir longtemps avec vous! niais je sens bien que je ne le pourrai pas, parce que je nie porte trèsmal aujourd'hui. On me saigna hier, et on compte me saigner encore demain. Ce n'est cependant pas cette saignée qui m'a empêché de vous écrire plus tôt, mais la pensée que j'avais que le courrier ne partirait pas si promptement : néanmoins on me presse de lui donner ma lettre. Pour revenir à ma santé, la saignée qu'on m'a faite à la tète m'a rendu la vie. Ainsi j'espère, avec l'aide de Dieu, être en peu de temps entièrement guérie.
Je suis bien aise, puisque c'est une nécessité que vous alliez à Madrid, que vous logiez chez les pères mitigés; mais je vous avertis, mon révérend père, de bien prendre garde à tout ce que vous direz, et de vous persuader qu'on comptera toutes vos paroles. Je vous conjure donc, au nom de Dieu, de vous conduire parmi eux avec beaucoup de prudence et de circonspection, et de ne parler pas en termes clairs et précis du père Tostat : surtout qu'on ne dise point , s'il vous plaik qu'on est assuré d'avoir ouï dire que s'il est aussi judicieux qu'il doit l'être, il ne reviendra pas qu'il n'ait obtenu le consentement du père provincial, quoique ce soit-là ce qui lui a fait dire qu'il souhaitait l'avoir par l'entremise de votre révérence. Tout cela est fort plaisant.
Les lettres que vous avez pris la peine de m'écrire, et celles que vous m'avez adressées m'ont toutes été rendues : celle du père provincial arriva hier. Pour le père Balthazar, il est sûr que je lui ai écrit plusieurs fois.
Je trouve, encore un coup, fort à propos que vous alliez à Madrid, pourvu que vous logiez avec les pères mitigés, et que vous vous conduisiez, comme vous avez toujours fait, avec une sage retenue, tâchant de contenter monseigneur le nonce qui est notre supérieur. Ainsi rien ne nous convient mieux que de lui obéir. Mon mal me contraint de Gnir.
Votre servante, Thérèse de Jésus.
REMARQUES
Sainte Thérèse écrivit celte lettre a Avila, au mois d'août 1578, lorsque le nouveau nonce prit les tannes déchaussés sous son obéissance, et ordonna au père Jérôme Gralien, au père Antoine de Jésus, et au père Ambroise Marian de Saint-Benoit, de M' rendre à Madrid dans le couvent des cannes mitigés.
Ueite remarque ne parait pas suffisante pour éclaircir le texte. Ajoutons-y quelques
traits d'histoire qui serviront de suite à la nule que nous avons faite sur la sixième lettre nu père Jérôme Gratien.
Le père Tostal, dépouillé de son autorité par un arrêt du conseil, et parti pour l'Italie, le nonce Séga, qui en avait épousé toutes les préventions contre la réforme , commença, en 1578, par révoquer les pouvoirs que le père Gratien avait reçus du feu nonce son prédécesseur, de visiter les couvents des carmes mitigés; et commit les provinciaux de ceux-ci pour faire la visite chez les autres, ainsi que chez les carmélites réformées , avec pouvoir d'en changer les prieurs et les prieures , etc. Deux des principaux de ces pères arrivent à Pastrane avec ce bref du nonce, et l'y signifient aux pères Antoine, Gratien et Marian, qui auraient pu L'éluder facilement, étant soutenus de l'autorité du roi. mais qui préférèrent de s'y soumettre, sans que cette déférence put désabuser le nonce. Il leur avait de plus ordonné de se rendre à Madrid pour conférer avec eux , et ils se disposaient à ce voyage avec espérance que la soumission qu'ils avaient montrée leur procurerait un lion accueil ; et c'est dans ces circonstances que la Sainte écrivit celte lettre au père Marian; mais dès qu'ils furent arrivés à Madrid, il les lit enfermer dans le couvert des pères mitigés, avec défenses de dire la messe, d'écrire et de recevoir des lettres. Les suites de celte affaire se développeront bientôt.
Quant au père Marian , dont nous n'avons point encore fait le portrait, c'était un homme d'une bonne maison du royaume de Naples, et d'un grand mérite, poète, orateur, jurisconsulte , théologien, grand mathématicien. Il avait assisté au concile de Trente , où il montra tant de sagesse et de capacité , qu'il en reçut l'importante commission d'aller en Flandre, en Allemagne, et en d'autres royaumes du nord pour des affaires de religion. La réputation qu'il y acquit porta la reine de Pologne à lui confier l'intendance de sa maison, et à l'admettre dans son conseil. S'étant fait quelque temps après chevalier de l'ordre de Malle, il servit avec distinction dans l'expédition du roi d'Espagne en Picardie; ei contribua beaucoup, par ses conseils comme par sa valeur, au succès de la bataille de Saint-Quentin, et à la prise de elle ville par les Espagnols. Dès lors néanmoins le dégoût du monde et l'attrait vers les biens célestes étaient grands dans son cœur ; mais choisi pour être le gouverneur du jeune prince de Salmone , et pour le conduire en Espagne , il l'y conduisit, et le roi l'y honora de diverses commissions. L'amour de la solitude devenant de jour en jour plus fort au milieu de cette prospérité mondaine, il fait une retraite à Cordoue chez les pères jésuites, après laquelle il s'associa à une communauté d'ermites gouvernée par un saint homme, nommé frère Matthieu. Il y persévéra depuis L56-2 jusqu'en 1509, menant une vie extrêmement pauvre, humble, laborieuse, pénitente.
11 avait souvent tenté de faire approuver par le pape Pie V la règle de cet ermitage; mais n'ayant pu y réussir, parce que le pape ne voulait point d'établissement de nouveaux ordres de religieux , il fut obligé , avec ses confrères , d'embrasser celle de Saint-Basile, et établit à Paslranne un nouvel ermitage, dans un lieu que lui avait donné le prince Ruy-Gomez , qui désirait l'avoir auprès de lui. Sur ces entrefaites, il va de Paslranne à Madrid, où sainte Thérèse arrive peu après , allant de Tolède à Paslranne pour y fonder un monastère de ses religieuses ; et par un événement que Dieu lui-même avait préparé , elle va loçer chez madame Eléonore de Mascarenas, chez qui le bon ermite était déjà loge. Instruite par cette dame de la vie édifiante et austère qu'il menait, et de son rare mérite, elle l'entretient; et lui faisant voir, dans la règle primitive de Saint-Albert, la perfection à laquelle il tendait, elle les détermina, lui et frère Jean, son compagnon, homme fort simple, mais très-saint, à embrasser la réforme du Carmel . qui n'avait encore que deux religieux profès , savoir, le père Antoine de Jésus (I), et le père Jean de-la-Croix. Ce fut en 15(i9 que le père Marian prit l'habit; et il le reçut, des propres mains de la Sainte. 11 a depuis rendu de très-grands services à l'ordre; nous serons obligés d'en parler encore dans la suite. Mais quoique homme fort saint, on a vu ci-dessus, dans la secondedes lettres de la Sainte au père Jérôme Gratien, qu'elle trouvait en lui trop de confiance dans ses entreprises. Son habileté, en fait de mathématiques , le ht rechercher de bien dn monde , et en particulier des pères jésuites , comme on le verra dans la lettre suivante.
(U Voyez ci-après la note sur la 2' lettre à la m'-re Marie de Sain! Joseph.