‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 122 sur 201 · AU RÉVÉREND PÈRE JÉRÔME GR&TIBN DE-LA-MÈRE-DE-DIEU · texte numérisé non relu

AU RÉVÉREND PÈRE JÉRÔME GR&TIBN DE-LA-MÈRE-DE-DIEU

IIUTIÉSIE.

Lut Sainte déplore la funeste mort du roi de Portugal dom Sébastien ]"; fuit à ce sujet de saintes réflexions, et traite ensuite divers sujets détachés.

24 août 1578. — La grâce du Saint-Esprit accompagne perpétuellement votre révérence, mon père.

Nous avons reçu la lettre que Pierre nous a apportée avec une joie et une satisfaction sans égale; je me Batte que l'espérance qu'elle nous fait concevoir ne sera pas vaine , et que le Tout-Puissant, exauçant nos vœux, fera tourner les choses à sa plus grande gloire. Je ne serai pas néanmoins entièrement satisfaite, que je ne sache si Paul a parlé à monseigneur le nonce; et, au cas qu'il lui ait parlé, de quelle manière il est sorti d'avec lui. Ainsi vous m'obligerez sensiblement de me le faire savoir au plus tôt.

Je suis, mon révérend père, vivement touchée de la funeste mort du roi de Portugal, jeune prince si chrétien et si accompli, que je n'y puis penser sans concevoir de l'indignation contre ceux qui ont souffert qu'il se soit exposé à un péril si visible. Que cet événement est tragique! qu'il est déplorable I et qu'il doit bien nous faire sentir le peu de consistance des grandeurs et des plaisirs de la terre, et nous persuader qu'en vain nous cherchons le vrai bonheur autre part que dans la croix et dans la souffrance !

Quand vous jugerez à propos, mon révérend père, que nous témoignions notre reconnaissance à monseigneur le nonce, vous aurez, s'il vous plaît, la bonté de m'en avertir, et par-dessus cela de me marquer précisément de quelle manière les choses se sont passées avec lui. J'aurai toujours de l'inquiétude jusqu'à ce que vous me l'ayez détaillé. J'ose cependant me flatter que Dieu aura écouté tant de prières qu'on lui a faites pour la réussite de cette affaire , et que tout ira parfaitement bien.

Les pères jésuites ont un empressement extrême d'avoir chez eux le père Marian de Saint-Benoît : ils ont déjà écrit à monseigneur le nonce pour lui demander la permission de le faire venir. 11 faut que le besoin qu'ils ont de son secours soit bien pressant, pour avoir fait toutes les démarches qu'ils ont faites afin de pouvoir le posséder quelques jours. Si donc il ne vous est pas absolument nécessaire, ayez la bonté de nous l'envoyer au plus tôt : comptez qu'il ne sera que cinq ou six jours absent ; il n'a besoin d'être ici qu'un demi-jour, ou au plus un jour entier. Que vos grandes occupations ne vous fassent pas oublier, mon père, de le faire partir incessamment : si l'affaire vous paraît peu importante, songez qu'elle ne l'est pas pour les jésuites qui la sollicitent avec d'autant plus de vivacité, qu'ils n'ont pas de bonne eau. Comment pourrons-nous reconnaître l'obligation que nous avons à

monsieur de Peralta, de vous avoir retiré chez lui? Le ciel l'en récompense, puisque nous sommes dans l'impuissance de lui en marquer notre reconnaissance autrement que par des prières ! Faites-moi le plaisir de l'assurer de mes respects, et de lui dire que je le prie de ne vous point abandonner qu'il ne vous ait mis dans un lieu de sûreté; car on ne peut être plus alarmée que je le suis, d'entendre raconter tant de malheurs qui arrivent par les chemins : plaise au Seigneur de vous en préserver 1

Vous ne savez peut-être pas que le père général a écrit à madame Quitterie : vous l'apprendrez sans doute par la lettre que je vous envoie. Dieu veuille pardonner à ceux qui lui ont donné une si mauvaise impression de notre conduite. Si le roi nous accorde la grâce de faire une province séparée , il ne faudra pas hésiter à envoyer à Rome, mais il faudra faire partir incessamment quelqu'un des nôtres. Je ne désespère pas que nous ne soyons un jour les enfants les plus chéris du père général : efforçons-nous de gagner le cœur de Dieu, et arrive ce qu'il lui plaira : je le supplie de vous conserver.

On sonne matines , cela m'empêche de vous en dire davantage. La mère prieure et toutes nos sœurs se portent bien ; elles sont fort consolées des bonnes nouvelles que vous leur avez données; elles se recommandent à vos ferventes prières, et mon frère aussi qui leur a conté l'état où sont maintenant nos affaires. La plus importante pour moi, et celle qui me lient le plus au cœur, est de voir bientôt la fiu de cette pitoyable et triste visite, et que vous n'y soyez point embarrassé : le désir que j'en ai est si grand , que je n'oserais presque m'en (latter : ainsi ma joie est mêlée de mille craintes. Je suis olus que je ne puis l'exprimer très-sincèrement

Votre indigne servante et fille, Thérèse de Jésus.

C'est aujourd'hui le 21 août.

Je vous prie de faire souvenir de mes respects madame votre mère, monsieur votre frère, et mesdemoiselles vos sœurs : que j'aurais de joie de pouvoir ne leur être plus si à charge !

REMARQUES

Dom Sébasiien I". roi de Portugal, dont sainte Thérèse déplore ici la mort d'une manière si touchante, fut tué en Afrique, et ses troupes furent taillées en pièces le 4 août 1578, de sorte que le rovaume de Portugal perdit tout à la (ois son roi, son armée et les grandes espérances que la valeur et les rares qualités de ce jeune prince lui avaient fait concevoir. ,,.,'. „

Selon l'évêque de Terrassonne et le père Ribera, dans la \ ic île la Sainte, elle avait eu connaissance de ce désastre vingt ans auparavant, Dieu lui ayant fait voir un ange au-dessus du rovaume lie Portugal^ qui tenait à la main une épée pleine de sang. Ils ajoutent qu'après ce terrible malheur elle s'en alla, pénétrée d'affliction, se jeter aux pieds de Notre-Seigneur, qui la consola en lui donnant de grandes esuérances du saint de ce roi

510 LETTRE CXIl.

Page 1