A MONSEIGNEUR L'ILLUSTRISSIME DOM ALVAKO DE MEXDOSA, ÉVÊQUE
DE PALEXCE.
La Suinte le filiale du mariage de sanicce, le remercie de quelques aumônes, et lui donne
des avis utiles à sa perfection.
7 sept. 1578. — Jésus soit toujours avec vous, monseigneur.
La nouvelle du mariage de mademoiselle votre nièce m'a fait tant de plaisir, que je ne l'aurais pas crue véritable, si vous-même ne m'aviez fait l'honneur de me la mander par votre dernière lettre, que j'ai reçue avec bien de la joie. Dieu soit loué de la consolation qu'il m'a donnée, en vous déchargeant de ce soin embarrassant d'une manière si avantageuse : car on m'apprend que cette alliance, toute considérable qu'elle est, vous a coulé très-peu. L'empressement où j'étais de voir votre, grandeur dégagée d'une occupalion si peu convenable, allait, surtout depuis quelques jours, jusqu'à l'inquiétude et au chagrin. Ainsi je ne crois pas que rien au monde fût capable de me donner une joie plus sensible.
Pour l'âge du cavalier, ce n'est point, ce me semble, une chose désavantageuse à mademoiselle votre nièce que d'épouser un homme qui ne soit plus jeune. Les femmes sont ordinairement plus heureuses avec de tels maris, et je ne doute pas qu'étant si aimable et si accomplie, elle ne soit infiniment aimée et chérie de son époux, quoique d'un âge si peu assorti. Plaise au Seigneur de les combler l'un et l'autre de ses grâces et de ses bénédictions.
La maladie de madame votre sœur me touche vivement. Dieu veuille exaucer nos vœux, et ne permettre pas qu'elle soit aussi longue et aussi fâcheuse que les précédentes. Nous aurons toutes , monseigneur , un soin particulier de redoubler nos prières pour sa conservation , et de solliciter le Tout-Puissant de vous récompenser, selon sa magnificence infinie, de l'aumône que vous avez eu la chanté de nous faire dans le temps d'une si pressante nécessité, que nous ne savions plus à qui avoir recours. Quoique notre pauvreté fût extrême, je n'en avais nulle inquiétude, ni nos sœurs non plus, accoutumées que nous sommes à nous reposer sur les soins de la Providence ; mais pour dom François de Salcède, il s'en affligeait de telle sorte, qu'il vint me trouver, il y a quelques jours, tout alarmé, pour me communiquer le dessein qu'il avait fait d'écrire à votre grandeur, et de ne mettre dans sa lettre que ce peu de mots :
« Monseigneur, nous n'avons point de pain. »
J'empêchai l'exécution de ce projet, aimant mieux vous voir payer vos dettes , que si , pour soulager notre pauvreté , elles augmentaient tant soit peu. Je me flatte cependant que celui qui vous a inspiré tant
LETTUE CXIII. 517
de bontés pour nous vous en récompensera par quelques autres voies ; je le conjure de vous conserver, et de me faire naître par sa providence quelques occasions de vous voir.
Le père Jérôme Gratien est plus résolu que jamais de ne me laisser point aller au monastère de l'Incarnation. La vérité est que rien présentement ne serait capable de nous faire plus de tort : cependant , comme je ne crains que Dieu seul, je compte tout le reste pour moins que rien.
Je me réjouis, monseigneur, d'apprendre que votre grandeur s'applique tout de bon à modérer son inclination un peu trop généreuse et trop libérale, et qu'elle évite avec soin les occasions qui contribuent si fort à l'entretenir; je souhaite que cette modération soit persévérante, et que Dieu vous conserve plus que moi-même , qui suis avec mille respects , monseigneur, de votre grandeur
L'indigne servante et fille, Thérèse de Jésus.
C'est aujourd'hui le 7 septembre.
Ma nièce vous baise très-humblement les mains ; elle exécute fidèlement vos ordres ; elle voudrait bien cependant partir avec nous et tenir compagnie à votre grandeur.
REMARQUES
Celte lettre fut écrite à Avila , le 7 septembre 1578. Elle est adressée , comme la quatrième et la cinquième , à doni Alvaro de Mendosa , peu auparavant évêque d'.V- \ila, et pour lors évêque de Palence. La nièce de ce prélat venait d'épouser le duc de Seza.
L'année précédente, 1577, au mois d'octobre, les trois ans delà prieure qui avait succédé à sainte Thérèse dans le gouvernement du monastère de l'Incarnation étant expirés, les religieuses de ce couvent choisirent une seconde fois la S.iinle pour leur prieure ; ce qui occasionna le schisme dont elle parle dans une des lettres précédentes ; les carmes mitigés, qui avaient encore alors l'autorité, s'opposant à celte élection , et les religieuses avant pris le parti, pour la soutenir, d'appeler de celte opposition au conseil royal. Le père Jérôme Gratien, leur père, s'opposa de son côté au voyage de la Sainte vers ce monastère, voulant laire cesser la division : et c'esl-là ce qu'elle apprend au prélat.
Sa nièce, dont elle lui parle, n'était alors qu'un enfant : elle était lîllede don) Laurent de Cépède, frère de la Sainte.