‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 124 sur 201 · NEUVIÈME · texte numérisé non relu

NEUVIÈME

La Sainte blâme la multiplicité des règlements dans les visites dis maisons religieuses , parle d'iui projet d'établissement à Grenade, et se justifie sur le renvoi d'une novice.

9 nov. 1578. — Jésus soit toujours avec votre révérence, mon père.

Je ne doute pas que \ous ne soyez persuadé qu'il est impossible de garder cette multitude de règlements que le père Jean de Jésus a faits dans sa visite, règlements si durs et en si grand nombre, qu'il semble qu'il ait entrepris de composer des constitutions nouvelles, toutes différentes des constitutions que vous nous avez données. Je ne comprends pas ies raisons de cette conduite, ni de quel esprit il a été poussé;

mais je suis sûre que c'est précisément ce que nos sœurs ont tant Ap~ préhendé , et qu'elles ne craignent encore aujourd'hui rien davantage que de voir venir un supérieur raide et sé\èrc, qui leur impose un joug capable de les accabler et de les faire succomber sous son poids.

Pitoyable aveuglement, que les visiteurs ne soient point contents de leurs visites s'ils n'ont laissé quantité de règlements nouveaux! Agir de cette manière, c'est inutiliser une visite : car, pour ne parler que de ce qui concerne les récréations, s'il est vrai que l'on ne doive point se récréer les jours qu'on communie , et que cependant les prêtres disent tous les jours la sainte messe, n'est-il pas visible qu'ils n'auront jamais de récréations? Que si on dispense ceux-ci de cette loi, est-il juste de la faire garder aux autres, qui, étant plus jeunes, ont aussi plus besoin de se réjouir?

Ce père m'a écrit que, comme on n'a pas encore visité cette maison, il a été contraint d'user de cette sévérité. Je veux croire que ce n'a pas été sans quelque sujet; cependant je suis si lasse d'avoir seulement lu cette multitude de règlements qu'il a faits, que je ne sais ce que je deviendrais si j'étais obligée de les garder. Croyez-moi, mon père, notre règle ne s'accommode pas de personnes austères ; elle l'est assez d'ellemême.

Le père Balthazar part pour Grenade à la prière de l'archevêque de cette ville dont il est ami ; il désirerait passionnément que nous y établissions un monastère. Ma pensée est que cela se pourrait faire, et j'en aurais même une vraie joie, parce qu'encore que je ne puisse pas y aller en personne, il serait aisé d'y envoyer une de nos mères à ma place faire cette fondation. Je voudrais néanmoins qu'on pût auparavant contenter le père Cyrille ; car je ne sais si les visiteurs ont le pouvoir de permettre les établissements des monastères de filles , comme ils l'ont à l'égard des monastères d'hommes. Ajoutons encore, pourvu que les religieux de Saint-François ne s'y opposent pas, comme ils ont fait à Burgos.

Il faut vous dire, mon révérend père, à quel point le père Olea est fâché contre moi au sujet de la novice que nous avons renvoyée. Ce qui l'irrite le plus, c'est de me voir persuadée que mes filles disent la vérité ; car il croit, lui, que c'est par passion et par aversion pour sa personne que la prieure n'a pas voulu la recevoir à la profession, et que tout ce qu'on dit est faux. Il a été fort longtemps sans vouloir écouter nulle raison. Je puis cependant vous assurer que nous avons fait en conscience tout ce qui dépendait de nous pour la pouvoir garder, et que, quand elle aurait été la propre sœur de Paul (1), ce qui serait pour moi le plus fort engagement, je ne m'y serais pas employée avec plus d'ardeur. De plus, je suis très-assurée que quand vous auriez été sur les lieux, vous n'auriez pas fait autre; chose que ce que nous avons fait.

Comme cette affaire regarde l'honneur et la gloire de Dieu, tout le

(1) Le père Gralien.

monde dût-il s'abîmer, je ne m'en mettrais nullement en peine, et vous ne devez pas non plus, mon père, vous en soucier : il ne nous sera jamais avantageux de nous opposer à la volonté du Seigneur.

Le père Olea a concerté de faire entrer cette fille dans un monastère de Talavera , avec quelques autres demoiselles de la cour qui y vont. Ainsi il l'a envoyé quérir. Dieu nous fasse la grâce de n'avoir plus rien à démêler avec les créatures, et de ne nous occuper que de lui seul.

Ce père ajoute que parce que je n'ai plus besoin de lui, je n'ai pas daigne lui rendre ce petit service : on lui a dit aussi que ce sont là de mes finesses ordinaires. Je vous fais juge , mon père, si j'ai eu jamais avec lui d'affaire plus importante que celle-ci, où il s'agissait de recevoir ou de renvoyer cette novice, à laquelle il prend tant d'intérêt; sûrement il ne me connaît guère ; Dieu me garde de manquer jamais à l'accomplissement de sa sainte volonté. C'est en lui que je suis sans variation Votre indigne servante et fille, Thérèse de Jésus.

C'est aujourd'hui le 9 novembre.

remarques.

On ne sait pas certainement en quel lieu ni en quelle année sainte Thérèse écrivit cette lettre. Je me persuade avec assez de fondement que ce fut à Tolède , lorsqu'à son retour d'Avila elle y resta prisonnière par un ordre exprès du nonce, sur la fin de l'année 1578, comme elle-même le rapporte dans la lettre XXVIIe, adressée au père Jean de Jésus Rocca, lui marquant sa joie de souffrir pour Dieu et pour la réforme. de l'ordre du Carmel.

Il est clair pnr le discours de la Sainte que ce père visita un couvent de carmes déchaussés , chargé de la commission que lui en avait donnée le père Jérôme Gratien ; et qu'en vertu de ce pouvoir il fit un tort grand nombre de règlements peu nécessaires. La Sainte, infiniment éclairée, les condamna avec chaleur, parce que c'est un fardeau ajouté à celui de la règle, et que ce sont des sources de scrupules , de murmures el de troubles pour toute une communauté.

Notre ordre a reçu avec tant de respect les maximes de sa sainte législatrice, qu'il observe avec la dernière exactitude celle qu'elle donne à tous les visiteurs de ne multiplier pas les règlements ; d'éviter, autant qu'il leur sera possible, de ne rien établir de nouveau, à moins d'une nécessité indispensable; et de prendre carde qu'en ajoutant à la règle , on ne rende pas l'état de la vie religieuse trop difficile à soutenir.

Nous avons déjà raconté ailleurs, dans une note sur une des lettres précédentes, adressée au père Jérôme Gratien , comment, avant que d'avoir embrassé la réforme du Carmel, il y gagna le père Jean de Jésus Rocca, dont la Sainte parle dans cette lettre. Disons ici qui était ce père Jean de Jésus, et quel était son caractère. Il était Catalan, docteur en théologie de l'Université de Barcelone, puis curé dans celte ville, d'où il alla à Alcala, théâtre plus renommé pour la science, et où il acquit beaucoup de réputation. Touché du ciel, il prit l'habit chez les carmes déchaussés, dans le couvent de Paslranne. le premier janvier de l'an 1572, et y lit profession au commencement de l'année 1573. Par ses prédications et par ses vertus, il lit de grands fruits dans tous les bourgs et villages du voisinage , el par son zèle pour la perfection il mérita d'être nommé, en 1575, prieur du couvent de Manzcre. C'est en cette qualité qu'il s'opi>o>a avec beaucoup de courage à ceux des pères mitigés qui voulaient détruire la réforme ; ce qui lui attira une vive persécution. Le choix que sainte Thérèse fera de lui dans peu de temps pour l'envoyer :i Rome, montrera l'estime qu'elle faisait de sa vertu et de sa capacité : mais celle lettre prouve, ainsi que la lettre suivante , qu'elle en désapprouvait la sévérité ; comme quelques-unes des actions qu'il fit dans la suite , font voir que la Sainte le connaissait bien en le taxant d'être irop sévère.

Le père Balthasar de Jésus Niclo, dont celle leilre fait aussi meniion , était profés de la maison des cannes mitigés de Séville, l'un des plus fameux prédicateurs de son siècle, et extrêmement considéré dans les cours d'Espagne et de Portugal. Envoyé, en S TH. II. 33

1569, pai le prieui des carmes mitisés de Médine, son supérieur, pour accompagner i Pastranne les carmélites déchaussées que sainte Thérèse y Faisait venir pour la nouvelle fondation , car alors le père général favorisait la reforme , il y prit lui-même l'hsbit do la manière que nous Pavons dit ailleurs. Quoique novice, il fui fait vicaire du couvent, parce qu'il était déjà proies île l'ordre ; et on l'y lit prieur, dès qu'il eut fait profession de la réforme. Plusieurs de ses anciens confrères, attires par l'odeur de sa sainteté et de celle de son couvent, s'y consacrèrent à Dieu, ainsi que plusieurs séculiers; ei c'est là que la réforme prit sa consistance et ce bel ordre qui la lit admirer. Le père Ballhazaf donna néanmoins dans recueil des pénitences indiscrètes, qu'il permettait trop aisément; écueil qui aurait pu devenir funeste si le 15. 11. père Jean de-la-Croix n'y avait remédié. L'année suivante, 1570, le père Ballhazar fonda à Alcala un collège de carmes déchaussés, qui fut gouverné par le père Jean de-Ia- Croii ; en 1571 il prit possession pour la réforme de l'ermitage d'Altumire ; en 137Û, muni des pouvoirs du père François de Vargas, dominicain , visiteur apostolique des carmes dans l'Andalousie, il établit un nouveau couvent à Grenade ; et de retour à Pastranne dans la même année, il substitua à sa commission de visiteur dans l'Andalousie le père Jérôme Gralien, nouvellement profès. Il désirait beaucoup que sainte Thérèse fondât à Grenade un couvent de carmélites, comme elle le marque dans cette lettre, et cette fondation se lit effectivement ; mais ce ne fut qu'en 13S2 , ainsi qu'on le verra dans la suite.

Page 1