‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 127 sur 201 · ONZIÈME · texte numérisé non relu

ONZIÈME

La Soinle lui marque le besoin qu'elle a de lui dans ses inquiétudes, le prie de se ménager pour Dieu, et lui témoigne sa joie du bon état des affaires de l'ordre.

•V octob. 1579. — La grâce du Saint-Esprit accompagne incessamment votre révérence , mon père.

Angélique ne revient point du soupçon qu'elle a conçu : ainsi ses inquiétudes n'ont point cessé. Comme elle est naturellement faible, qu'elle souffre beaucoup, qu'elle n'a nul soulagement dans ses maux, et qu'elle ne désire pas même d'en avoir, je ne suis pas étonnée qu'elle succombe quelquefois sous le poids de tant d'afflictions, surtout lorsqu'elle s'aperçoit qu'on reconnaît mal son amitié. C'est pourquoi ayez, s'il vous plaît, la bonté de dire à Paul de n'être plus si négligent, et do se souvenir que le vrai zèle n'est ni paresseux ni endormi.

J'ai bien de la douleur, mon révérend père, de votre indisposition et de la faiblesse de tète que vous sentez. Sûrement elle ne vient que d'une trop grande application d'esprit. Ainsi je vous conjure au nom de Dieu de modérer un peu votre travail : si vous ne le faites à présent, vous verrez dans la suite votre mal tellement augmenté, qu'il sera sans remède. Possédez-vous donc, je vous supplie, un peu davantage, et tâchez de vous rendre maître de vous-même, pour ne pas faire toujours tout ce que vous souhaiteriez. Que l'exemple de tant de gens, devenus

par leur tau e incapables d'application, vous fasse prendre garde à ne vous réduire pas à un pareil état : vous savez que votre santé est utile à la gloire de Dieu , et le besoin que nous avons que vous ne tombiez I>;t- malade.

Je rends mille grâces à Dieu de ce que les affaires de notre ordre sont en si bon état qu'on les peut compter terminées, mais terminées si avantageusement , que personne ne pourra douter que ce ne soit un effet de la bonté infinie de Dieu. Laissant le capital, je me réjouis en particulier de ce que vous goûterez avec plaisir le fruit délicieux de tant de travaux que vous avez essuyés si généreusement; et lorsque cette horrible tempête aura cessé de nous agiter, vous verrez avec une extrême joie les avantages qui en reviendront à tout l'ordre, non seulement à présent, mais aussi dans la suite des temps.

Vous ne croiriez jamais, mon révérend père, les soins et les inquiétudes que nous cause à présent la maison que nous avons achetée : le démon a si bien fait pour nous troubler, que, quoique le marché ait été conclu très-heureusement, nous n'en jouissons point encore. Dans cette disgrâce, ce qui me chagrine le plus, c'est que c'était sûrement la maison de Salamanque qui nous convenait le mieux et qui nous était la plus propre ; celui qui nous la vendait y trouvait aussi de son côté son avantage. Avouons donc qu'on a grand tort de se Oer aux enfants des hommes ; car celui dont je parle nous avait prié lui-même d'acheter sa maison, et il est en si grande réputation d'homme d'honneur et de probité, que tout le monde, de concert, disait que sa parole toute seule valait un contrat. Cependant, après nous l'avoir donnée solennellement, après avoir amené un notaire qu'il avait choisi, devant qui il signa le contrat en présence de témoins et avec toutes les formalités requises , après , dis-je, tout cela, il s'en dédit aujourd'hui. Toute la ville en est dans le dernier étonnement; on publie que ce sont ses amis qui l'ont fait changer de résolution pour certaines raisons qui les regardent, eux et leurs proches, raisons plus puissantes sur son esprit que la fidélité inviolable qu'il devait à sa parole.

Son frère, qui avait sollicité charitablement la conclusion de cette affaire par amitié pour nous, en est inconsolable; pour moi, ce qui m'afflige le plus , c'est , encore une fois , que nous ne trouverons pas dans tout Salamanque une maison pareille à celle-là. Notre consolation, après tant de peines essuyées, est d'avoir recours à celui qui peut nous tirer de ce grand embarras.

Le père Nicolas m'a fait vos compliments, dont je vous suis sensiblement obligée. Ne m'oubliez point , je vous prie , devant le Seigneur; je vous en fais souvenir, de peur que vos grandes occupations ne vous fassent négliger de prier Dieu pour moi. Ma santé est assez bonne. La mère prieure et toutes nos sœurs vous saluent très-respectueusement. Dieu vous conserve, mon révérend père, et me fasse la grâce de vous voir

bientôt. Je no vous en dirai pas davantage, ear il est trois heures du matin. On ne peut être avec plus de vérité

Votre indigne servante et fille, Thérèse de Jésus. C'est aujourd'hui la fête de Saint-François.

REMARQUES

Sainte Thérèse écrivit celle lettre à Salamanque le 4 octobre 1579. Elle y prend , comme elle a di^'i fait dans quelques autres, le nom d'Angélique, et donne" au père Jérôme Gratien celui de Paul, afin de pouvoir plus librement lui marquer l'ennui et la tristesse que lui causaient son absente et son silence : mais elle le fait d'une manière pleine de charmes.

Sa tendresse pour les carmélites de Salamanque fut admirable, puisque, malgré son grand à^e et la fatigue de tant de fondations, elle ne laissa pas d'y faire trois voyages d.in> une sai?on très-rude, pour leur procurer une maison : le premier l'an 1571, à son retour de la fondation d'Alve; le second l'an 1575, lorsqu'elle était actuellement prieure des religieuses de l'Incarnation d'Avila; le troisième enfin l'an 1579, dans le temps qu'elle écrivit celte lettre.

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