AU RÉVÉREND PÈRE JÉRÔME GRATIEX DE-LA-MÈRE-DE-DIEU. DOUZIÈME
Son estime pour ce père ; danger des longs et fréquents entretiens des religieuses avec les hommes, même les plus saints; divers petits sujets.
6 décembre 1579. — La grâce du Saint-Esprit accompagne sans cesse, votre révérence , mon père.
Il y a fort peu que j'eus l'honneur de vous écrire une fort grande lettre par le courrier de Tolède : celle-ci sera succincte, parce qu'il est tard, et que le beau-frère de monsieur Ruis, qui veut bien s'en charger, part demain dès la pointe du jour. Je mourais d'envie qu'il m'apportât de vos lettres; et je ne me suis consolée d'en être privée que par les bonnes nouvelles qu'il m'a données de votre santé et de vos prédications,dont on dit des merveilles.il m'a récité presque entièrement votre sermon de saint Eugène , qui m'a charnue. Que celui qui est la source de tout ce qu'il y a de bon dans les hommes, en soit loué à jamais ! C'est une grande grâce que Dieu nous fait, de vouloir bien se servir de nous pour le salut des âmes.
J'oubliais de vous dire , mon révérend père , que la sœur N. se porte bien , et que les autres sont fort en paix et fort contentes, depuis que j'ai défendu que nulle ne parlât ni ne se confessât à la personne que vous savez. Je lui fais en tout le reste mille honnêtetés, et je l'entretiens souvent : il nous a même prêché aujourd'hui d'une manière très— édifiante , et son sermon était très-bon; car il n'a point de malice, et je suis sûre qu'il est incapable de vouloir faire tort à personne.
Je ne laisse pas d'être persuadée qu'il est avantageux aux carmélites d'avoir peu de commerce avec les hommes, quand même ce serait avec Paul , ou avec de vrais saints, parce que Dieu les instruira lui-même. Les longues et les fréquentes conversations , pour spirituelles qu'elles soient, ne sont pas d'ordinaire d'une fort grande utilité . à moins que
ce ne soit en chaire : souvent, loin de profiter, elles font perdre l'estime qu'on doit avoir des personnes les plus vertueuses et les plus dignes d'être estimées.
Ma santé n'est pas pire qu'elle était; au contraire elle est un peu moins dérangée : nous nous trouvons fort bien dans la nouvelle maison, qui sera un jour fort commode , si l'on achève de la bâtir : de la manière qu'elle est à présent, elle n'est point mal , et il y a beaucoup de logement.
La mère prieure et toutes nos sœurs se recommandent à vos saintes prières, et moi aux prières aussi du père recteur. La nuit s'avance fort. Je finis donc par vous assurer que j'aurais bien du plaisir d'entendre les sermons que vous ferez à Noël. Plaise à Dieu de vous combler d'autant de grâces et de bénédictions que vous en souhaite
Votre indigne servante et fille, Thérèse de Jésus.
C'est aujourd'hui la fête de l'Espectation de la sainte Vierge.
REMARQUE
Sainte Thérèse écrivit celte lettre à Malagon, et la précédente à Salamanqtie ; car cette fille, courageuse dès qu'il était question du service de Jésus-Christ, traversa en moins de deux mois une grande partie des deux Castilles.