TREIZIÈME
Sur divers sujets détachés.
12 déc. 1579. — La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec votre révérence , mon père.
Rien ne me paraît plus mal pensé , depuis que j'ai été exactement informée de toutes choses, que de vouloir établir un monastère à Villeneuve. Cependant le père Antoine de Jésus croit cet établissement des plus avantageux. Je leur en ai fait à tous un fort grand scrupule. Ainsi je ne sais à quoi ils se détermineront. Le même père s'est chargé de l'affaire de madame Osoric , sœur de la fille qu'il nous amena à Tolède, et dont l'entrée en religion était concertée auparavant entre elle et moi.
Pour le père Nicolas , il me paraît beaucoup mieux : sa simplicité est si grande en certaines occasions , qu'elle me jette dans l'élonnement.
Le père vicaire m'a écrit qu'il prétendait faire honneur aux carmes déchaussés de faire élire le père Antoine de Jésus définitcur général dans le chapitre tenu à Rome : je ne crois pas que ce fût un malheur pour eux , ni qu'on pût blâmer ce père d'avoir été choisi pour cette charge. Ce projet apparemment si secret lui fut découvert par dom Louis Manriqué aussitôt qu'on eut dépêché à Rome : de mon côté, je lui demandai si ceux qui étaient partis pouvaient arriver avant l'assemblée s. th. n. 3i
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du chapitre : il nie répondit que le roi souhaitait qu'on le tînt incessamment; qu'ainsi on ne les attendrait pas. Il n'a pas été ici plus d'un jour , parce que m'ayant cherchée à Tolède où il croyait que j'étais, et ne m'y ayant pas trouvée, il vint aussitôt a Malagon.
Le séjour que je fais dans ce pays me plaît d'autant plus , que je n'y suis pas accablée comme partout ailleurs de lettres , et de mille autres occupations. Je ne crois pas cependant y rester longtemps; carie père vicaire général , qui souhaite la fondation d'Arène , a fort à cœur que nous nous assemblions tous dans cette ville. Cela me persuade qu'il pourra bien m'ordonner de m'y rendre incessamment , et de conclure au plus tôt les affaires que nous avons ici. Comme les plus importantes sont terminées, rien n'y peut mettre obstacle. J'ai de si sensibles obligations à ce père des bontés qu'il a pour moi, que je n'en perdrai jamais le souvenir ; et ma reconnaissance ne finira pas avec l'emploi dont sa sainteté l'a chargé.
Lisez , s'il vous plaît , mon révérend père , cette lettre de monsieur Yeiasco; et examinez, je vous prie, avec une extrême application la vocation de mademoiselle sa sœur , et si elle a les qualités nécessaires pour être une bonne carmélite, avant qu'on parle de la recevoir : il vaudrait mieux ne la pas proposer , si elle ne les a pas , que de l'exposer à un refus d'autant plus affligeant pour moi, que j'estime beaucoup monsieur son frère , persuadée que c'est à lui, de même qu'au père maître, frère Pierre Fernandès , et à dom Louis , que nous sommes redevables du bonheur que possède aujourd'hui notre ordre.
Je prie Dieu, mon très- révérend père, de vous combler dans ces saintes fêtes de ses plus précieux dons , de vous faire croître de plus en plus en grâce et en sainteté , et de vous conserver aussi longtemps que le désire celle qui est pleine de respect ,
Votre véritable fille cl indigne servante, Thérèse de Jésus
C'est aujourd'hui le 12 décembre.
REMARQUES
Sainte Thérèse écrivit cette lettre h Malagon , six jours seulement après la précédente Je me persuade que la dévotion qu'on a eue à former le nom de la Sainte , en découpant et en assemblant des caractères qu'on lirait de ses lettres, est cause que celle-ci n'est pas entière, et qu'il lui manque une demi-feuille du commencement. J'ai supplée à ce défaut en mettant les premiers mots par lesquels la Sainte entre d'ordinaire en discours.
On ne peut pas douter , de la manière qu'elle s'explique, qu'elle n'ait pris la route de Tolède où le père Antoine de Jésus et le père Gabriel de l'Assomption la furent chercher ; mais ne l'y ayant pas trouvée, ils allèrent à Malagon lui communiquer diverses affaires , dont la fondation de \illeneuvc-de-Laxare n'était pas la moindre.
Quelque avantageuse que parût à tout le monde celle fondation, sainic Thérèse ne voulut point d'abord en entendre parler, parce qu'il s'agissait de donner l'habit à certaines dévoles, appelées en Espagne béates, qui vivaient dans un ermitage d'une manière irès-particnlicrc, sans obéissance, sans règle, et sans nul assujéiissemcnt ; et qu'elle était persuadée qu'il serait diriicile de les contraindre à garder les règles t t les constitutions d'une communauté régulière. Mais Dieu, dont la puissance est infinie, l'en reprit sévèrement, lui ordonna de faire celte fondation, et l'assura qu'elle serait utile à sa gloire et à la sanctification des âmes, comme elle-même le rapporte au chapi-
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tre 27 du livre de ses Fondations. Avee celle assurance elle alla comblée de joie fonder celle maison, le 22 février 1580, deux mois et dix jours auiè-, celle lettre écrite. La Sainte parle ensuite d'un signalé bienfaiteur qu'elle avait à Madrid, nommé don» Jean Lopés de Velasco, secrétaire d'un des conseils du roi Philippe 11, ei qui assista par ordre exprès de sa majesté au chapitre général lenu à Alcala, pour la séparation des carmes déchaussés d'avec les miligés. Lés obligations que noire ordre lui a sont si grandes, que la Sainte les met au rang de celles dont nous sommes redevables aui deux assistants que le roi donna au nonce, je veux dire au père Pierre Fernandés, et à dom Louis Manriqués, que noire réforme a toujours comptés pour ses principaux bienfaiteurs. Ce gentilhomme avait une sœur qui désirait ardemment d'élre carmélite, elle eut le bonheur d'entrer et de faire profession dans le monaaière de Ségovie, où elle a été une excellente religieuse.