AU RÉVÉREND PERE JÉRÔME GRAT1EN DE-LA-MÈRE-DE DIEU. QUINZIÈME
Sur diverses affaires.
1580. — La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec votre révérence mon père.
Il y a fort peu que madame votre mère me fit l'honneur de m'écrire , pour me marquer le désir qu'elle a de voir bientôt finir votre ennuyeux silence. Dieu veuille que les affaires de Tolède et de Médinc soient terminées lorsque cette lettre vous sera rendue.
Le père Philippe est maintenant d'une humeur et d'une conduite parfaite; il a tellement passé, mais tout d'un coup, d'une extrémité à l'autre, qu'il ne parle plus de se confesser; il me paraîl fort honnête homme.
Je voudrais pouvoir vous exprimer les réjouissances de nos sœurs de Malagon, lorsqu'elles ont appris l'heureux succès de notre affaire. Vous leur avez, mon père, non seulement à elles, mais à toutes vos autres filles, des obligations que vous ne pourriez peut-être pas imaginer : il y a dans cette maison de Malagon , sans parler de ce que les autres maisons ont fait, une sœur converse qui a pris jusqu'à cent disciplines, pour obtenir de Dieu les grâces dont vous avez besoin. Pour moi, je ne doute nullement que l'austérité de cette fervente fille n'ait atliré sur vous de puissants secours du ciel , pour la conquête de tant d'âmes , que vous faites marchera grands pas dans les voies du salut.
LETTRE CXXtV. 539
J'ai do la joie d'apprendre par les lettres du père Nicolas qu'on m'apporta hier, qu'on paisse faire réussir ce qu'il propose touchant l'affaire de Salamanque, qui m'avait d'autant plus inquiétée que je la croyais désossée : je m'imagine qu'il est à présent accablé de toute part; car il esf.;:ico/e plus juste de solliciter ses propres affaires que les affaires des autres. Je lui fis connaître à Tolède divers obstacles qui s'opposent à la réussite de celle-ci, et je lui donnai divers avis qu'il reçut le mieux du monde : je ne lui dis cependant pas tout ce que je pouvais lui dire à ce sujet, mais seulement ce qui le regardait.
J'ose me flatter que notre révérendissinie père général, qui favorise notre réforme, n'oubliera rien pour faire tourner les choses à son avantage. Urne reste cependant une difficulté dans l'esprit qui m'embarrasse un peu : c'est qu'on a trouvé, dit-on, après la mort de monseigneur le nonce, que les patentes qu'il avait données n'étaient pas valables, n'ayant pas été expédiées avec toutes les formalités requises. Comme donc il est d'une extrême importance de ne s'engager pas mal à propos dans ces sortes de contestations, vous me feriez bien du plaisir d'examiner à fond cette affaire , et de m'en dire votre sentiment ; car jç suis si peu éclairée, que je ne comprends pas quel sujet nous pouvons avoir de craindre de ce côté-là, toutes choses ayant été concertées entre nou i avec tant de soin et de précaution; à moins que Dieu, pour exercer notre patience , ne permît qu'on nous donnât de nouveaux sujets de troubles et d'inquiétudes. Si c'est sa volonté, je m'y soumets de tout mon cœur.
Si notre affaire ne peut point réussir , je doute qu'il soit à propos d'envoyer le père Nicolas tout seul sur les lieux pour en attendre le succès. Il est vrai que monsieur Velasco la sollicitera avec lui, et qu'obligeant comme il l'est , il n'épargnera rien pour nous rendre service : je crois cependant qu'un peu de secours ne lui nuirait point. Sur toutes choses , mon révérend père , tenez , s'il vous plaît, tout ceci fort secret , afin que vos discours ne donnent nul prétexte de vous accuser de vous en être mêlé : c'est ce qui m'a fait agir avec la circonspection qu'on vous a marquée.
11 se présente à l'heure qu'il est à mon esprit une nouvelle difficulté, qui ne m'embarrasse pas moins que la première , et qu'il faut aussi que vous ayez la bonté de m'éclaircir : c'est que je doute que vous puissiez, étant actuellement visiteur , être élu provincial. Je comprends assez que cette élection n'est pas présentement pour nous d'une grande importance , parce que le père Antoine de Jésus , qui a déjà été nommé pour exercer cette charge , la peut remplir dignement. Ce serait même une espèce de justice qu'on lui rendrait , et qui ne porterait nul préjudice, puisque votre révérence demeurant son supérieur on ne pourrait rien craindre de s©n gouvernement. Encore une fois, dites-moi, je vous prie, votre pensée là-dessus. Nous parlons , vous le voyez bien , d'une chose future; mais quand elle serait présente vous ne devriez
àt0 LETTRE CXXIV.
pas sûrement en être en peine, ni en avoir le plus mince scrupule.
Vous verrez par la lettre du père Gabriel que je vous envoie, dans quelle étrange tentation il est tombé , et la peine qu'il a conçue contre moi. Le parti que j'ai pris est de ne pas faire semblant de m'en apercevoir , et de lui écrire en toute occasion comme je faisais auparavant. J'aurais encore un coup une vraie joie que notre affaire fût terminée avant l'arrivée de cette lettre, afin que vous pussiez y répondre amplement.
J'oubliais de vous dire que le dernier jour de l'an madame la duchesse d'Alve m'envoya un exprès qui m'apporta deux de ses lettres , celle que je vous adresse, et une autre par laquelle elle me fait agréablement de petits reproches de ce que vous lui avez dit, que je l'aime moins que monsieur le duc. Je n'ai eu garde d'en convenir; j'ai seulement fait réponse qu'après m'avoir dit tant de bien de son époux et loué si fort sa vertu et sa spiritualité, vous aviez pensé qu'aimant autant que j'aime les personnes vertueuses et spirituelles, je ne pouvais n'avoir pas une très-haute estime de son mérite. Je l'assurai ensuite que je n'aime que Dieu seul pour lui-même ; et que ne m'ayant donné nul sujet de l'aimer moins que son époux, il était de mon devoir de l'aimer davantage. Ce discours était un peu mieux rangé qu'il ne l'est ici. Depuis j'ai écrit deux fois à ce duc. C'est plus souvent, mon révérend père que vous ne me l'aviez prescrit.
Je me persuade que le livre que le père Medine a fait transcrire , est celui de ma vie. Obligez-moi de me faire savoir ce que vous en avez appris. J'aurais de la joie qu'il fût transcrit; car je crains qu'il ne se perde, parce qu'il n'y en a que deux exemplaires , celui-là, et celui que les anges (1) ont en leur pouvoir. J'estime cependant bien davantage le second livre que j'ai écrit, parce que j'avais alors plus d'expérience et de lumières.
Dieu vous conserve, mon révérend père, un grand nombre d'années : rien ne pourrait me donner plus de joie que de voir Paul ; mais si Dieu ne veut pas que j'aie cette consolation, et qu'il ait dessein au contraire de m'envoyer croix sur croix et affliction sur affliction; que sa volonté soit faite. Je suis plus que jamais avec mille respects,
Votre indigne servante et vraie fille, Thérèse de Jésus.
lîéatrix se recommande fort, mon révérend père, à vos saintes prières.
remarques.
Il est aisé de juger par la simple lecture île celte lettre, que sainte Thérèse l'écrivit à Halagon au commencement de Tannée 1580, peu après (prune furieuse tempête eût agité sa réforme. Le P. Medine dont elle y parle, était un de ses directeurs. Ici, co mm' partout ailleurs, elle préfère au livre de sa vie, celui qui a pour litre : Le Chemin de la Perfection ; livre si excellent en effet, que le très-saint et très-savant Curiel assurait n'avoir jamais trouvé en pas un livre une théologie plus pure et plus sublime que celle qui c^t renfermée dans celui-ci. C'est ce que le maître Balthazar de Zcspédes a certilié, dans les informations pour la béatification delà Sainte, avoir ouï de la propre bouche de ce grand homme.
1 1 ii.es inouisitcurs.
LLl IRE CXiV.
SU
Quand la Sainle dit du 1>. Antoine de Jésus, qu'il avait déjà été nomme provincial, elle parle de la Domination qui avait été laite au chapitre que les cannes déchaussés avaient tenu te S d'août 1576, au couvent d'AImadovar, mais qui n'eut point lieu. . .
Le P. Jean-Baptiste Rubeo, général, était mort le 4 septembre 1578, et après lui le P. Jean-Baptiste Gafardo gouverna l'ordre en qualité de vicaire général, jusqu'au chapitre quise tint au mois de mai 1580, où il fut élu général. Cela posé, nous ne saurions concilier la date que le P. Pierre de l'Annonciation vient de donner à cette lettre avec ce que la Sainle y marque des dispositions du P. général en faveur de la reforme, l'histoire de l'orare ne nous fournissant aucune trace de ces dispositions dans le P. Cafardo, au moins avant le bref que le pape Grégoire XIII accorda aux carmes déchaussés, le 22 juin 1580, pour faire une province séparée, et pour avoir un provincial particulier. Nous ne comprenons pas non plus comment elle aurait parlé, au commencement de 1580, du révérendissime P. général, puisque, comme nous veuons de le dire, le P. Rubeo était mort dès 1578, et que le P. Cafardo ne lui succéda qu au mois de mai 15S0, à moins qu'elle n'ait donné à celui-ci la qualité de général parce qu'il en exerçait les fonctions. De plus, le P. Gratien était visiteur lorsqu'elle écrivit cette lettre; elle le marque expressément. Or il ne pouvait l'être alors en vertu des pouvoirs que le P. de Yargas lui avait donnés en 1573, et que le nonce Hormanet lui av:iit confirmés en 1575, puisque le nonce Sega les avait révoqués en 1578, en assujéiissanl les carmes déchaussés aux provinciaux des carmes mitigés. Ce n'était donc qu'en vertu des nouveaux pouvoirs qu'il aurait reçus du P. Ange de Salazar que ce nonce avait été nommé, le T'avril 1579, vicaire général de la réforme. Mais ee n est qu'en 15S0, au mois d'avril, queleP.de Salazar lui donna celte commission. Knfin, puisque la permission d'élire un provincial ne fut donnée à Rome que le 22 juin 1580, et qu'avant ce temps-là, les affaires des carmes déchaussés y paraissaient désespérées, comment la Sainte aurait-elle délibéré dès le commencement de celle même année, sur le choix du provincial? Toutes ces réflexions jettent sur la vraie date de celte lettre une obscurité que nous ne pouvons éclaircir. Ainsi ne sachant en quel temps la placer au juste, nous lui laissons la date que lui a donnée l'éditeur espagnol, quoique nous ne la croyions pas exacle ; et en observant encore que loin de trouver dans l'Histoire générale des carmes déchaussés quelque mention de tempête qui ait agité la réforme, et qui ne vint que de Unir au commencement de 1580, nous y voyons au contraire que le P. Ange de Salazar, quoique de l'observance mitigée, gouvernait la réforme très-sagement depuis le l"d'avril 1579, et qu'il la favorisait de toute son aulorilé.
if RÉVÉREND PÈRE JÉR05IE GRATIEN DE-LA-MÈRE-DE-DIEU.