‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 132 sur 201 · SEIZIÈME · texte numérisé non relu

SEIZIÈME

La Suinte lui écrit touchant la maladie de la mire prieure de Tolède , parle de cette prieure avec éloge, et souhaite qu'où lu fusse changer d'air pour la rétablirai santé.

1580. — Jésus soit toujours avec votre révérence, mon père La mère prieure de Tolède m'a fait écrire qu'elle est extrêmement malade : j'ai du scrupule en vérité de la laisser dans un pays où l'air est si contraire à son tempérament, qu'il est capable de la faire mourir. Il m'est venu dans l'esprit qu'il serait fort à propos , si vous le trouvez bon, mon révérend père, que vous prissiez la peine de la conduire à Avila; quoique je sois sûre qu'elle sera conlinuée prieure, parce que ce serait un crime, ayant gouverné sa communauté avec tant de sagesse et de prudence, d'en élire une autre. Mais je voudrais qu'on fît deux, choses après l'élection : qu'on rétablît sa santé le mieux qu'on pourra, et qu'en partant pour Avila vous missiez supérieure celle de ses filles qu'elle jugerait plus capable de celte charge.

J'appréhende néanmoins que ce ne soit un surcroit de peine pour la

communauté d'Avila qui est si pauvre, de se voir chargée d'une personne aussi infirme qu'est la mère prieure de Tolède. D'un autre côté, outre qu'on pourra juger plus sûrement de son mérite et de sa sainteté, notant point en charge, elle sera, si elle est aussi vertueuse qu'on le publie, d'un très-grand exemple à toutes les sœurs, ce que je compte pour beaucoup. Par-dessus cela, il faut se souvenir que nos sœurs d'Avila lui ont de l'obligation, car on leur donne tous les ans huit ducats en sa considération depuis l'établissement du monastère. Enfin il ne faut pas oublier les grands services qu'elle a rendus à l'ordre. Ainsi il me parait qu'il y aurait bien de l'injustice à la laisser mourir faute de la faire changer d'air.

Lorsque vous serez sur les lieux, vous aurez, s'il vous plaît, la bonté d'examiner ce qui sera le plus avantageux et pour elle et pour nous : surtout souvenez-vous, je vous prie, qu'il lui est venu une tentation de croire que vous avez de la peine contre elle. Comme vous lui écrivîtes, il y a quelque temps , qu'on ne lui enverrait point un certain argent , elle s'est imaginée que vous ne vous fiez point à elle, et que vous la croyez mauvaise ménagère. Je lui ai expliqué votre intention là-dessus, et le dessein que vous avez qu'elles aient des rentes , et qu'on amasse peu à peu quelques petites sommes pour commencer le bâtiment de l'église.

Toutes vos filles, mon révérend père, vous donnent bien de la peine : j'ose dire cependant que vous leur êtes encore redevable ; car elles ont toutes pi is une extrême part à vos persécutions, surtout celles de Tolède qui y ont été encore plus sensibles que les autres. Je suis comme je dois, avec une estime pleine de respect,

Votre indigne servante et fille, Thérèse de Jésus.

REMARQUES

La prieure des carmélites déchaussées de Tolède dont la Sainte parle dans cette lettre, se nommait Anne des Anges. Celle excellente tille lui une des quatre premières religieuses du monastère de l'Incarnation d'Avila qui prirent la réforme et qui suivirent la Sainte dans l'établissement de celui de Saint-Joseph dans la même ville, d'où elle alla ensuite au couvent de Tolède en qualité de prieure.

Il n'est pas aisé de fixer la date de cette letlre. Seulement il est certain que la Sainte n'était pas à Tolède lorsqu'elle l'écrivit, puisqu'elle y marque que la mère prieure de Tolède lui a fait écrire; et il semble par ses expressions qu'il y avait déjà quelque temps qu'elle n'y était pas. Peut-être qu'elle était alors à Valladolid, occupée à disposer la fondation de Palcnce : auquel cas sa letlre pourrait èirc du mois d'août tri80, puisqu'elle était partie de Tolède pour Valladolid le 25 ou le 20 de juin (Voyez l'Histoire géu. des carm. déch., liv. 5, chap 7). Que si elle l'écrivit de Malagon avant que d'en partir pour la fondation de Villeneuvc-de-Lavarc, ce qui n'est pas sans apparence, et ce qui nous parait plus probable, il faudrait nécessairement dire qu'elle l'écrivit avant le 13 de lévrier (lbid. chap. 15). Dans cette incertitude, nous l'avons placée immédiatement s la suite de la quinzième au P. Jérôme (jratien.

LETTRE <.W. r.

A LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE DE SAINT-JOSEPH. DIX-SEPTIÈME

Sa douleur delà maladie d'un saint prieur des chartreux de Sévilte,el des persécutions que la mire de Saint-Joseph 1/ avait sou/ferles ; elle désapprouve les lettres de pur compliment ; se loue de la vertu de su communauté ; exhorte, celte mère il lu défiance d'tlleméme, et la remercie d'avoir travaillé aux affaires de l'ordre.

9 février 13S0. — Jésus soil toujours avec voire révérence, uia chère mère.

Aujourd'hui 8 février j'ai reçu votre ieltre du 21 de janvier. Elle m'apprend le danger de mort où est mon saint prieur des Grottes : j'en suis sensiblement affligée, et même beaucoup plus que je ne l'aurais été si son grand âge, ou une maladie ordinaire l'eût conduit au tombeau mais de le perdre par une bévue aussi funeste qu'est celle que vous me marquez, c'est ce qui me désole. Je condamne en ceci ma simplicité; car, selon les lumières de la foi, il sera d'autant plus heureux qu'il souffrira davantage. Malgré cette persuasion, je ne puis mempêcher de regretter infiniment que nous ayons un saint de moins sur la terre, tandis que les pécheurs qui ne cessent point d'offenser Dieu s'y multiplient et y vivent fort longtemps. Plaise à Dieu de le mettre dans l'état le plus avantageux à son salut : c'est la grâce que nous devons toutes lui demander pour notre saint prieur, puisque c'est par cet endroit-là que nous pouvons lui marquer notre reconnaissance de tant de bienfaits dont nous lui sommes redevables. Oublions donc nos intérêts , et tout ce que nous perdons en sa personne, pour ne penser qu'à ses intérêts particuliers. Nous aurons dans ce monastère tout le soin qu'on peut avoir de prier Dieu pour lui; mon inquiétude c'est qu'il sera mal aisé de me faire savoir de ses nouvelles à la Rode, ou à Villeneuve qui en est proche; je crois cependant qu'il ne peut sans miracle revenir de cette extrémité.

Pour ce qui est, ma chère fille , du reproche que vous me faites que nos sœurs de ces quartiers-ci vous ont oubliée, et qu'elles ont pris bien peu de part à vos souffrances, soyez persuadée qu'elles les ont ressenties avec toute la vivacité imaginable, et qu'elles n'ont point cessé de prier Dieu pour vous avec bien de l'ardeur. Si donc elles ne vous ont point écrit pour vous eu assurer, c'est que ne pouvant vous rendre aucun scrvice.ee n'auraient été que des lettres de compliment et dépure civilité, qui doivent être peu en usage parmi nous ; outre que leur ayant dit que la tempête était apaisée, et que Dieu avait remédié à tout, il ne leur restait qu'à lui en rendre grâces, et à se réjouir comme elles ont fait des bontés de Dieu pour vous et pour votre communauté. Je vous rendrai encore, ma chère mère, ce témoignage en leur faveur, qu'elles ont fait tant de vœux et de prières pour obtenir du ciel les secours donl vous aviez besoin, que j'étais ravie de voir en elles ce renouvelle-

SW LKTTRE CXX\ I.

meut de l'en eur. qui m'a fait augurer qu'elles serviront le Seigneur a\ ce encore plus de zèle et de courage.

La maladie de la nouvelle sous-prieure me chagrine beaucoup ; je souhaitais quelle remplit cette place, étant aussi saine qu'elle était ; je me flattais même que ce serait un grand soulagement pour votre révérence d'avoir une sous-prieure qui eût de la santé , et qui pût suppléer à ce que vous ne pourriez pas faire. J'espère cependant qu'elle s'acquittera bien de cette charge. Faites-lui, je vous prie, mes amitiés; surtout ne manquez pas, s'il vous plaît, de la faire honorer et respecter de la communauté, et de punir sévèrement celles des sœurs qui en votre absence ne lui obéiraient pas comme à vous-même; par ce moyen vous lui donnerez l'autorité qui lui convient, et sans laquelle elle ne pourrait gouverner.

Sévano va vous voir, chargé d'une lettre que je lui ai donnée. Comme il ne peut rien faire ici, il a dessein, dit-on, de passer aux Indes ; je déplore son malheur, dont je suis touchée par reconnaissance des bons offices qu'il nous a rendus dans le temps d'une nécessité pressante. Je vous ai aussi écrit, ma chère (ïiie, parle père Nicolas que je ne crois pas encore parti; ainsi je voudrais qu'il me rendit mes lettres : je vous y détaillais la fondation de Villeneuve où je vais. J'ai aussi écrit au père prieur des carmes, pour le prier de ne point penser à vous acheter une maison, que vous-même ne l'ayez vue et considérée auparavant. Monseigneur votre archevêque ne peut pas vous refuser la permission de vous rendre sur les lieux pour en juger par vous-même, et pour reconnaître si elle vous convient ou non; surtout si vous le faites souvenir de ce que j'ai souffert en pareille occasion, et si vous lui représentez très-respectueusement que les carmes ne comprennent rien à ce qui regarde les carmélites. Il ne faut pas cependant rien précipiter; car toutes choses demandent du temps, selon l'ancien proverbe qui dit, que quiconque ne prévoit point l'avenir trouve un grand sujet de mécompte.

Considérez souvent, ma chère fille, de combien d'artifices le démon s'est servi pour renverser notre monastère , combien de peines et de fatigues nous avons essuyées pour le soutenir. Ne nous engageons donc plus dans ses pièges , en lui donnant par quelques changements mal concertés sujet de nous troubler de nouveau : ainsi ne faites rien sans un mûr examen, et sans prendre de bons conseils. Je ne me fierais cependant pas au prieur des cannes; il n'entend rien aux affaires. Croyez, ma chère fille, que personne ne passionne tant que moi votre repos, votre satisfaction, et que vous soyez bien logées : n'oubliez donc pas qu'il vous sera plus avantageux que la maison ait une belle vue, que d'être située dans un beau quartier, et qu'il faut tâcher qu'elle ait un grand jardin.

Les religieuses déchaussées de Saint-François, à Valladolid, s'imaginèrent faire merveilles de quil'.cr leur ancienne maison pour en acheter

une proche de la Coutellerie : elles en sont à l'heure qu'il est inconsolables, réduites, comme dans une étroite prison, à ne pouvoir ni se remuer, ni faire le moindre bruit sans être entendues des voisins, ce qui les désole; par-dessus cela elles sont fort endettées.

Comme donc je vous aime très-tendrement, et môme beaucoup plus que vous ne pouvez penser, je désire avec ardeur que vous réussissiez dans tout ce que vous entreprenez , surtout dans une chose de cette importance. D'ailleurs c'est que plus j'aime une personne, moins je puis souffrir ses défauts. Je vois bien que c'est une simplicité à moi, puisqu'en faisant des fautes on acquiert de l'expérience ; mais comme lorsque les fautes sont considérables, rien n'est capable d'en dédommager, il faut tâcher de les prévenir; or la meilleure prévoyance est de se délier beaucoup de soi-même.

Je suis désolée, ma chère fille, que vous ayez tant de rentes à payer; rien ne ruine si absolument ni si promptement une maison. Puisque le père prieur l'approuve, ce doit être un bien pour vous, dont cependant >e prie Dieu de vous décharger, car c'est une source d'inquiétudes pour de pauvres religieuses. Si mon frère était dans la situation où je désirerais qu'il fût, et qu'il vous vit dans la nécessité , je suis bien sûre qu'il ne manquerait pas de vous secourir. Mais comme il a été obligé de se charger de plusieurs rentes, d'en vendre d'autres qu'il avait dans les Indes , et que de mille ducats qu'on devait lui compter à Valladolid, on lui en retranche cent, il a fallu qu'il se retirât dans sa terre; ce qui le chagrine, d'autant qu'il est accoutumé à faire de la dépense, à en avoir de reste, et qu'il n'est ni de condition, ni d'humeur à faire connaître ses besoins. 11 m'a écrit deux fois pour m'ouvrir son cœur à ce sujet. Ce que vous faites pour lui en lui rendant ce qu'il vous avait prêté, m'a fait un vrai plaisir: mais vous allez au-delà de son désir; il ne demandait que la moitié. Ayez soin, je vous prie, de le bien recommander au père prieur.

Que Dieu vous récompense, ma chère mère, d'avoir contribué si généreusement pour les affaires de l'ordre; pas un de nos monastères n'a donné autant que le vôtre , excepté celui de Valladolid , qui a donné cinquante ducats plus que vous. Ils sont venus fort à propos pour secourir nos pères , qui sollicitent à Rome nos affaires , et qui souffrent , dit-on , étrangement. C'est néanmoins le temps où leur présence y est le plus nécessaire. Dieu soit béni de tout!

Adressez, s'il vous plaît, vos lettres au père Jérôme Gratien ; il me mande avoir écrit au père Nicolas touchant vos affaires. J'ai bien de la joie de ce que nous pouvons avoir la consolation de recevoir de ses nouvelles. Au reste, je ne sais pourquoi vous me dites que j'ai deviné que vous me faisiez des corporaux : c'est vous-même qui me l'avez appris dans la lettre que Serano m'a apportée. Ne me les envoyez pas cependant que nous n'ayons vu si nous en avons besoin. Il faut avouer que rien ne vous échappe, et que vous pensez à tout. Dieu vous con -

LETTRll CXAWI.

serve, ma chère fille, cl vous rende une grande sainte; je l'en supplie de lout mon cœur.

Obligez-moi de ne point empêcher le père prieur de venir, et ne vous chagrinez point de son départ ; vous savez qu'il n'est pas juste de préférer notre intérêt particulier au bien commun, surtout dans une occasion de cette importance. Recommandez-nous à Notre-Seigneur, mais moi particulièrement ; j'en ai plus besoin que jamais pour réussir dans cette fondation. Comptez que je vous ai fait les compliments de notre mère et de toutes nos sœurs, car je ne saurais plus écrire. Je suis , m.i révérende mère, avec une affection sans égale tout à vous ,

Thérèse de Jésus.

C'est aujourd'hui le 9 février 1580.

REMARQUES

Il est visible, en comparant les premiers mots do cette lettre avec la dite de la fin, q'ie la Sainte avait commencé de l'écrire le 8, et qu'elle ne la finit que lo lendemain.

En conséquence du jugement que rendirent le lo juillet 1579, M. Sega, nonce, et les quatre commissaires qu'il avait pour adjoints, jugement par lequel la séparation des carmes déchaussés d'avec les mitigés avait été déclarée juste cl nécessaire (car ce iimsce était alors désabusé de ses préventions contre les pères et contre les sieurs Je la réforme), il fut résolu de députer secrètement à Home pour solliciter celle séparation ; et sainte Thérèse choisit, pour cet effet, le P. Jean de Jésus llocca, auquel on associa le P. Diegue de la Trinité, prieur de Paslranne. Nous ne pouvons concilier avec ce qu'elle marque ici le 9 février 1580, que ces pères souffraient étrangement à Rome, ce que l'historien de l'ordre rapporte, qu'ils se disposèrent pour leur voyage, au commencement de l'année 1580, et qu'ils ne partirent d'Espagne pour Rome que vers le 2 de mars. 11 fallut au reste qu'ils se déguisassent pour éviter toutes surprises et dans leur voyage, ei dans leur séjour à Rome ; mais après avoir eu bien îles alarmas, et avoir essuyé bien des travaux, ils obtinrent du pape, au mois de juin, le bref tant désiré.

Page 1