‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 133 sur 201 · DIX-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

DIX-SEPTIÈME

Mérite delà mire prieure de Tolède, et danger de laisser entrevoir, aux religieuses un

changement de demeure.

Mars 1580. — Jésus soit toujours avec votre révérence, mon père.

Nous n'avons présentement aucun monastère qui ait autant besoin de personnes de mérite et de capacité que celui de Tolède; la mère prieure est sur le point de sortir de charge , et nulle des religieuses de ta maison ne me parait capable de lui succéder. Quelque infirme qu'elle suit, je suis sûre que nous ne trouverons pas ailleurs une prieure de son mérite, et qui ail autant de talents qu'elle en a pour bien gouverner une maison religieuse; elle est d'une prudence consommée, fort vigilante et très-vertueuse.

Si vous le jugez à propos, mon révérend père, elle pourrait, en cas de nécessité, renoncera sa charge, afin qu'on procédât à une nouvelle élection, puisqu'elle est toujours malade à Tolède , et que la chaleur

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du pays la lue. D'un autre côté, si clic f;iit cette renonciation, j'appréhende de ne pas trouver autre part une religieuse de son mérite pour remplir une place qu'elle occupe si dignement. Par-dessus cela, ses filles l'aiment et la respectent tant, qu'il y a peu d'apparence que tant qu'elle vivra elles puissent s'accommoder d'une autre prieure. Je sais cependant qu'il y en a quelques-unes parmi elles, comme il y en a partout, qui sont tentées sur son sujet, et qui ne l'aiment pas ; mais il ne faut avoir nul égard à cela.

Je vous supplie donc, mon révérend père, de faire une sérieuse attention sur le besoin de cette communauté, et de vouloir bien vous laisser persuader que je connais mieux que votre révérence l'humeur des filles : rien ne leur est plus préjudiciable que de leur faire espérer de passer aisément d'une maison à une autre, si ce n'est pour une nouvelle fondation; changement qui ne laisse pas de leur faire aussi quelquefois bien du tort : il a même été tel , que j'ai souhaité qu'on cessât d'établir des monastères , afin que chacune demeurât tranquillement dans celui de sa profession.

Faites-moi aussi le plaisir, mon révérend père, d'être bien assuré de ce que je vais vous dire, et ne l'oubliez pas, je vous supplie, après ma mort. C'est que le démon ne demande pas mieux que de tenter par cet endroit-là les personnes qui, comme nous, font profession d'une étroite clôture, pour peu qu'on leur laisse apercevoir un changement de situation. J'aurais quantité d'exemples à rapporter sur ce chapitre; je les supprime pour vous dire qu'après avoir obtenu de notre père général la permission de faire changer de monastère les carmélites, lorsque l'air du pays serait contraire à leur santé, j'ai reconnu tant de dangers dans ces sortes de déplacements, que je ne crois pas qu'on en doive user, à moins que le bien de l'ordre ne le demande. C'est, ce me semble, un moindre mal de laisser mourir une seule religieuse dans son monastère, que de préjudicier par son exemple au repos et à la tranquillité de toutes les autres.

Nous n'avons présentement , mon révérend père , aucun monastère où il n'y ait quelque place vacante; dans plusieurs il y en a beaucoup, surtout à Ségovie, où il y en a trois ou quatre; j'en ai tenu un compte exact. Lorsque je pris des religieuses de Malagon pour la fondation de Villeneuve, je donnai à la mère prieure plusieurs permissions de recevoir des filles; je ne me souviens pas précisément du nombre; je lui recommandai de les bien choisir. Depuis, j'ai pensé qu'il serait plus à propos que vous les lui ôtassiez toutes , et qu'elle fût obligée à chaque fois qu'elle voudrait recevoir des postulantes, d'avoir recours à votre révérence pour la permission.

Pour moi, comme je suis plus convaincue que jamais de vos soins et de votre application pour le bien de l'ordre, présentement que vous ne pouvez pas me soupçonner d'agir par tentation, je vous conjure au nom de Dieu de souffrir que je ne me mêle plus du gouvernement, mais que

5'|8 LETTRE CXXVH.

je roas l'abandonne en entier. J'aurai une joie inexplicable si vous m'accordez cette grâce, que je vous demande si instamment. Je me (latte que dans l'état où sont maintenant nos monastères, tout y étant sur un meilleur pied, votre révérence aura moins de peine à les gouverner ; mais avant que les choses fussent au point où elles sont aujourd'hui , on était contraint d'une part de recourir à bien du monde pour faire avec rien des établissements, et de l'autre de s'efforcer de contenter les personnes qui nous assistaient avec tant de générosité.

Sénèque (i), toujours infiniment content, dit qu'il n'a jamais manqué de trouver dans son supérieur plus qu'il n'aurait osé espérer, et il ne cesse point d'en rendre grâces à Dieu. Que je serais heureuse si je pouvais comme lui n'avoir que cela à faire! mais il s'en faut bien que cela soit. Plaise à Dieu de le conserver un grand nombre d'années !

Les accidents qui vous sont arrivés m'ont causé bien de l'inquiétude et du chagrin. Je ne sais au juste quelle est la monture dont vous vous êtes servi; mais pourquoi vouloir faire dix lieues en un jour, n'ayant qu'un bât sur une béte de somme? Il n'en fallait pas davantage pour vous tuer. Dieu veuille que vous ne vous soyez point fait de mal. Ayez soin, je vous prie, de vous mieux vêtir que vous ne faites, car il fait encore froid. Pour l'amour de Dieu, prenez-y garde; quelle perte pour ce grand nombre de personnes dont vous procurez avec tant de zèle l'avancement dans la piété, si vous veniez à n'avoir plus de santé!

Élie est à présent sans crainte et sans nulle appréhension. Le père Rodrigue et le père Balthazar Alvarez ont l'un et l'autre une ferme espérance que tout réussira parfaitement; pour moi, mes inquiétudes ont cessé, et je ne pourrais , quand même je le voudrais, être agitée de ces craintes qui m'ont autrefois tant tourmentée.

Ma santé, depuis quelque temps, a été très-dérangée ; j'ai pris médecine aujourd'hui, et je me porte mieux que je ne me suis portée depuis quatre mois. Le mal a été si violent, que j'en ai pensé mourir. On ne peut être avec plus de vérité que je suis

Votre indigne servante et fille, Tuérèse de Jéscs.

REMARQUES

Il manque au commencement de celte lettre une demi-feuille, comme partie de la fin de la 125*, apparemment pour la raison que l'on a expliquée dans les remarques sur la lellrc 122e.

Le sujet que la Sainte traite dans cette lettre nous découvre qu'elle l'a écrite à Villeneuve-de-Laxare, actuellement occupée à y établir une maison de carmélites, l'an 1580.

Ce fut donc dans l'intervalle du 21 février, jour auquel elle arriva à Villeneuve-de- La\are (Bisl. gcn. dcsCarm. déch., liv. 5, cliap. 5), au 20 mars, auquel jour elle en I ailil pour aller à Tolède {Ibicl., cliap. 7).

Malgré les instances de sainte Thérèse pour que la mère prieure de Tolède qui y était toujours malade, retournât à Avila, jamais .ses filles ne purent consentir à une si dure séparation. On fut donc contraint de la leur laisser jusqu'à rétablissement du monastère de Cuerba, dont elle fut fondatrice.

(I) C'était le bienheureux père Jean de la Croix à qui sainte Thérèse donnait ce nom.

LETTRE CXXTIII. 549

LETTRE CXXVIIL

A LA RÉVÉRENDE MÈRL MARIE DE-SA1NT-J0SEFH

DIX-IlLMTli Mr.

Étal de sa santé ; mérite de la mère de S. -Joseph et de ses plies ; diverses affaires dont elle

Centrèrent.

Avril ou mai 1380. — La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec votre révérence, ma chère fille.

Vous devez être persuadée que je serais ravie de m'entretenir longtemps avec vous, si mes forces pouvaient me le permettre; mais il s'en faut bien que cela soit, car j'ai été si mal depuis quelques jours, que je pense que Dieu me veut faire payer la santé que j'ai eue à Malagon, à Villeneuve et sur les chemins. 11 y a longtemps, peut-être même bien des années que je ne m'étais si bien portée. Dieu m'a fait une grande grâce de me donner de la santé lorsqu'elle m'était si nécessaire. Pour à présent, il importe peu en quel état je sois.

Je fus saisie le jeudi saint d'une attaque de paralysie des plus violentes que j'aie jamais senties, accompagnée de grands maux de coeur. J'en suis quitte à l'heure qu'il est; il n'y a que la fièvre qui continue toujours, avec une faiblesse si extrême, qu'elle m'a presque été la liberté d'aller au parloir trouver le père Nicolas arrivé ici depuis deux jours. J'ai été charmée de son entretien, dans lequel vous n'avez pas été oubliée. 11 est si plein d'estime pour vous, que j'ai cent fois admiré l'adresse que vous avez eue de le tromper, et de le jeter dans l'erreur où il est sur votre sujet, erreur à laquelle je n'ai pas peu contribué par le portrait avantageux que je lui ai fait de vous : j'ai pensé que ce serait un bien pour votre monastère que ce père eût de l'estime pour votre personne. Le seul mal que j'y trouve, c'est que nous sommes également trompés dans la bonne opinion que nous avons de votre vertu. Plaise à Dieu, ma chère fille, de vous soutenir sans cesse de sa main, et que vous ne fassiez jamais rien qui vous fasse perdre cette bonne opinion que nous avons de votre mérite.

Le portrait que vous me faites de vos dernières religieuses me plaît extrêmement, et me donne une grande envie de les connaître. Faitesleur, je vous prie, bien des amitiés de ma part. Recommandez à toutes nos sœurs de bien prier Dieu pour les affaires de Portugal , et aussi pour madame Guiomar, plongée dans la dernière affliction de ce que Dieu ne lui a pas encore donné d'enfant. Comme nous lui avons de sensibles obligations et à madame sa mère, il est juste que nous joignions nos vœux aux leurs, d'autant que ce sont des dames très-vertueuses affligées à l'excès.

J'ai reçu, ma chère mère, plusieurs de vos lettres avec celles que le P. prieur de Pastranne m'a apportées : j'ai une vraie joie qu'il ait laissé les affaires de votre maison en si bon état A présent que le P. Jérôme

ÎJoO LETTRE CXXM1I.

Gratien va vous trouver, il ne manquera plus rien a votre bonheur.

Pour la maison qu'on a envie de \ous vendre, c'est m'en faire un merveilleux portrait que de dire quelle a une belle vue et un fort grand jardin, car rien ne vous convient mieux. L'unique défaut que je lui trouve, c'est d'être si éloignée du couvent de Notre— Dame— des— Remèdes, dont les religieux viennent souvent vous confesser. Je ne la croyais pas hors de la ville, mais seulement tout au bout. En quelque endroit qu'elle soit située, ne l'achetez pas, ma chère mère, sans l'avoir \ ne, et sans avoir pris avec vous deux de vos religieuses qui se connaissent le mieux en bâtiments, pour l'examiner ; nul supérieur ne peut vous refuser de l'aller voir avant la conclusion du marché. Surtout ne vous fiez ni aux carmes ni à qui que ce soit. Encore une fois , il est absolument nécessaire que vous et plusieurs de vos filles la voyiez avant qne de l'acheter. Je vous l'ai déjà mandé; mais comme j'appréhende que ma lettre ne vous ait pas été rendue, je le répète dans celle-ci : la chose le mérite bien.

Je vous envoie la réponse de la lettre que vous avez écrite à mon frère : je l'ai décachetée par mégarde ; mais ayant connu dès les premiers mots qu'elle ne s'adressait pas à moi , je l'ai aussitôt recachetée. Si Dieu nie rend la santé, je ne serai guère plus d'un mois à Tolède , parce qu'on m'ordonne d'aller à Ségovie, de là à Yalladolid, et ensuite a Palance, qui n'en est qu'à quatre lieues, pour y fonder un monastère. J'ai prié qu'on vous envoyât, ma chère mère, une relation de la fondalion que je viens de faire à Villcneuve-de-Laxare. Comme je ne doute point qu'on ne se soit acquitté avec plaisir de c< Itc commission, je vous dirai seulement que nos sœurs y sont fort bien, et que j'espère que Notrc-Seigneur sera glorifié de cet établissement. J'ai laissé pour prieure la mère Marie-des-Martyrs ; c'est une excellente fille de ce monastère, de Tolède; elle me parait aussi propre pour ce pays-là, que vous , ma chère mère , pour l'Andalousie. Je lui ai donné pour sous-prieure la mère Elviredc-Saint-Ange, du couvent de Malagon,et deux autres religieuses de la même maison, toutes trois fort vertueuses et d'un grand exemple.

Obtenez-nous de Dieu, ma chère mère, par de continuelles sollicitations, qu'il fasse servir ce grand nombre d'établissements à sa gloire; je le prierai de mon côté de vous conserver, et de vous rendre une grande sainte.

Quoique ma fièvre soit peu considérable , mes maux de corur sont si violents que je ne puis écrire davantage; je me flatte cependant que ce ne sera rien. Ne m'oubliez pas, je vous prie, devant le Seigneur. La sœur Béatrix-de-Jésus achèvera cette lettre, et vous dira que la mère prieure de Malagon a pensé mourir.

REMARQUES

Sainte Thérèse écrivit telle lettre à Tolède l'an 1580, a» retour de la fondation de Villcueuvc-dc-Laxare.

I.c jeudi-saint arriva celle année le 31 mars. Puis donc qu'il est visible par la letire même qu'elle fut écrite peu après l'accident que la Sainte eut le jeudi-saint, et qu'elle espérai) alors n'être guère plus d'un mois à Tolède, ce n'est pas hasarder que de placer la lettre au mois d'avril ou de mai. Elle l'ut pourtant obligée , à raison de quelque contre-temps, de rester à Tolède jusqu'au 25 ou 26 juin. Voyez l'Hist. gén., liv. ,'i, cliap. 7.

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