‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 134 sur 201 · U RÉVÉREND PÈRE JÉRÔME GRATIE\ DE— LA-MERE— DE— DIËÙ · texte numérisé non relu

U RÉVÉREND PÈRE JÉRÔME GRATIE\ DE— LA-MERE— DE— DIËÙ

nix-m mi mi .

La Sainte soutient les intérêts de la charité contre les raisons du faux point d'honneur , elle marque son indifférence pour lu vie ou pour la mort, et traite de différentes affaires de l'ordre.

5 mat 1380. — La grâce du Saint-Esprit accompagne incessamment votre révérence, mon père.

Je reçus hier les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, peu de temps après l'arrivée de celle du P. recteur d'Alcala ; j'avais déjà communiqué l'affaire dont il s'agit à madame Louise de la Corda, et au licencié Sérano, qui a répondu ce que vous verrez dans le papier que je vous adresse.

A l'égard de la dispute dont vous me parlez , je suis ravie que votre, révérence ait pris le bon parti; parce que encore que les pères qui ont soutenu l'opinion contraire, puissent avoir de bonnes raisons, il me paraît que c'est une chose bien terrible a l'heure de la mort de ne prendre pas toutes les sûretés possibles, et de se souvenir de cet infortuné point d'honneur, lorsqu'on est plus étroitement obligé de le mépriser, que tout finit pour nous, et qu'on sent mieux que jamais le vide de la créature, et de quelle importance il est à une âme de ne penser qu'à la gloire du souverain Créateur.

Ceux qui ont disputé là-dessus se sont peut-être fondés sur ce qu'il pourrait arriver que la présence d'une personne qui npus a offensés nous causât une telle émotion , qu'elle nous mît en danger de com~ mettre un plus grand mal que ne serait celui de ne pas prévenir cette personne : mais il est certain qu'on ne risque rien dans cette occasion , la bonté de Dieu étant si grande qu'il ne manque jamais de nous secourir de ses grâces, lorsque nous nous déterminons à faire quelque chose purement pour son amour.

Vous ne devez donc point, mon révérend père, avoir de peine de tout ce qui s'est passé à ce sujet ; il serait cependant fort à propos que vous fissiez tous vos efforts pour justifier la conduite de ceux qui ont soutenu avec tant de chaleur l'opinion contraire. Que j'ai de chagrin de vous voir engagé dans ces contestations !

Je me réjouis du bon état de votre santé; la mienne est meilleure, et

mon mal n'est plus rien en comparaison de ce qu'il a été. J'ai néanmoins

une faiblesse de tète extrême , que les douleurs aiguës m'ont laissée.

Durant tout ce temps j'ai fort peu gardé le lit , accoutumée que je suis

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à souffrir de grands maux ; je m'imagine toujours, quoiqu'ils soient excessifs, les pouvoir soutenir debout; il est constant qu'ils ont été tels que je pensais devoir rendre l'esprit. Je ne le croyais pas néanmoins bien fermement, et je n*en étais pas plus alarmée, également contente de mourir ou de viyre. C'est visiblement une grâce que Dieu m'a faite, que j'estime d'autant p'.us que j'ai eu autrefois d'horribles craintes de la mort.

J'ai lu avec plaisir la lettre venue de Rome; je ne doute pas que les dépèches ne viennent aussi bientôt. Ce qui m'embarrasse, c'est que je ne comprend:; rien à cette révolution qu'elles doivent causer en arri- \unt. Il serait bon cependant que votre ré\érence, mon père, attendît le père vicaire, quand même vous n'auriez d'autres motifs de ce delà' que de ne lui donner pas sujet de penser que vous n'avez pas plus tôt reçu cette commission, que vous mourez d'envie de l'exercer; faites, s'il -ious plait, un peu d'attention sur cela.

J'ai écrit à Véas au P. Jean de-la-Croix, que bientôt vous Tiriez voir en qualité de visiteur. J'ai hésité si je devais lé lui dire : mais ayant fait réflexion que le père vicaire qui me Ta mandé ne se soucie pas qu'on le sache, j'ai pensé que je ne devais pas plus que lui en faire un mystère. Je souhaitais qu'on ne perdit pas un moment : mais puisque les expéditions doivent bientôt arriver, il nous sera infiniment plus avantageux de les attendre, parce qu'alors , comme vous l'a\ez judicieusement remarqué , l'on agira avec bien plus de liberté.

Dans la privation où je suis de vos entretiens , la bonté avec laquelle vous m'offrez de venir ici exprès pour me voir, si je le désire, est une consolation pour moi. J'accepterais l'offre bien volontiers, si je ne craignais que ce voyage dans les circonstances présentes ne fût remarqué, et qu'obligé à faire tant d'autres courses, vous ne fussiez fatigué de celle-ci. Je me contente donc de ce que vous ne sauriez éviter de passer par ici, et je me borne à désirer que vous y ayez un jour de loisir, pour que je puisse soulager mon âme, en vous parlant à l'aise de tout ce qui s'y passe.

Lorsque je serai un peu remise de ma maladie, je tâcherai de parler a monseigneur l'archevêque, et s'il me permet de faire un établissement à Madrid, il faudra partir le plus tôt qu'on pourra; car cette fondation me parait plus importante que nulle autre. Je n'ai pas encore écrit à la mère prieure de Ségovie : j'attendrai que ie sache quel sera le succès de mes sollicitations.

Je n'ai pas non plus parlé ici de la réception delà sœur de monsieur Velasco, persuadée que quand même la mère prieure ne l'agréerait pas, les autres religieuses y consentiraient de bon cœur. Ainsi ce délai me déplaît d'autant plus que je ne puis rester ici que jusqu'au départ du père vicaire. J'ai donc, encore un coup, bien du scrupule de ce retardement qui dérange toutes nos affaires.

11 y a dans les carmélites de Ségovie un grand nombre de religieuses,

LETTilE CVilX.

et elles sont sur le point d'en recevoir une ; mais plusieurs n'y étant qu'en passant, il ne les faut pas compter. Si vous le jugez à propos, mon révérend père, j'écrirai à la mère prieure que quoiqu'elles soient un grand nombre , elles ne fassent pas difficulté de recevoir cette demoiselle. De votre côté, ayez, s'il vous plaît, la bonté de seconder mes sollicitations, et de lui dire que vous la priez de ne la pas refuser. Vous avez tant de crédit sur son esprit qu'elle ne pourra tenir contre vos instances , pour peu que vous lui marquiez y prendre intérêt. Il faut se souvenir que c'est une espèce de justice, ce monastère ayant contribué fort peu, pour ne pas dire moins que rien, aux affaires de l'ordre. Il n'y a donc qu'à lui représenter l'obligation que nous avons à monsieur Vélasco, pour lever tout obstacle, et l'engager à la recevoir. Lorsque je serai sur les lieux, je terminerai cette affaire, et je vous en donnerai avis. En attendant je prie Dieu, mon révérend père , de me conserver votre secours, et de vous donner toutes les grâces que lui demande incessamment pour vous celle qui est très-respectueusement ,

Votre indigne servante et fille, TnÉRÙSE de Jésus.

C'est aujourd'hui le 5 mai.

REMARQUES

Sainte Thérèse écrivit celle excellente lettre à Tolède le 5 niai lïïSO, à son retour de la fondation de Villeneuve-de-Laxare. Elle y félicite le père Jérôme Gratien d'avoir pris le lion parti dans une célèbre dispute qu'il eut à Alcala conlrc quelques religieux qui défendaient une opinion extrêmement périlleuse pour le salut. La question était : Une personne offensée est- elle obligée à l'heure de la mort de chercher à se réconcilier avec celui de qui elle a reçu une injure? Sainle Thérèse résout celte question en peu de mots d'une manière également solide et édifiante , en disant que c'est une chose terrible à l'heure de la mort de ne prendre pas toutes les sûretés possibles, et de se souvenir du point d'honneur lorsqu'on est le plus obligé de le mépriser.

Sur ce raisonnement de la Sainte, quelques théologiens ont assuré qu'à la vérité c'est un devoir indispensable dans ces derniers moments, de prendre le p:irli le plus sûr pour le salut , mais qu'on n'y est pas obligé en d'autres temps. Pour moi j'avoue ne pouvoir comprendre pourquoi cette obligation n'est pas pour toute la vie , et comment ce qui n'est pas une bonne disposition pour mourir peut l'être pour vivre. Si l'on allègue le péril où l'on est exposé à l'heure de la mort, ce péril ne menace-t-il pas pendant le cours de la vie? Que si l'on dit que la présence d'une personne qui a offensé serait capable d'exciter dans l'âme une émotion dangereuse pour son salut , sainte Thérèse répond divinement qu'on ne risque rien , parce que Dieu ne manque jamais de nous secourir de ses grâces, lorsque nous nous déterminons à faire quelque chose purement pour l'amour de lui.

Telle a été la décision de celte imporianle question , donnée par une sainle qui a reçu des souverains pontifes Grégoire XV et Urbain Mil l'auguste qualité de docteur de l'Eglise.

La commission que la Sainle dil ici avoir été donnée au père Gratien par le père vicaire, était celle de visiier les couvents des carmes cl des carmélites de la réforme, et ce vicaire était le père Ange-de-Salasar, que nous avons déjà remarqué avoir reçu le 15 juillet 1579 du nonce Séga et des quatre commissaires ses adjoints, toute juridiction sur ces carmélites et sur ces carmes. Il est clair par celle lettre que la commission donnée au Dére Gratien était alors récente

LETTRE CWN.

Al) RÉVÉREND rÈUE JEROME GRATIEN DE-LA-MÈRE-DE-DIEU. DIX-NEUVIÈME.

La Sainte lui parle d'une postulante très-pauvre et cependant trh-désirée à Ségovu; le prie de tenir, et le dissuade d'un autre voyage.

30 mat 15S0. — La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec votre révérence, mon père.

Hier, jour de la Sainte-Trinité, je vous envoyai la lettre qu'on m'avait "triée de, vous faire rendre. Elle ne fut pas plus tôt partie, que je reçus par le P. Nicolas celle dont vous m'avez honorée, conjointement avec .a sienne ; et aujourd'hui l'on m'a apporté toutes les autres que vous avez eu la bonté de m'écrire. J'ai voulu vous en donner avis par celle-ci , de peur que vous n'en soyez en peine. J'ai bien du chagrin que madame votre mère ait tant de ports de lettres à payer. Permettez-moi de la saluer très-respectueusement, et de me recommander à ses ferventes prières.

J'ai reçu aujourd'hui une lettre de la mère prieure de Ségovie, qui me prie de lui amener mademoiselle Lopez ; elle m'assure qu'elle et toutes ses religieuses la recevront avec joie. La vérité est que je lui avais écrit d'une manière qu'il était comme impossible qu'elle la refusai. Je n'avais cependant pas besoin de tant de précautions pour obtenir son agrément, car elle est très-bien intentionnée, et a un fort grand désir de rendre service à votre révérence et à moi. Dieu soit béni de ce que nous verrons bientôt la fin de ces sortes d'affaires :je le souhaite d'autant plus que je me sens extraordinairemenl fatiguée de les solliciter, de même que tant d'autres qui se sont présentées ; toutes nos prieures ne songent qu'à ce qui concerne les maisons dont elles sont chargées.

Il faudra indispensablement envoyer à la prieure de Ségovie de quoi acheter le lit et les habits de la nouvelle postulante ; je voudrais pouvoir les lui donner, mais il n'y a pas moyen dans l'extrême pauvreté où je suis à présent. Si vous avez de la peine qu'on parle si tôt de ces minces accommodements, il faudra les chercher ailleurs; au cas que. la fondation de Madrid se fasse, on sera en état d'en user tout autrement à l'égard de sa dot, je veux dire d'une manière bien plus généreuse.

Je suis persuadée, mon révérend père, qu'il serait nécessaire que vous prissiez la peine de vous rendre ici pour la Fête-Dieu ; ce rendezvous nous serait infiniment avantageux. Vous pourriez sans beaucoup d'incommodité venir sur un charriot; car bien que le P. Antoine de-Jésus fasse son compte de m'accompagner, il est à l'heure qu'il est si malade, que je meurs de peur que nous ne soyons très-embarrassées de sa personne. 11 n'y a rien à espérer après la Fête-Dieu, si ce n'est de la part de monseigneur l'archevêque. Qu'on a de peine à faire réussir ce qu'on entreprend !

LETTRE CXXM. 555

Le P. Nicolas a un fort grand empressement de vous voir aller où vous savez : il s'en faut bien que je sois de sou sentiment, je ne le crois nullement nécessaire par les raisons mêmes qui le lui font souhaiter. Il commence à en demeurer d'accord, ce qui n'est pas peu. Outre que ce serait vous tuer que de faire un tel voyage, il s'y rencontre des obstacles invincibles. Comme j'espère avoir l'honneur de vous entretenir à loisir, je vous dirai ici seulement que je suis du fond du cœur.

Votre indigne servante, Thérèse de Jésis.

Le zèle de sainte Thérèse pour admettre gratuitement de pauvres filles bien appelées doit servir de modèle à toutes les maisons de l'ordre, pour peu que l'état de leur temporel le permette ; en user autrement, c'est s'écarter de l'esprit de leur sainte mère.

L'amour qu'elle avait pour la pauvreté était tel qu'elle témoignait d'ordinaire plus de tendresse aux novices qui n'avaient rien qu'à celles qui étaient opulentes. On rapporte sur cela qu'ayant donné l'habit dans le monastère de Ségovie à celle dont elle parle dans celte lettre, et craignant qu'elle ne sût pas assez bien lire pour être choriste, elle s'appliqua elle-même avec une bonté charmante , tout le temps qu'elle y resta, à la perfectionner dans la lecture; mais que n'ayant pu lui rien apprendre, elle lui mit en partant un voile noir sur la tète, lui disant ces mots : Malheur à celui qui vous Cotera, ma fille; paroles qui firent tant d'impression sur les supérieurs, que quoique cette religieuse, pour ne savoir pas lire, ait été toute sa vie occupée aux ministères de la cuisine, ils lui laissèrent cependant le voile noir jusqu'à sa mort, arrivée le "27 septembre 10-20.

On dit que cette vertueuse fille, nommée Jeanne de-la-Mère-de-Die.u, était nu modèle achevé de touies les vertus ; mais qu'elle excellait principalement dans l'esprit d'oraison, de pénitence et d'humilité; et l'on assure qu'au moment qu'elle expira on vit une colomhe blanche sortir de sa bouche pour marque de l'innocence de son âme.

Sainte Thérèse écrivit cette lettre à Tolède, le 30 mai 1580, le lendemain de la Trinité.

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