AD RÉVÉREND PERE JÉRÔME GRATIEX DE-LA-MERE-DE-DIEU. VINGTIÈME
La Sainte marque qu'elle a prié l'archevêque de Tolcile de lui permettre un établissement à Madrid; elle dit que Dieu s'oppose à ses desseins dès qu'Us sont humains, et lui parle des affaires de Cordre.
3 juin 1580. —La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec votre révérence, mon père.
Je ne puis pénétrer dans les desseins de Dieu, qui fait naître tant de divers obstacles au projet que j'ai fait de sortir de cette ville, et de parler à monseigneur l'archevêque à qui j'ai eu l'honneur d'écrire aujourd'hui une lettre en forme de requête, par laquelle je le supplie trèsrespectueusement de me permettre de faire une fondation de carmélites à Madrid; j'ai suivi en c.ela le conseil de mes amis; nous verrons quel en sera le succès.
J'appréhende vivement que quelque nouvelle difficulté ne retarde notre voyage , et ne nous empêche de joindre le P. Ange (1), qui m'a écrit qu'il prendra la route de Madrid dès que les fêtes seront passées. Si monseigneur l'archevêque nous accordait la grâce que nous lui défi) De Salazar, vicaire-général de h réforme.
mandons, nous serions à portée de ne pas l'attendre, et de partir mardi ou mercredi.
Comme le P. Antoine-de-Jésus est beaucoup mieux, et qu'il dit même la sainte messe, votre révérence peut s'épargner d'autant plus aisément la peine de venir, que je me flatte d'avoir bientôt l'honneur de vqus entretenir au lieu où vous êtes. Si Dieu me refuse un bien si désiré, je m'en consolerai par l'espérance de vous voir dans le ciel.
La maladie du P. Antoine-de-Jésus a été telle que je n'osais entreprendre le voyage avec lui, de peur qu'il ne restât en chemin. La joie que j'aurais eue, mon révérend père, de vous avoir pour m'accompagner augmentait encore la peine que j'avais à me résoudre de partir avec ce père. Dieu renverse toujours mes desseins dès qu'il y a de l'humain, et que j'y recherche tant soit peu mon repos ou ma consolation. La maladie de ce père vous donnait cependant une belle occasion de noas rendre visite, si vous l'eussiez voulu; tout le monde aurait approuvé votre voyage. Puis donc que vous ne l'avez pas agréé , écrivezlui au moins la part que vous prenez à son rétablissement; vous le consolerez, car il est dans un grand délaissement.
Ma santé est assez bonne, Dieu merci. Je compte que vous me ferez le plaisir de m'avertir de l'arrivée du P. Ange ; vos lettres viendront plus sûrement et plus promptement parles rouliers que par toute autre voie. Je vous ai écrit depuis peu deux lettres qui vous marquaient que j'ai reçu celle du P. Nicolas et les autres qui étaient dans son paquet. Pour la lettre que vous m'avez écrite le mardi avant la Fête-Dieu , elle vient de m'étre rendue aujourd'hui vendredi dans l'octave ; j'y fais réponse par un frère de la mère Briande, laquelle se porte assez bien ; elle se recommande à vos saintes prières, et ses Glles aussi. Mes compliments , s'il vous plait, à monsieur Vélasco ; je ne lui écris pas aujourd'hui parce qu'il y a fort peu que j'ai eu cet honneur; je serais fâchée que ma lettre fût perdue; elle est de conséquence pour mademoiselle sa sœur, que je serais bien aise qui arrivât avant mon départ.
L" P. Nicolas m'a dit avoir laissé en dépôt à Séville huit cents ducats (1), que la mère prieure des carmélites souhaitait qu'on gardât pour être employés aux affaires de l'ordre. Je vous en donne avis, aGn qu.î celui qui doit vous en prêter cent soit assuré qu'on ne tardera pas à les lui rendre; je n'aurai qu'à écrire un mot à monsieur de Cafa-Monté , et il lui fera tenir son argent où il lui plaira, en cas qu'on ne l'ait pas satisfait sur les lieux. Plaise à Dieu de vous conserver aussi longtemps que l'en supplie celle qui est, pleine de respect,
Votre indigne servante, Thkuèse de Jésis.
Donnez ordre, je vous prie, qu'on envoie cette lettre au P. Nicolas, et qu'on s'informe au monastère du Carmel s'ils n'ont point de nouvelles du révérend père vicaire; s'ils en ont , je serais bien aise, mon
(I) Voyez l'avertissement.
LETTRE l \ ■. ■- 1: 557
père, que vous me les fissiez savoir; je crains que vous ne le puissiez pas, parce que je compte partir lundi ou mardi, s'il ne survient rien de nouveau. Il me paraît qu'une cause supérieure me retient ici.
REMARQUES
Sainte Thérèse écrivit cette lettre à Tolède, le 5 juin 1580, le lendemain de la Fête-Dieu, lorsqu'elle se disposait à partir pour Valladolid.
Le reproche obligeant que fait ici la Sainte au P. Jérôme Gratien de cc^ qu'il ne Télait point tenu voir à l'occasion de la maladie du P. Antoine-ile-Jésus, l'engagea, sans doute, d'y aller; car il est constant qu'avant de sortir de Tolède, elle parla à L'archevêque de cette ville, de la fondation de Madrid, en présence de ce père, qui l'accompagna ensuite dans son voyage, comme elle le souhaitait.
LETTRE CXXXH.
a la révérende mère prieure, et aux religieuses de saint-jostiph
d'avila.
La Sainle traite de l'exécution du testament de feu monsieur son frère en faveur du monastère d'Avila.
7 octobre 1580. — Jésus soit toujours avec vos révérences, mes chères filles.
Ma mauvaise santé , jointe au peu de fond qu'on doit faire , quand même on se porterait bien, suruue vie aussi fragile et aussi incertaine qu'est celle des hommes, m'a fait désirer de vous laisser un mémoire de ce que vous serez obligées de faire si mon neveu dom François fait profession.
Les actes concernant ce qui doit revenir à votre monastère de la succession de feu mon frère sont passés et mis aujourd'hui dans la meilleure forme qu'ils pouvaient avoir. Dieu soit loué d'avoir mis fin si heureusement à cette affaire, qui m'a donné une peine extrême. Nous gardons ici très-soigneusement tous ces actes dans le coffre à trois clés, avec le testament et les autres papiers de mon frère , qu'on a été obligé d'examiner; je ne vous les envoie pas à présent, parce que j'en ai souvent affaire ; je prendrai néanmoins toutes les sûretés possibles pour vous les faire tenir dès qu'ils ne me seront pas absolument nécessaires. Je vous prie cependant de ne pas manquer, aussitôt que vous les aurez reçus, de les enfermer dans votre coffre à trois clés. Si mon neveu dom François fait profession , il faudra vous informer très-exactement du testament qu'il aura fait , et que vous lui donniez le revenu de cette année-là, à la réserve de ce qu'il aura dépensé pendant son noviciat, qui doit être mis en ligne de compte et être pris sur le revenu de ladite année. On prétend qu'il ne peut disposer que de cette rente, et, si je ne me trompe , des meubles aussi. Aussitôt donc qu'il aura fait ses voeux , tout le reste de son bien appartiendra légitimement à son frère dom Laurent et à sa sœur Thérèse de Jésus , qui de son côté peut de même, jusqu'à ce qu'elle ait consommé son sacrifice, disposer comme il lui plaira de ce qui lui appartient.
Comme je ne doute pas, ma chère mère, que vous n'ayez bien du pou-
voir sur son esprit, et qu'elle ne fasse à cet égard ce que votre révérence lui inspirera , je vous supplie de lui représenter qu'il est juste qu'elle se souvienne de sa tante madame Jeanne d'Ahumade , qui est dans une grande nécessité. Sa profession faite, tout ce qui lui restera de bien appartiendra de droit à votre monastère. La part de dom Laurent doit être mise entre les mains du maître d'hôtel de feu son père. Ce maître d'hôtel rendra un compte exact de tout ce qu'il recevra , et lorsqu'il faudra nécessairement débourser de l'argent pour faire valoir ce qu'il a entre les mains , il sera obligé de s'adresser à vous, ma chère mère , et aux autres religieuses qui sont en charge dans votre maison, comme il est porté par le testament.
.Mais avant toutes choses vous ferez bâtir, s'il vous plaît, la chapelle qu'il a ordonné de construire; ce qui vous manquera des quatre cents ducats que nos sœurs de Séville vous doivent doit être pris sur la part de dom Laurent. La mère prieure de Séville m'écrit cependant qu'elle . veut commencer à vous payer, et qu'elle vous enverra au plus tôt deux eents ducats. Je me persuade que vous n'ignorez pas qu'il faut faire peindre un beau tableau, faire un contre-table, des grilles et tout le reste marqué dans le testament. Je ne sais si je m'en souviens bien, mais il me semble que le testament porte aussi que je pourrai, à l'égard de la distribution des fruits qui appartiennent à dom Laurent, faire en certaines choses ce que je jugerai plus à propos. Je dis cela, p.'ircc que je crois que la volonté de mon frère était qu'on fît une voûte à la chapelle principale; vous pouvez savoir qu'il en avait lui-même tracé le dessin. Comme donc cette lettre sera signée de mon nom , je vous déclare , ma chère mère, que c'est ma volonté que quand on bâtira la chapelle de mon frère, on fasse aussi une voûte à la chapelle principale et une grille de fer qui ne soit pas des plus chères, mais néanmoins qui soit belle et bien faite, et d'une grandeur raisonnable. Que s'il arrivait que Dieu retirât du monde mon neveu dom Laurent sans enfants, on ferait alors la chapelle principale telle que porte le testament.
Je vous supplie aussi , ma chère mère , de ne vous point trop Ger aux fermiers de la Cerne , mais d'envoyer souvent un de vos chapelains sur les lieux pour prendre garde à ce qu'ils font, pour voir s'ils ne gâtent ou ne dissipent rien , et si l'on recueille les fruits dans la saison de les recueillir Cette terre doit être d'un grand revenu si on en a le soin qu'on doit en avoir; mais si on la néglige, on n'en retirera nul proGt. Vous êtes cependant obligée en conscience de ne la pas négliger, mais de la faire valoir le plus qu'il vous sera possible.
Que ne puis-je vous exprimer, mes chères filles , la lassitude accablante, le chagrin et le dégoût qui accompagne le soin des biens de la terre! Je l'avais toujours cru, mais je le sens présentement par ma propre expérience. Toutes les peines que j'ai essuyées dans nos établissements ne sont rien en comparaison de ce que j'ai souffert à régler ces intérêts temporels. Peut-être que mes continuelles infirmités ont ai',g-
mente ma sensibilité sur ce sujet, et qu'elles ont contribué à me rendre ce travail si insupportable.
Je vous conjure , mes chères filles , de demander à Dieu d'en tirer sa gloire ; vous y êtes d'autant plus obligées, que c'est en votre considération que j'ai pris cette affaire si à cœur, il est constant que je vous aime très-tendrement, et même beaucoup plus que je ne pensais. Encore une t'ois, mes chères filles, recommandez-moi à Notre-Seigneur ; et demandez-lui, s'il vous plaît, que les richesses temporelles ne nous fassent pas perdre la véritable pauvreté d'esprit. Je suis du fond du cœur tout à
\ous,
Thérèse de Jésus.
C'est aujourd'hui le 7 octobre 1580.
Gardez, je vous prie, cette lettre dans le coffre à trois clés.
REMARQUES
Monsieur Laurent deCépèdc, frèrede sainte Thérèse, comme nous l'avons dit, l'avait chargée à sa mort de l'exécution de son testament : c'est ce qui la jeta dans cet embarras d'affaires dont elle se plaint à ses chères filles les carmélites d'Avila.
De la manière dont elle parle dans cette lettre de la profession de son neveu dom François, lils aine de feu son frère, dom Laurent de Cépède, on pourrait croire qu'il aurait pris l'habit de notre ordre; mais Dieu se contenta du désir qu'il en eut ; il fut marié, et la Sainte le rapporte dans sa lettre à son neveu dom Laurent de Cépède pour lors aux Indes.
A I.A RÉVÉRENDE MERE MARIE-BAPTISTE Sa NIECE , PRIEURE DD MONAStère de valladoud.
secompi: .
In Sainte lui donne plusieurs bons avis, r exhorte à l'oubli des injures, à la reconnaissance envers ses amis, et à se défaire, de la dangereuse délicatesse du (aux point d'honneur.
2 novembre 1580. — La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec votre révérence, ma chère mère.
Si vous vouliez bien quelquefois faire ce que je vous conseille , les choses ne seraient pas dans l'extrémité où elles sont aujourd'hui. Je suis très-affligée de votre indisposition et de ce que votre plus grand mal est dans la tête.
Je viens de recevoir toutes vos lettres; elles me sont rendues ponctuellement par cette voie, qui est fort sûre. Le père visiteur m'a écrit il y a peu de jours : il se porte bien ; le soin qu'il a de me donner de ses nouvelles ne se peut exprimer, non plus que la joie que j'ai de vivre sous sa conduite , qui est accompagnée de tant de sagesse, de douceur et de prudence, qu'on en est charmé. Il m'a fait un vrai plaisir de me dire des nouvelles du P. Pierre Fernandez, dont j'étais fort en peine; j'avais appris sa maladie, et je ne savais rien de sa convalescence. Il ne ressemble point à son ingrat ami; car, malgré une foule d'affaires accablantes , il trouve toujours le loisir de me donner des marques de son souvenir. J'avoue qu'il me rend justice, et que c'est une dette dont
^0 LETTRE CWXllI.
il s'acquitte envers moi. Je vous dirai cependant qu'en fait de dettes et d'obligations, son ami m'est infiniment plus redevable.
Si je n'avais pas appréhendé de déplaire à Dieu, il y a longtemps, ma chère fille , que j'aurais fait ce que vous m'avez conseillé à son sujet; mais je n'ai pu me résoudre à me souvenir du déplaisir que nous en avons reçu ; trop de raisons m'engagent à en éloigner l'idée ; ce serait offenser Dieu : celui qui en use si mal à notre égard lui appartient, il est consacré à son service; et enfin, quand il n'aurait pas cet honneur, nous ne laisserions pas d'être obligées de l'aimer, aussi bien que tous les autres hommes sortis des mains souveraines du Dieu tout-puissant.
Vous savez assez, ma chère mère, que si nous attendions notre récompense des hommes, nous serions dans une illusion bien déplorable. Ne comptons donc point sur eux , je vous prie; mais évitons de ressembler à celui-ci , en nous rendant de jour en jour plus reconnaissantes des bienfaits reçus et de Dieu et de nos amis. Défaites-vous donc, ma chère fille, de cette délicatesse et de ce faux point d'honneur qui sont l'effet d'une trop grande sensibilité , et ne laissez pas d'écrire à la personne dont il s'agit, comme si de rien n'était. Efforcez-vous d'acquérir peu a peu, avec le secours de la grâce, une parfaite liberté d'esprit et un entier détachement de tout ce qui n'est point Dieu. Il me paraît que je lui suis redevable de cette heureuse liberté : qu'il en soit béni à jamais, lui qui est l'ami véritable, lorsqu'on préfère le bonheur d'en être aimé à tout ce qui est créé.
Quant à ce que vous me dites de l'état de votre âme, n'en faites point de cas. C'est faiblesse d'imagination, c'est mauvaise humeur dont le démon profite, et à laquelle il contribue. Mais souvenez-vous de ce que dit S. Paul, que Dieu ne permettra point que nous soyons tentés au-dessus de nos forces, et rassurez-vous. Quoique vous craigniez qu'il n'y ait du consentement, il n'y en a point, soyez tranquille; Dieu fera servir tout ceci à votre avantage. Mais, je vous en prie, songez à rétablir votre sanlé; mangez; peu de solitude; point de réflexions. Je souhaiterais être auprès de vous, car j'aurais bien des choses à vous dire.
Je suis surpris, ma chère mère, que votre révérence ne m'ait pas man'dé l'affliction arrivée à dom François ; pénétrée des obligations que je lui ai , je n'eusse pas manqué de lui témoigner la part que je prends à sa douleur. Assurez, je vous prie, la duchesse d'Ossonne de mes respects, lorsque vous la verrez ; et faites, s'il vous plaît, mes compliments au P. Dominique lorsque vous lui écrirez; apprenez moi aussi de ses nouvelles. Que ferons-nous, ma chère mère, de la novice aveugle? Sans mentir, elle me donne bien du chagrin.
Je suis tout à vous, Thérèse de Jésus.
C'est aujourd'hui le jour des Trépassés.
Celle leilrc du 2 novembre doit êïre de 1580. La raison en est que le P. J. Graien ciaii visiteur lorsque la Sainte l'écrivit. Or il ne leiait pas le 2 novembre 1579,
LETTRE CS.SXIV. 5t)l
le P. Ange-de-Salazar ne lui ayant donné cette commission que dans le mois d'avril 1ÎJ80, et il ne l'était plus le 2 novembre 1581, étant alors provincial depuis le mois de mars de la même année.
La convalescence du P. Pierre Fernandez, de laquelle sainte Thérèse se réjouit dans cette lettre, ne fut pas de longue durée ; il mourut peu de jours après, plein de mérites. Nous avons déjà dit combien il appuya la réforme de la Sainte en qualité de commissaire du pape Pie V. Nous dirons maintenant qu'il semblait destiné à consommer l'œuvre; car le pape Grégoire XIII l'avait choisi, à la prière du roi, pour présider au chapitre où la séparation des carmes déchaussés d'avec les mitigés devait s'exécuter; le bref qui lui donnait celle autorité était arrivé à la cour, le 9 octobre 1580 ; deux jours après dom Louis Manriquez, grand aumônier de Sa Majesté, en avait donné avis au P. Jérôme Gratien, avec exhortation d'aller au plus tôt conférer avec ce père, à Salamauque; et le P. Gratien s'y était effectivement rendu au plus tôt. Mais Dieu avait d'autres vues; le P. Fernandez était déjà fort mal ; et s'il parut au P. Gratien être convalescent, ainsi qu'il l'écrivit à la Sainte, la joie qu'ils en eurent elle et lui fut très-courte ; il mourut vers le 20 ou le 22 novembre ; la nouvelle en fut portée au roi, le 2G, et c'est ce qui, en obligeant de différer la séparation si détirée, procura au P. Jean-de-la-Gnevas, de l'ordre de Saint-Dominique, la commission que le P. Fernandez son confrère n'avait pu remplir.
A DOM PEDRO DE CASTRO, CHANOINE d'aVILA , DEPUIS ÉVÈQUE DE SÉGO- VIE, L'UN! DE SES DIRECTEURS.
PREMIÈRE
La Sainte F excite à se snnetifier en faisant usage de ses talents pour la sanctification des autres, fait en sa faveur une prophétie que l'événement a justifiée, te remercie d'un sermon, et s'informe s'il n'en a pas été incommodé.
Novembre 1380. — Jésus soit toujours avec vous, monsieur, et vous récompense avec magnificence de la joie que vous m'avez donnée aujourd'hui en me faisant voir que vous secondez parfaitement mes désirs. Ils sont si vifs et si ardents pour votre sanctification, que, si vous y mettez obstacle , il est sûr qu'il me serait mille fois plus avantageux de n'avoir jamais eu l'honneur de vous connaître, tant j'en serais touchée vivement. Il faut vous dire le sujet de ma crainte et de ma peine : c'est que je ne puis me contenter de vous voir prendre le chemin d'aller seul au ciel, étant aussi capable que vous l'êtes d'y conduire beaucoup d'âmes avec vous, et de rendre de grands services à l'Église, où vous tiendrez un jour un rang illustre. Ainsi j'ai prié Dieu très-instamment de ne pas permettre que vous employiez à des choses qui ne concernent point sa gloire ce grand esprit et ces rares talents dont il vous a si avantageusement partagé.
Toutes nos sœurs, monsieur, ont été charmées de votre sermon, dont elles vous rendent comme moi de très-humbles actions de grâces. Vous m'obligerez de me mander s'il ne vous a point incommodé , et en quel état est votre santé. Ne m'écrivez pas, s'il vous plak, de votre main; car, bien que toutes vos lettres me donnent un vrai plaisir, j'en aurai cependant infiniment davantage à vous épargner cette peine, et à n'abuser de vos bontés que le moins qu'il me sera possible : je crains que ce ne soit plus souvent que je ne voudrais.
Un de nos pères, dont l'entretien cet après-dîner m'a fort fatiguée,
5t5- LETTRE CX.XS.IV.
m'empêchera d'envoyer un exprès à madame la marquise, qui doit passer par Use. lionne : la lettre ira fort sûrement à Alve. Je suis pleine do respect, monsieur,
Votre indigne servante et fille, Thérèse de Jésus.
REMARQUES
Le chanoine ;'i qui sainte Thérèse écrivit celte lettre était d'une grande capacité et d'une profonde érudition qui lui méritèrent les premières dignités du collège d'Alcala, où il tut compas on du P. Jérôme Gralien. Ensuite il se distingua beaucoup danî l'université de Salamanque, qu'il quitta pour être chanoine d'Avfla . Ce fut là que ses éininenles vertus lui acquirent l'estime de notre Sainte, et la gloire d'être un de ses directeurs.
Il prêcha aux carmélites d'Avila un des jours de l'octave de la Toussaint ; la Sainte le rapporte dans la lettre 151* ; et c'est de ce sermon qu'elle le remercie dans ce billet, où nous trouvons qu'elle lui prédit qu'il tiendrait un jour un rang illustre dans l'Église; prophétie qui fui accomplie lorsqu'après avoir été chanoine d'Avila et de Tolède, il fut l'ait évêque de Ségovie, l'an 1605.
La sainteté de ses mœurs et Péminence de sa doctrine le tirent toujours considérer comme on des plus grands prélats de l'Espagne, et lui acquirent tant de répulaii m cpie le roi Philippe III le nomma à l'archevêché de Valence ; niais il mourut le 28 octobre ICI I, avant l'arrivée de ses bulles. Il fut regretté de tout le monde, mais principalement des pauvres, qui le regardaient comme leur père. On rapporte sur cela qu'il dit un jour au lieutenant de police qui le priait du- modérer un peu ses aumônes, parce que son excessive libéralité remplissait la ville de fainéants : Monsieur le lieutenant, c'est à vous à faire justice, et à moi à faire miséricorde.
Ni l'éditeur des lettres espagnoles, ni la traductrice ne marque la date de celte lettre. Il me parait certain qu'elle est de 1580, puisque dans la lettre \bV , vhgtquatrième au P. Jérôme Gratien, datée du 2o octobre 1581, il sera parlé du sermon dont il est question dans celle-ci, comme ayant été prêché l'année précédente. Il est également certain que cette lcllre est du mois de novembre, puisque la Sainte en remerciant le chanoine du sermon qu'il avait prêché aux carmélites, parait inquiète de savoir s'il n'en est pas incommodé, ce qui prouve qu'il l'avait prêché tout ré emm ait; et que dans la lettre 151, elle dira positivement que ce sermon fut prêché dans l'octave de la Toussaint.
Hais j'ai \\\\- difficulté- Comment est-il vrai que dom Pedro de Castro ait été directeur de la Sainte, qu'il lui fût si respectueusement alla. hé, et qu'à son tour elle eut tant de conbance pour lui, si c'est de lui qu'elle parlera dans la lettre !5i, ainsi que le P. Pierre-de-1'Annoncialion , auteur des Remarques, l'assure si positivement, 1 1 comme cela parait c Tlain en effet? Ce qu'elle en dira au P. Gratien dans cette dernière lettre ne parait guère annoncer ces sentiments réciproques. Ecoulons-la : Obligez-moi, écrit elle à ce père, de me dire de quel caractère est ce chanoine, et si l'on peut se confier à lui. Elle le connaissait donc bien peu, un an même après qu'elle l'eut entendu prêcher, et elle n'était pas décidée encore alors à avoir en lui de la confiance. Apres avoir ajouté qu'elle fut charmée de son esprit et de ses manières obligeantes, et qu'il leur avait prêché l'année précédente, elle ajoute encore ces parole, remarquables : // ne veut, dit-il, confesser personne. Cependant, si mon préjugé ne me trompe, il avait fort envie d'entendre ma confession; et comme il a beaucoup d'éloi'jnement de la direction des âmes, fai soupçonné qu'il y avait un peu de curiosité.
Il assure qu'il est /'. nnemx d claré des visions et des révélations Ce n'est pas à moi
qu'il a fait ce joli compliment, mais U la mère M, nie de Jésus-Christ, etc. La traduction de cette lettre par le P. Pierre de-Ja-Hêre-de-Dieu porte absolument la même chose, quoiqu'on termes différents. Comment encore une fois croire avec cela qu'il fut son directeur, qu'elle lût sa pénitente, qu'il eut pour elle une affection et une vénération particulière, et qu'elle eût pour lui le cœur tout ouvert? Je n'hésiterais pas à penser que l'auteur des Remarques s'est trompé, si la Sainte, dans la souscription cl île celle lettre 151 et de la lettre 150, ne prenait, à l'égard du chanoine, la (piahle de sa fille, qualilé qu'elle ne prend jamais qu'à l'égard de ses supérieurs et de ses confesseurs. Celle souscription m'arrête donc, mais sans lever ma difficulté.
Serait-ce que dès le mois de novembre 1580 elle lui aurait l'ait, au défaut de son i onfesseur, une simple confes non ordin lire, comme on en l'ail au premier venu dans ces sortes d'occasions, mais sans lui développe] >ou âme? Dans ee cas elle aurait
Lettre r.xxxv. 503
nu se dire sa fille, sans avoir en lui grande confiance; el lui, il aurait pu, quoiqu'il I eùl déjà confessée, être curieux de la confesser encore, n'ayant pu la connaître par une simple confession des famés de quelques jours. Si celte solution n'est pas lionne j avoue que je n'en trouve point à la difficulté. '
A LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE DE-SAINT-JOSEPH
MX-XEI'VÏÈME.
Suinte Thérèse lui demande des nouvelles de sa santé, lui en demie de lu sienne, l'entretient de quelques ni; aires temporelles, et lui donne des uns.
21 novembre 1580. — La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec votre révérence , r.)a chère fille.
J'ai un désir que' je ne puis exprimer de savoir des nouvelles de votre santé, dont je suis vraiment en peine ; je vous conjure donc d'en prendre un très-grand soin, de vous conserver plus que vous ne faites, de me mander en quelle situation vous vous trouvez, et si vous n'avez pas bien de la joie de posséder le P. Jérôme Gratien. Pour moi, je vous dirai que son séjour à Séville me console infiniment , et que je ne compte pas pour peu que vous soyez à portée de recevoir ses sages conseils et ses saintes instructions.
Ma santé est moins dérangée depuis quelque temps ; mes forces rev iennent peu à peu ; je ne suis cependant pas un seul moment sans souffrir, ou par la maladie, ou par la multitude d'affaires accablantes dont je suis environnée, qui ne me laissent presque pas le loisir de respirer. Ne m'oubliez donc pas, ma chère fille, dans vos ferventes prières ; et mandez-moi, s'il vous plaît, ce que vous voulez que je fasse de vos papiers, qui ne valent rien pour recevoir l'argent que vous prétendez. Si donc vous ne cherchez quelque autre moyen , vous ne sortirez jamais de l'embarras où vous êtes. Le plus sûr serait de recevoir une fille dont la dot pût payer vos dettes. De notre part, nous ne pouvons nous dispenser de commencer le bâtiment de la chapelle de mon frère. Que j'ai de douleur de ne pouvoir vous secourir dans une nécessité si pressante, et de n'être en état que de prier le Seigneur d'y remédier 1
A l'égard des affaires de l'ordre, il n'y a rien de nouveau à vous faire savoir; dès qu'il y aura quelques variations, vous en serez informée par le P. Jérôme Gratien. Je vous ai déjà écrit que celui qui vous doit de l'argent à Tolède fait l'impossible pour en différer le paiement : cet homme est en crédit auprès de monseigneur l'archevêque, dont il est auditeur. Si donc vous négligez cette affaire, il sera très-difficile de le contraindre à payer ; ma pensée est qu'il serait assez à propos que le P. Nicolas, qui doit aller à Tolède, y séjournât quelques jours , qu'il tâchât de lui parler et d'apprendre de sa bouche en quel temps il compte vous satisfaire ; sa sollicitation ne sera pas infructueuse. Si mon neveu François eût persévéré dans le dessein d'être religieux, j'aurais pu vous rendre service; mais il n'en est plus question.
5(JlV LETIIlh CXXXVI.
Comme vous avez un courrier qui part régulièrement , ne manquez jamais, ma chère fille, de m'écrire, et de prier le P. provincial de me faire cel honneur. Engagez aussi, s'il vous plaît, la mère sous-prieure à me rendre compte dans de grandes lettres de tout ce qui se passe chez vous , afin que vous ne soyez pas obligée de vous donner vous-même cette peine. Dites-lui aussi que je souhaite savoir des nouvelles de la santé du père provincial , et si elle n'est pas bien contente de son gouvernement. Surtout, ma chère fille, prenez bien garde à tout ce que vous faites ; car plusieurs de vos religieuses s'imaginent que des choses de rien sont très-considérables ; il est bon de ne pas leur donner sujet d'improuver votre conduite. Observez-vous donc, je vous prie, plus que jamais , et étudiez si bien toutes vos actions qu'on ne puisse point les blâmer.
Obligez-moi d'engager le père provincial à aller rendre visite au saint prieur des Grottes, et à lui faire bien des compliments de ma part. Diteslui aussi que je le prie d'assurer le P. Rodrigue Alvarez qu'il m'a fait un vrai plaisir de me donner des marques de son souvenir , et que je lui en suis si obligée, que je voudrais être à portée de l'en remercier moimême.
Ma tête est si faible qu'elle ne me permet pas de vous en dire davantage. Mes amitiés à toutes mes filles. Dites-moi, s'il vous plaît, comment se porte la soeur Saint-Jérôme, que je salue en particulier, de même que la sœur Saint-François. Il faut beaucoup prier pour les affaires de l'ordre. Je suis, ma révérende mère, avec bien de l'inclination, tout à vous,
Thérèse de Jésus.
Le jour de la Présentation de la sainte Vierge.
REMARQUE
Sainte Thérèse écrivit celle letire à Valladolid, l'an 1580, le 21 novembre.
A LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE DE SAINT-JOSEPH. VINGTIÈME
La Suinte lui mande son voyage pour Palence, lui donne des conseils pour sa santé, et lui recommande quelques affaires.
28 décembre 1380. — La grâce, du S.-Esprit soit toujours avec votre révérence , ma chère mère.
Que j'aurais de joie que Dieu vous eût donné d'aussi saintes pâques que je vous les ai souhaitées ! Mais je ne mérite pas d'être exaucée.
J'aurais le plaisir de vous écrire de ma propre main si ma tête était moins faible et si j'étais moins accablée des occupations indispensables que me donne mon départ pour Palence, où je vais faire un établissement. Priez Dieu, ma chère fille, que ce soit pour sa gloire.
Ma santé est meilleure , grâces à Dieu ; la joie que j'ai eue d'apprendre que vous n'êtes plus si mal a extrêmement contribué à me faire bien
porter. Conservez-vous donc le plus que vous pourrez, et buvez peu, puisque de boire beaucoup , c'est pour vous une souffrance ; on a fait prendre ici à deux de nos sœurs, plusieurs jours de suite le matin à jeun, une infusion de rhubarbe qui les a guéries d'une enflure pareille à la vôtre. N'en prenez pas cependant sans savoir auparavant du médecin si ce remède vous conv ient.
J'ai reçu deux de vos lettres qui m'ont appris la joie que vous avez de posséder le P. Jérôme Gratien. Celle que j'en ai moi-même est si vive que je ne puis l'exprimer; car je compte pour beaucoup que vous puissiez prendre conseil d'une personne aussi éclairée, et vous reposer sur ses soins des affaires plus embarrassantes , après avoir été si abandonnée de tout le monde.
Je vous ai écrit depuis peu, ma chère mère, au sujet de notre affaire des Indes , pour vous marquer ma joie de ce que vous y avez des amis à qui pouvoir la recommander. Si vous saviez le danger où sont nos soeurs de Salamanque de demeurer sur le pavé, au cas que celte affaire ne soit pas terminée avant que le terme du loyer de leur maison soit échu, vous en seriez touchée de compassion. Je vous conjure donc au nom de Dieu de faire rendre bien sûrement ce paquet de lettres, dans lequel est renfermé le contrat de la vente de la maison , et de vouloir bien y joindre des lettres de recommandation pour les personnes que vous connaissez , afin que si les gens à qui le paquet s'adresse étaient morts, elles aient la bonté de la solliciter à leur place ; et que s'ils ne le sont pas, elles s'unissent à eux pour la faire réussir. Les sollicitations de ces personnes seront peut-être plus efficaces que celles des gens à qui nous nous adressons en premier lieu.
Surtout, ma chère mère, priez instamment vos amis de faire réponse au plus tôt ; et n'oubliez pas de mettre dans toutes vos lettres une copie du contrat qui est dans le paquet que je vous envoie ; vous ferez transcrire ce contrat tout autant de fois que vous en aurez besoin. Encore un coup il est de la dernière importance que cette réponse ne tarde pas à venir. Je me flatte que vous prierez pour celle affaire avec bien du zèle, afin que Dieu la fasse servir à sa gloire. .
A l'égard de l'argent que vous devez à feu mon frère , il est destiné par son testament à faire bâtir dans notre église où il est enterré une. chapelle de saint Joseph. Ne vous inquiétez pas cependant, ma chère fille, de ne pouvoir m'envoyer cet argent si proniptement que vous le souhaiteriez ; si c'était pour autre chose que pour le bâtiment de celle chapelle, je ne vous l'aurais pas encore demandé. Lorsque vous pourrez me le faire tenir, ne l'adressez pas, s'il vous plaît, à mon neveu doai François, mais à moi-même, par le moyen d'une lettre de change; j'appréhenderais que , marié depuis peu, il ne l'employât à autre chose, ce qui ne serait pa9 gracieux. Le père provincial m'a écrit que vous êtes sur le point de recevoir quelques filles dont la dot pourra vous dédommager de ce remboursement, qui sans cela me désolerait
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beaucoup, tant j'appréhende que vous ne manquiez du nécessaire.
J'ai reçu une lettre des Indes en même temps que la vôtre. Ayez la bonté, ma chère mère, de faire rendre bien ponctuellement à mon ne- > eu dom Laurent celle que je lui adresse ; ne la mettez pas avec les autres que je vous envoie; il ne demeure pas au même lieu; mais eher- « he/ quelqu'un, s'il vous plait, qui aille à cette ville ou dans cette province (je ne sais comment on l'app'elle), et qui puisse la lui donner en main propre. Faites-moi aussi le plaisir de lui marquer où il doiladresser sa réponse ; je crains qu'il ne sache pas en quel quartier notre mo na'stère est situé, et que cela ne l'embarrasse.
Je compte, ma chère tille, que vous ferez l'impossible pour notre affaire de Salamanque ; nos sœurs souffrent beaucoup et sont pitoyablement logées ; il n'y a point de travaux qu'elles n'aient essuyés sans avoir pu jusqu'ici avoir une maison à elles. Mes amitiés, je vous prie, à la mère sous-prieure et à toutes nos chères sœurs ; j'ai de la joie du rétablissement de leur santé; cependant il s'en faut bien qu'elles aient été aussi maltraitées que nous par les maladies; celles que nous avons eues ici ont été bien plus fâcheuses et bien plus longues; pour moi, je ne puis me remettre entièrement.
Mes compliments, s'il vous plaît, au père Rodrigue Alvarez et au saint prieur des Grottes : je suis ravie que vous ayez tant de soin de sa conservation. Je salue Sérano. Ne manquez pas de consulter si la rhubarbe est propre à votre mal; c'est un remède dont nous avons ici l'expérience, mais qui peut-être ne vous est pas bon. Plaise à Dieu de vous conserver et de répandre sur vous un fleuve de grâces et de bénédictions. Je suis, ma révérende mère, très -invariablement tout à
vous ,
Thérèse de Jésus.
C'est aujourd'hui la dernière fête de Noël 1580.
REMARQUE
Cette lettre nous fait voir clairement que la confiance îles Saints en la providence divine n'empêchai! pas qu'ils n'employassent Ions 1rs moyens humains pour réussir dans les affaires que Dieu leur avait confiées. Elle fut écrite à Valladolid.
Ce fui le jour morue que là Sainte en partit pour Palence (liist. gén. des carmes dech., I. 5, cli. 7).