A DOM LAURENT DE CÉPEDE, SON NEVEU, AUX INDES
Elle lui apprend ta suint.' mort de monsieur son père, l'exhorte à en imiter les vertus, lui apprend le mariage de monsieur son frère, et lui donne des nouvelles du reste de sa [amilte.
1780, « /« fin. —La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec vous, mon fils.
Faites-moi la justice d'être persuadé que c'est avec une douleur trèsvive que je me vois contrainte de vous annoncer par cette lettre île très-mauvaises nouvelles; mais considérant qu'il faut de nécessité que
Vous les sachiez , et que si rc n'est pas par moi , ce sera sans doute par des personnes qui , peu instruites des circonstances du malheur dont j'ai à vous parler, ne pourront vous faire une relation exacte des sujets de consolation qui s'y rencontrent, j'ai pensé, mon fils, qu'il serait plus à propos que ce fût moi qui vous en donnât la triste nouvelle , et qui vous apprît que Dieu appela à lui, deux jours après la fète de S. -Jean , mon cher frère Laurent de Cépèdc , votre père.
Sa maladie a été un vomissement de sang qui nous l'enleva en peu d'heures. Je regarde comme un bonheur pour lui, de l'humeur dont il était, d'avoir eu une mort aussi prompte. Pour l'état de sa conscience , nous ne devons point en être en peine; il s'était confessé, et il avait communié le jour de S.-Jcan : mais ce qui doit nous mettre encore plus en repos sur ce sujet , c'est qu'il se préparait depuis longtemps à paraître devant Dieu : j'en avais souvent des nouvelles, et il n'y avait que huit jours qu'il m'avait écrit qu'il mourrait dans peu, quoiqu'il ne sût pas précisément quel jour serait celui de sa mort. Nous avons donc lieu d'espérer , selon les règles de la foi, qu'il a été fort peu en purgatoire ; peut-être même n'y a-t-il pas été , car il est mort comme un saint , faisant sincèrement à Dieu le sacrifice de sa vie.
Quelque vertueux qu'il eût toujours été , il paraissait depuis quelque temps si détaché de la v ie, qu'il ne prenait plaisir qu'à parler de l'éternité; tout autre entretien l'ennuyait et l'affligeait tellement, que j'étais souvent obligée de le consoler dos conversations ordinaires dont il n'avait pu se dispenser. La solitude était ses délices; pour en jouir plus tranquillement, il s'était retiré à la Scrna, sa maison de campagne, dans laquelle il est mort, ou pour mieux dire, dans laquelle il a commencé de vivre delà véritable vie.
Si je pouvais, mon fils, vous entretenir de ses dispositions intérieures, je vous ferais sentir l'obligation que vous avez à Dieu de vous avoir donné un tel père, et combien vous êtes obligé de vivre d'une manière qui fasse connaître à tout le monde que vous êtes son fils , et que vous imitez ses vertus. Mais une lettre ne me permet pas de m'étendre davantage. Je me contenterai donc de vous exhorter à ne vous pas affligera l'excès, et de vous assurer que monsieur votre père peut vous faire plus de bien du lieu où il est à présent que s'il vivait encore sur la terre. Si nous considérions des yeux de la foi les misères de cette vie, nous nous réjouirions du bonheur de ceux qui en sont sortis, et qui possèdent Dieu sans crainte de le perdre jamais.
Cette séparation m'a été infiniment sensible, ainsi qu'à votre sœur Thérèse, qui a néanmoins reçu ce coup du ciel comme un ange, ce qu'elle est en effet. Elle a fait paraître en celte amère conjoncture une vertu consommée. Elle est fort contente d'avoir pris l'habit des carmélites. Ainsi j'ose espérer qu'elle suivra les exemples de vertu que son cher père lui a laissés, et qu'elle sera un jour une excellente religieuse.
s. th. h. 36
5GS ht nu: i.wwm.
Pour moi , .non cher neveu , j'ai été accablée de mille occupations tout le temps que votre frère dom François n'a pas été établi. Vous n'aurez pas de peine à le croire , si vous faites réflexion au peu de parents qui nous restent à présent. 11 y avait à Avila tant de partis qui le recherchaient en mariage , que je mourrais de peur qu'il ne choisit le pire. Mais Dieu, par sa bonté, nous a préservés de ce malheur ; car il a permis qu'il ail très-bien rencontré, et qu'il ait épousé , le jour de la Conception de la sainte Vierge, une demoiselle de Madrid de grande qualité. Elle se nomme Orofrisia de Mendosa-e-Castilla ; elle n'a que quinze ans; belle, bien faite, fort sage et fort vertueuse , et a de très-grandes alliances. Enfin on prétend que soit du côté de monsieur son père , soit du côté de madame sa mère , nulle demoiselle d'Espagne n'est mieux alliée. Elle n'a qu'un frère, et une sœur qui est religieuse. Monsieur son père est mort. Pour madame sa mère, elle désirait avec tant de passion qu'elle épousât dom François , que nous en étions dans le dernier élonnement. Elle pouvait assurément être mariée plus avantageusement, quoique sa dot fût très-mince, et ne montât qu'à quatre mille ducats. Son mari m'écrit qu'il est parfaitement content ; c'est le principal. Pour moi je suis contente aussi. Le seul défaut de ce mariage est le peu de bien de dom François , bieti qui est même fort engagé. Si donc il ne reçoit promptement ce qui lui est dû aux Indes , je ne sais comment ils pourront subsister.
Faites , mon fils , tous vos efforts pour le lui faire toucher le plus tôt que vous pourrez. Entré dans une alliance si illustre, vous devez aider à en soutenir l'éclat : et vous y êtes d'autant plus obligé, que, quand même dom François aurait épousé une autre demoiselle , il n'en aurait pas eu une plus grande dot , puisque nulle de celles qui l'ont recherché en mariage à Avila, n'avait autant de bien, loin qu'elles en eussent davantage.
La mère de votre belle-sœur se nomme Béatrix. C'est une dame de mérite, capable de gouverner sagement toute la famille. Je me réjouis de ce qu'ils sont tous convenus de ne pas faire une grosse dépense, T)om François est fort raisonnable; il a toujours fait paraître beaucoup âe probité, beaucoup de piété; ainsi j'espère qu'il sera protégé de Dieu, et qu'il continuera comme il a commencé , car il est très-bon chrétien. Donnez-moi, mon cher neveu, la consolation d'apprendre d'aussi bonnes nouvelles de vous, et que vous imitiez les vertus de votre frère. Ne voyez-vous pas avec quelle rapidité tout passe et s'enfuit, et qu'il n'y aura que le bien et le mal qu'on aura fait dans cette vie qui ne passeront point? Le bien procurera une éternité de bonheur, et le mal une éternité de misères.
Mon frère dom Pierre d'Ahumade se porte bien ; ma sœur et ses enfants sont aussi en bonne santé , mais dans une nécessité très-pressante , parce que monsieur votre père qui les secourait dans tous leurs besoins, leur manque. Il y a très-peu de temps que dom Gonsalo , fils
de nia sœur, était ici; il vous aime, mon cher neveu, passionnément; quantité d'autres personnes que vous avez trompées par une trop bonne opinion qu'elles ont conçue de votre mérite, vous aiment de même : je souhaiterais vous voir pour pouvoir en juger. Plaise à Dieu que ce mérite soit tel qu'on le publie. Je supplie la divine Majesté de vous conserver, et de vous donner la sainteté que je lui demande pour vous. Vous pourrez , mon fds , adresser vos lettres aux carmélites de Séville : elles ont la même prieure qu'elles avaient lorsque j'y étais, et toutes les contestations sont heureusement terminées par la bonté du Tout-Puissant. J'écris cette lettre à Valladclid. Notre mère prieure vous salue; et moi je vous prie de faire souvenir de mes très-humbles respects les messieurs et dames de notre famille qui sont dans vos quartiers.
Thérèse de Jésis.
remarques.
on ne sait pas la date de cetie lettre. Sainte Thérèse, en y consolant monsieur son Deveti, depuis peu retourné aux Indes, sur la mort de monsieur son père , lui dissimule, par humilité sans doute, une circonstance bien capable de le combler de consolation et de joie, je veux dire la connaissance que Pieu lui avait donnée du salut de ce cher frère : elle en lit part seulement sur les lieux à son neveu dom François, comme madame sa femme l'a certifié dans les informations qui furent faites quelques aimées après pour la béatification de la Sainte. Voici le fait en peu de mots.
Sainte Thérèse était à Scgovie, actuellement occupée à travailler avec les autres re ligieuses, durant l'heure de la récréation, lorsqu'elle aperçut en esprit monsieur son frère, mort. Frappée de ce spectacle, ejle quitte à l'instant son ouvrage , et s'en va au chœur, où toute la communauté l'accompagna. Comme elle y était dans une profonde oraison, Dieu lui fit voir que ce saint homme n'avait fait que passer par le purgatoire, et que dès lors il jouissait dans le ciel de la félicité des bienheureux.
Vu autre jour qu'elle allait communier, elle vit que le prêtre qui lui apportait Noire- Seigneur à la petite grille de la communion, était accompagné, d'un côté de saint Joseph, et de l'autre de monsieur son frère décédé, et qu'ils tenaient l'un et l'autre des flambeaux ardents.
Cette lettre sans date est visiblement de la fin de 1580. File n'a pu être écrite plus tard, puisque la Sainte l'envoya à la mère Marie de-Saint-Joseph dans la lettre précédente, datée du 2S décembre 1580 ; la lettre même à celle mère en fait foi. File n'a pas non plus été écrite plus tôt : car il y est dit que dom François de t'.épède s'était marié le jour de la Conception, 8 décembre ; ce qui n'a pu être avant 1580, puisqu'au mois d'octobre 1580 ce jeune homme était encore postulant chez les cannes déchaussés, ainsi que le prouve la lettre 15-2. Le père Pierre-de-l'Annonciation donne d'autres preuves de la vérité de celte date.
A LA TRÈS-ILLUSTRE MADAME MARIE DE MENDOSA, FONDATRICE DES CARMÉLITES DÉCHAUSSÉES DE VALLADOLID.
PREMIÈRE
La Sainte, après des remerciments, lui fait l'éloge du P. Jérôme Gratien, la félicite de ses afflictions et de ses progrès dans la vertu, et lui marque sa joie d'être souvent reprisa par ce père.
1580 ou 1581. Jésus et Marie soient toujours avec vous , madame. Lorsqu'on m'a apporté la lettre dont vous m'avez honorée , j'avais déjà écrit celle-ci. Permettez-moi , s'il vous plaît , de vous remercier
très-respectueusement du soin que vous avez eu dé me favoriser en celle occasion, quoique celle grâce ne me soit pas nouvelle, accoutumée que je suis à ressentir perpétuellement des effets de voire bonté.
J'ai très-peu de santé depuis que je suis ici ; je me sens néanmoins beaucoup mieux depuis l'arrivée de monseigneur l'évéque; sa présence adoucit nies maux, et nie les fait soutenir plus aisément. Pour la vôtre, madame, elle ferait le comble de ma joie. J'ai une infinité de petites choses à vous communiquer, qui me mettraient l'esprit dans un parfait repos; mais certaines raisons me font craindre de ne pas jouir si lot de ce bonheur. En attendant vous pouvez, madame, conférer par écrit de ce que vous savez avec le père visiteur (1) , qui est entièrement dévoué à votre service, ce qui me donne une vraie joie, persuadée qu'il exécutera ponctuellement lout ce qu'il vous plaira de lui ordonner. Obligez-moi, madame, de lui marquer de la bonté, et d'en user envers lui comme vous en usez d'ordinaire avec les personnes de son caractère et de son mérite ; il est à présent le premier supérieur de notre réforme; son âme, si je ne me trompe, est très-riche en mérite et fort agréable à Dieu.
Ce n'est pas ma pensée qu'on doive différer davantage de demander au père provincial (2) la permission de recevoir nos postulantes, en faveur desquelles vous m'avez donné , madame, tant de preuves d'une amitié si généreuse et si tendre. Le père Suarez, jésuite, m'a écrit qu'il devait les informer de notre institut, et examiner leur vocation. Si donc il les juge bien appelées , s'il trouve leur vocation ferme , il ne sera pas à propos de retarder leur entrée, et vous pourrez sans hésiter les faire recevoir incessamment. Vous pourrez aussi , madame, si vous le souhaitez , vous adresser pour la permission au père visiteur , de qui je m'accommode bien mieux que du père provincial; je suis sûre que celui-là vous la donnera aussitôt; mais je ne vous réponds pas de ce dernier, qui ne me fait jamais l'honneur de répondre à aucune de mes lettres.
J'ai bien de la douleur de la maladie de madame l'abbcsse ; je loue Dieu cependant de ce qu'il vous donne toujours quelque nouveau sujet de peine et de tristesse; car ces peines et ces afflictions soutenues courageusement vous seront d'un très-grand mérite. Nous ne manquerons pas , madame , de recommander à Dieu cette chère malade d'une manière très-spéciale, et de le prier aussi pour votre conservation; il n'était nullement nécessaire de nous en faire souvenir, l'amour que nous avons pour votre personne nous y excite à toute heure.
J'ai appris , madame, avec joie, mais sans étonnement, par diverses lettres qu'on m'a écrites , que vous devenez tous les jours plus spirituelle et plus éclairée dans les voies de Dieu. Que j'aurais de plaisir, si
( I ) Le P. Jérôme Gralien, commis pour celle fonction par le P. Ange-de-Salazar (-2) Le P. Ange-de-Salazar, provincial des cannes mitigés, cl vicaire gémirai des réformés.
LETTRE CXXXVII1. 57t
j'étais moins slupide , d'être à portée de m'entretenir souvent avec vous des bontés du Seigneur! Ma consolation est que le père visiteur ne se laissera pas tromper comme tout le monde, sur mon sujet; cela me rend 1 1 vie , et me plaît infiniment ; Dieu lui découvre mes défauts , de sorte qu'Unie surprend à tout moment dans des imperfections; la joie que j'ai de les connaître est si grande, que je le conjure avec les dernières instances de continuer de ne me les point cacher, mais de me les faire remarquer dès qu'il les aperçoit. Pour moi , je compte pour un trèsgrand avantage dans la vie spirituelle d'être connue telle qu'on est de la personne qui nous lient sur la terre la place de Dieu ; j'espère qu'avec sa grâce je jouirai de ce bonheur tant que ce père sera ici.
Je ne doute pas, madame, que vous n'ayez appiis qu'on a élu pour prieur à Torsillo le père Dominique Bagncz , et qu'on a envoyé de Salamanque prier le père provincial de ne le laisser pas partir. On ne sait ce qu'il fera, le pays est fort contraire à sa santé. Si vous voyez le père provincial des dominicains , obligez-moi de le gronder de ma part de ce qu'il ne m'est pas venu voir à Salamanque où il a été plusieurs jours. Je crains de vous fatiguer par la longueur de cette lettre qui est jointe à une autre : le plaisir que j'ai à m'entretenir avec vous, m'a ôlé la vue de mon indiscrétion; pardonnez-la, je vous prie, à celle qui est avec la plus vive reconnaissance, madame,
Votre indigne servante et sujette, Thérèse de Jésus, carmélite.
REMARQUES
L'illustre Marie do Mendosa, a qui celte leiire est adressée, s'était acquis beaucoup d'estime et de réputation dans toute l'Espagne par la profusion de ses aumônes. Elle était lille et unique héritière du comle de Ribadavia, sœur de l'évèque de Palence, ;lom Alvaro de Mendosa, et veuve du grand commandeur de Léon, dom Francisco de Los Cobos. Si ces beaux liircs nous font connaître la grandeur do sa naissance, son étroite union avec sainte Thérèse nous prouve l'éminence de sa piété.
Celle excellente dame était fondatrice dos carmélites déchaussées de Valladolid. Ainsi la Sainte, qui était à Palence lorsqu'elle écrivit celte lettre , lui rend un compte exact de la vocation de doux demoiselles de la duchesse d'Ossone , qui désiraient d'y prendre l'habit. Elle dit dans la lettre qui suit que l'une d'elles , alarmée de l'austérité de la règle, avait abandonné son dessein.
C'est en qualité de supérieur et de directeur que le père Jérôme Gralien, rempli de yole pour la sainteté de Thérèse, sa lille spirituelle, et tout à la fois sa respectable mère en Jésus-Christ, l'avertissait avec soin de tout ce qu'il pouvait découvrir en elle qui eût l'apparence même d'imperfection ; zèle bien digne d'elle et de lui. Mais rien n'est si humble, si aimable, si plein de droiture et de candeur, et tout à la fois si grand et si sublime que les sentiments qu'elle fait paraître à cet égard dans cette lettre ; on ne peut n'en être pas enchanté quand on goûte l'esprit de Dieu.
Si elle a écrit cette lettre à Palence, comme nous venons de le dire , et comme on en voira la preuve dans la lettre suivante , il faut qu'elle l'ait écrite l'un des deuv derniers jours do lf>80 ou on liiSI , puisqu'elle n'arriva dans colle ville que le i1) décembre ! 580. Il faut do même que la lettre soit au plus tard du mois de janvier ou de février 1581, puisque le père Jérôme Gralien, qui y est Iraitéde visiteur, l'ut fait provincial le 4 de mars suivant (Voyez VHistoire générale des carmes déchaussé* , 2" par* lie liv. ?> chao. 7 et 91
572 1 1 i !i.E c\x\iv.
A LA TRÈS-ILLUSTRE MADAME MARIE HE MKNDOSà, FONDATRICE DES CARMÉLITES DÉCHAUSSÉES DE VALLADOLID.
SF.CONDF.
La Sainte parle d'un demoiselle qui se présentait pour une de ses maisons; souhaite que
loules celles qui ont un pareil dessein s'informent de leur genre de vie ; ta rassure sur la santé de Cevcque de Palence son frère; l'eseite à se détacher de toutes choses pour s'élever à Dieu, et lui marque de quelle importance il est d'avoir un ami qui nous dise m s vérités.
1580 ou 1581.— Jésus soit toujours avec vous , madame.
Comme je me donnai hier l'honneur de ums écrire , je ne vous écris aujourd'hui que pour vous apprendre qu'on m'a apporté des lettres de la duchesse d'Ossonne et du docteur Ayala , par lesquelles on me presse \ ivement de recevoir au plus tôt une des deux demoiselles qui se sont présentées pour recevoir notre saint habit. Un père jésu'te , qui se trouva heureusement sur les lieux, m'a fait un portrait très-avantageux de celle dont il s'agit; pour l'autre , elle a , dit-on , abandonné son dessein , tout alarmée de l'austérité de notre règle. Cela me fait désirer que les filles qui aspirent au bonheur d'être carmélites puissent parler auparavant à des gens capables de les instruire de notre manière de vie.
On ne conclura rien au lieu où est cette demoiselle ; ainsi j'ai écrit qu'on pouvait l'amener incessamment, et que je vous avais dit, madame, ce qu'il fallait faire pour lui donner l'habit sans délai. J'ai écrit encore à la mère prieure de ne manquer pas de vous informer de toutes choses à votre arrivée à Valladolid. J'ai donné avis en même temps au père visiteur de la bonne volonté que vous avez pour celte postulante, et l'ai prié de ne pas différer de donner la permission, ce que j'espère qu'il fera. En tout cas, ayez, s'il vous plaît, la bonté, madame, de lui en écrire un mot ; et faites en sorte, je vous en conjure, qu'on ne pense pas qu'il y ait eu de la tromperie. Je vous réponds que le père sera ravi de vous donner cette satisfaction. Dieu nous fasse participants de celte joie ineffable qui n'aura point de fin; je l'en supplie de tout mon cœur, et de vous conserver un grand nombre d'années, vous soutenant sans cesse de sa puissante main.
Monseigneur l'évêque m'a envoyé dire aujourd'hui qu'il est beaucoup mieux, et qu'il allait partir pour venir ici : ainsi, madame, n'en soyez plus en peine.
Quand sera-ce que j'aurai la joie de vous voir entièrement libre et détachée de tout ce qui est créé? Le Seigneur, à qui je demande cette grâce pour vous, veut que nous nous aidions, et que de notre part nous fassions quelques efforts pour obtenir ce détachement. Plaise à sa bonté que je vous trouve dans cette heureuse disposition quand j'aurai l'honneur de vous voir!
Je me persuade, madame, que ce vous serait un avantage de m'avoii
auprès de votre personne, comme je sens bien que ce m'en serait un fort grand d'être toujours auprès du père visiteur (1), parce qu'étant mon supérieur, il a soin de me dire mes vérités; et moi, comme imprudente et accoutumée à la bonté que vous avez de me souffrir, je crois que je ne pourrais m'empècher de prendre la hardiesse de vous dire aussi les vôtres.
Permettez -moi, s'il vous plaît, de me recommander aux prières de madame la duchesse, que j'honore véritablement, et de vous assurer que toutes nos sœurs ne vous oublient point dans les leurs, et que je suis avec le plus respectueux attachement, madame,
Votre indigne servante et sujette, Thérèse de Jésus, carmélite.
Vous ne me dites jamais, madame, comment vous vous trouvez du P. Gutteriez; je compte vous l'apprendre moi-même un de ces jours. En attendant, faites-moi le plaisir de l'assurer de mes respects. Je ne sais si sa nièce a fait profession; ce sera désormais le père visiteur qui donnera les permissions pour les novices qui la feront. Oserai-je vous supplier de le faire savoir à la mère prieuie, à qui j'ai oublié de le mander ?
(1) Le père Jérôme Gralien.
C'est de l'évêque de Palcnee, frère de madame de Mendosa, que la Sainte écrit à cette dame qu'il est beaucoup mieux, et cela pour la consoler de l'extrême chagrin que lui causait la maladie de ce frère qu'elle chérissait tendrement. Mais cette grande âme, affligée qu'une personne aussi vertueuse, et pour qui elle ressentait tant d'amour, de reconnaissance et de respect, parût succomber sous le poids de la douleur, s'écrie avec zèle : Quand sera-ce, madame, que j'aurai la joie de vous voir entièrement libre et détachée de tout ce qui est créé ? C'est que si l'on n'est pas toujours le maître d'imposer un silence entier à la nature, on peut et on doit toujours la faire plier sous la volonté de Dieu. Ainsi sainte Thérèse sanctifiait-elle ses relations nécessaires avec les personnes séculières, en leur inspirant en mille manières différentes l'amour de Dieu, se faisant toute à tous pour les lui gagner tous.
Le P. Jean de Gutteriez, dont elle parle à la fin de cette lettre, était de l'ordre de Saint Dominique, prédicateur de sa majesté, un des docteurs qui approuvèrent les livres de notre Sainte, et directeur de madame de Mendosa.
Celle lettre et la précédente ne sont datées ni dans l'original espagnol, ni dans cette traduction. Nous n'hésitons pas néanmoins à 4es placer en 1581, avant le 1" juin. La raison en est qu'elles sont écrites de Palcnee, ainsi que le prouvent les nouvelles que la Sainte y donne à madame de Mendosa de l'évêque de Palcnee, frère de celle dame ; et qu'il est certain par le livre de ses Fondations, chap. 28 et -29, et par l'Histoire générale de l'ordre, qu'elle n'arriva à Palence que le 29 décembre 1580, qu'elle n'y acheva sa fondation qu'en 1581, et qu'elle partit de celte ville le 1" juin de la même année pour aller faire une autre fondation à Sorie. D'ailleurs, puisque nous avons prouvé (pie la lettre précédente doit cire du mois de janvier ou de février 1581, celle-ci doit être Usée au même temps, la Sainte marquant qu'elle l'écrit le lendemain du jour où elle avait écrit l'antre.