AU RÉVÉREND PÈRE JEAN-DE-JÉSUS, CARME DÉCHAUSSÉ
Elle, s'excuse de lui rendre un service ; lui parle des constitutions, de quelques postulantes qui se présentaient, cl d'une autre a If air e ; lui raconte son voyage à Palence, et le bon accueil qu'elle y a reçu; lui apprend la permission qu'on lui a donnée de faire un établissement à Burgos ; cl lâche une petite raillerie contre le P. Nicolas.
h janvier 1581. — Le Saint-Esprit soit toujours avec votre révérence,
mon père.
î>"'* LETTRE CSL.
J'ai toujours de la joie lorsqu'on m'apprend que vous jouissez d'une santé parfaite; Dieu soit loué de la grâce qu'il me fait de vous la conserver.
Ne doutez point, je vous prie, que si j'avais du crédit auprès de monseigneur l'archevêque , je ne me fisse un vrai plaisir de vous rendre quelques services auprès de sa grandeur, et de vous procurer la lettre que vous souhaitez; mais il fit si peu de cas de celle que j'eus l'honneur de lui écrire à votre prière, lorsque vous allâtes à Rome , que je crains de l'importuner inutilement, surtout à présent que je suis sur le point de le solliciter de m'accorder la permission de fonder un monastère de carmélites à Madrid; fondation cependant que je désire bien moins, pénétrée des obligations dont nous vous sommes redevables, que la chose que je suis contrainte de vous refuser par la raison que je viens de vous dire.
Quant à ce que vous me marquez touchant les constitutions, le P. Jérôme Gratien m'a écrit qu'on lui en avait dit autant; il les fait cependant observer à nos sœurs. Ce qu'on peut y ajouter est si peu considérable, qu'il s'y ajoutera aisément. Il faudrait néanmoins le consulter auparavant avec vos révérences; pour moi, ce qui me parait bon d'une part , me parait de l'autre si plein d'inconvénients , que je ne sais quel parti je dois prendre.
Je reçois dans le moment une lettre c"e monsieur de Casamonté , qui m'apprend qu'il est ordonné, par celui qui a le pouvoir de faire des ordonnances, qu'on ne consente point que le P. Tostat se mêle en nulle manière de ce qui regarde les carmes déchaussés. Si cette ordonnance nous est infiniment avantageuse, rien n'est plus obligeant que le soin qu'a cet ami de nous faire plaisir et de nous informer de toutes les bonnes nouvelles; j'en ai une vraie reconnaissance.
Pour ce qui est, mon révérend père, de la postulante dont vous me parlez, vous devez, s'il vous plaît, observer que, quelque considérable que vous paraisse sa dot, elle ne IV st cependant pas; car de la nature qu'est ce bien, outre qu'on y perdra beaucoup s'il est vendu, on sera peut-être bien des années sans en toucher l'argent. Ainsi je ne puis consentir que cette demoiselle aille à Villeneuve, à cause de l'extrême pauvreté de celte maison, qui d'ailleurs est chargée d'un plus grand nombre de religieuses que je ne voudrais.
Outre cela, le P. Gabriel m'a écrit en faveur d'une de ses parentes, qu'il est juste de préférer, quoiqu'elle ait encore moins de bien, parce que nous lui avons mille obligations. Quand j'ai écrit en faveur de la postulante pour qui vous me sollicitez „ je n'avais pas reçu la lettre de ce père. Obligez-moi donc de vouloir bien ne plus penser à cette affaire Si nos sœurs de Villeneuve se chargent encore de quelques filles , elles les prendront de la ville ; cela me parait plus juste.
A l'égard de mon voyage , il a été heureux. Nous partîmes de Valladolid pour Palance le jour des Innocents; on y dit la sainte uiessc fort
secrètement le jour du Roi-David, parce que nous appréhendions quelques contradictions; mais monseigneur l'évêque, dom Alvaro de Mendosa, avait si bien disposé toutes choses, que, loin qu'on se soit opposé à notre établissement , il n'y a personne dans la ville qui ne s'en réjouisse, et qui ne croie que c'est une bénédiction pour eux que Dieu nous y ait amenées.
Je n'ai jamais rien vu de plus charmant; je le prendrais pour un mauvais présage, si les contradictions n'avaient pas précédé, et si bien des gens ne s'y fussent opposés dans la persuasion que nous ferions trés-mal de penser seulement à nous y établir. J'aj donc différé à venir jusqu'à ce que le Seigneur m'eût donné sur cela plus de foi et plus de lumières. Je ne doute pas cependant que ce monastère ne soit un jour l'un des meilleurs de notre ordre, et un lieu de très-grande piété.
La maison que nous avons achetée tient à une chapelle de la Vierge située dans le plus bel endroit de la ville, et à laquelle le peuple a une fort grande dévotion. Messieurs du chapitre nous ont permis d'avoir une grille qui donne dans leur église cathédrale; cette grâce qu'ils nous ont faite, et que nous estimons infiniment, nous est accordée à la considération de monseigneur l'évêque, qui a pour nous des bontés sans égales. Outre la charité qu'il nous fait de nous donner tout le pain que nous mangeons et de nous protéger en toute occasion , il a soin de tout notre ordre en général.
Nous logeons dans une maison qu'un cavalier, ami du P. Jérôme Gralien, lui avait prêtée lorsqu'il était ici; bientôt nous pourrons, avec l'aide de Dieu, aller dans la nôtre. Nous nous flattons pareillement qu'on se" réjouira de notre fondation, lorsqu'on apprendra combien elle nous est avantageuse. Dieu soit loué de tout !
Monseigneur l'archevêque de Burgos m'a permis de faire à Burgos un établissement de carmélites. Ainsi je compte y aller, si c'est la volonté de Dieu, sitôt que j'aurai terminé les affaires que j'ai ici; car il y aurait prodigieusement de chemin à faire, si, de Madrid, je voulais y revenir. Je crains seulement que le père vicaire (1) ne veuille pas permettre l'établissement de Burgos, ou qu'il n'ait dessein d'attendre que les dépêches soient arrivées. En ce cas quel bonheur ne sera-ce pas pour nous d'aller en hiver dans un pays où le froid est si excessif, et en été dans un autre où le chaud ne l'est pas moins? Ce sera , dis-je , le moyen de souffrir quelque chose pour Dieu ; après quoi le P. Nicolas ne laissera pas de murmurer contre nous. Ses raisons sont si guindées, que je n'ai pu m'empêcher d'en rire. Vous me ferez plaisir, mon révérend père , de lui montrer cette lettre, qui lui apprendra la réussite de cette fondation , dont nous devons tous louer le Seigneur.
Si je vous détaillais tous les avantages que nous possédons , je suis
{I) Le P. Ange-de-Salazar.
sûre qu'ils exciteraient votre ferveur et votre dévotion ; mais je ne puis plus vous écrire. Cette chapelle a deux messes fondées tous les jours , outre quantité d'autres qui s'y disent perpétuellement. Par-dessus cela, le monde qui y vient est si grand, que ce n'a pas été une des moindres difficultés que nous y avons trouvées. Obligez-moi, si vous avez quelque courrier qui aille à Villeneuve , de faire savoir à nos sieurs de quelle manière cette fondation s'est faite. La mère Agnès-de-Jésus y a beaucoup travaillé; pour moi, je ne suis plus propre qu'à faire bien du bruit.
Trois chanoines nous ont rendu mille bons offices, principalement un il'eux, qui est un vrai saint; il se nomme Reinoso. Priez, s'il vous plaît, le Seigneur pour lui, mais surtout pour monseigneur l'évèque. Toutes les personnes de distinction nous favorisent extrêmement. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que le contentement est universel : je ne sais à quoi il se terminera.
La mère Agnès-de-Jésus se recommande à vos saintes prières et à celles de votre sainte communauté. Plaise à Dieu de faire servir cet établissement à sa gloire, et de vous conserver aussi longtemps que le désire Votre servante, Thérèse de Jésus.
C'est demain la veille des Rois.
I.a S.iinle écrivit celle lettre à Palence, le A janvier 1581, au P. Jean-de- Jésus, appelé communément Rota, qui élaii son surnom dans le monde. Cel excellent relittieui était pour lors à Pastrane , de reloue de Rome, où il avait obtenu du pape le bref de séparation des carmes déchaussés d'avec les mitigés. Comme donc en vertu de ce bref on devait incessamment assembler le chapitre général, la Sainte lui parle des constitutions des carmélites qu'on proposait de confirmer dans ce chapitre, et qu'on, y confirma effectivement.
A LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE DE-SAINT-JOSEPH VINCT-t.MÈME.
Su joie du fruit des prédications du P. Jérôme Gralien ; diverses affaires; amitiés à celle
mère cl à une de ses filles.
G janvier 1581. — La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec votre révérence, ma chère fille.
Que vos lettres me font de plaisir! J'ai répondu à toutes avant mon départ de Valladolid , et je vous ai envoyé les dépêches pour les Indes, que vous recevrez très-certainement plus tôt que celle-ci. Ne négligez rien, ma chère mère, pour en avoir réponse incessamment; vous savez de quelle importance elles sont pour notre monastère de Salamanque. Dieu veuille nous assister dans ce pgessant besoin , et vous donner, ma chère mère, la santé que je vous souhaite. II faut cependant vous faire des reproches de ce que, sachant la peine où j'en sais, vous ne m'en donnez point de nouvelles; plaise à Dieu qu'elle soit moins dérangée.
J'ai pris bien du plaisir au récit que vous m'avez fait des prédications du P.Jérôme Gratien. Sa sainteté est si éminente, que je ne suis pas étonnée que ses paroles pleines d'onction fassent tant de fruit, et qu'il ait reçu de Dieu le don de toucher et de convertir les cœurs. J'en rends mille actions de grâces à l'auteur de tous les biens. Je serais bien aise de savoir en particulier quelles sont les conversions qu'il a faites , afin d'en louer et remercier le Seigneur, à qui je demande pour lui une augmentation continuelle de sainteté. Je trouve que vous avez trèsgrande raison de vouloir qu'il se modère davantage : cette multitude de sermons est capable de le tuer, ou au moins de préjudiciel: beaucoup à sa santé.
Vous me faites bien plaisir, ma chère mère , de songer à m'envoyer les deux cents ducats que vous devez à feu mon frère; je les attends pour commencer le bâtiment de la chapelle. Ne les adressez pas, je vous prie, au P. Nicolas; j'appréhenderais qu'ils ne fussent employés à autre chose : c'est entre vous et moi que cela se dit; mais envoyez-les plutôt à .Médine-du-Champ ou à Valladolid , à quelques marchands de nos amis, qui me les feront tenir sûrement sans qu'il en coûte rien. Si vous n'approuvez pas cet expédient, ayez la bonté de me le faire savoir, et je vous donnerai une voie encore plus sûre pour me faire toucher cet argent. J'ai écrit au père provincial (1) les raisons que j'ai de souhaiter que celle somme ne passe point par d'autres mains que les miennes. Je suis tellement fatiguée, depuis la mort de mon frère , de parler perpétuellement à mes proches , que j'appréhende comme la mort d'avoir quelque chose à démêler avec eux. Malgré tout cela, ma santé est moins mauvaise, quoique je sois si accablée de visites, que quand je voudrais vous écrire de ma main, il me serait impossible de le faire, tant je suis peu maîtresse de mes actions.
Je vous envoie la relation de ce qui s'est passé à la fondation de Palence; j'ai tellement admiré la vertu et la piété des habitants de cette ville, que je ne me lasserais jamais d'en parler; leur bonté, leur charité est étonnante. Ne cessons donc point, ma chère mère, d'en louer et remercier le Seigneur qui nous fait tant de grâces. Recommandezmoi aussi aux ferventes prières de toutes nos sœurs ; celles de cette maison vous conjurent de ne les point oublier dans les vôtres, surtout la secrétaire, qui ambitionne fort d'avoir un peu de part à vos bonnes grâces, afin que vous ne l'oubliez pas devant Dieu.
C'est avec bien de la douleur, ma chère fille , que j'apprends par une lettre du père provincial que la cherté des vivres est très-grande à Séville; j'appréhende vivement que vous ne soutiriez beaucoup, et que vous n'ayez bien de la peine à subsister, surtout parce que vous êtes obligée de m'envoyer l'argent dont il s'agit. J'en ai d'autant plus de chagrin que je voudrais, loin de vous l'ôter, avoir le moyen de vous en donner une fois autant. J'espère que le Tout-Puissant, vous aidera, et
(t) Le père Ange-de-Saiazar.
qu'il vous donnera de la sanlé. Si >ous en aviez, je vous plaindrais bien moins; avec de la sanlé, on souffre ce qui est insupportable lorsqu'on est malade. La maladie et la pauvreté jointes ensemble sont des maux qui me tombent d'une vive compassion. Je crains que l'air du pays ue vous soit contraire , et cependant je ne vois aucun jour à vous en faire prendre un autre. Celui qui peut tout ce qu'il veut en fera naître l'occasion, si c'est son bon plaisir. Pour moi il me paraît que la prière que vous avez faite pour avoir des souffrances a été bien exaucée, car, Dieu merci, elles ne vous manquent pas.
Dites, s'il vous plaît, à la sœur Saint-François que je ne suis nullement lâchée contre elle ; que de mes jours la pensée ne m'en est venue; qu'au contraire je l'estime et l'aime si tendrement, que j'ai du chagrin de n'être pas à portée de lui en donner de tendres marques. Ma faiblesse de tête ne nie permet pas de vous en dire davantage, quelque sujet que j'aie de vous gronder.
Rien n'est plus plaisant que ce que le P. Nicolas m'a mandé; il est visible qu'il ne comprend pas ce qu'on a à souffrir lorsqu'une communauté est si petite; ainsi il ne voit pas le besoin que vous avez de rendre la vôtre un peu plus nombreuse, et de recevoir quelques filles. Je vous en souhaite une semblable à celle que vous venez de perdre, qui puisse vous secourir.
J'ai envoyé le paquet pour les Indes par le dernier courrier. On dit (lue le P. Garcia de Tolède, à qui on l'a adressé, revient ici. Si cela est, ayez, s'il vous plaît, la bonté de le faire rendre à quelque autre, au cas que Louis de Tapia soit mort. Je prie Dieu, ma révérende mère, de vous conserver un grand nombre d'années pour la consolation de celle qui est tout à vous, Thérèse de Jésus.
C'est aujourd'hui la fête des Rois.
REMARQUE
Mais en quelle année? La Suinte ne le dit pas, ni ceux qui ont écrit son liistoire; mais il parait certain que ce fut en 1581, lorsqu'elle faisait son établissement» Paleuce.
A MADAME JEANNE d'aIIUMADE, SA SOECR.
TROISIÈME
Sa tendresse pour elle; son amour pour les sou /franc es ; relation de la fondation des carmélites a l'alence ; nouvelles d'un de leurs neveux et d'mi de leurs frères.
13 janvier 15S1. — La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec vous , ma chère sœur.
J'ai désiré avec bien de l'ardeur d'apprendre par vous-même de quelle manière vous avez passé ces saints jours. De ma part, je puis vous assurer qu'il y a bien des années que je n'ai tant penst' a vous. J'ai tu l'esprit si occupé de tout ce qui vous regarde , que j'ai prié avec plus de zèle el d'assiduité que jamais pour vos besoins particuliers, et pour ceux de
LETTItli C.VLII. ;>'7<J
votre famille. Le croiriez-vous? J'ai senti vos peines et vos afflictions avec, plus de vivacité que je ne les avais senties jusqu'ici, quelque sensible que j'y aie toujours été.
Rendons grâces, ma chère sœur, au saint enfant Jésus de n'être né dans le monde que pour souffrir. Si donc nous avons le bonheur de participer à ses souffrances, et de garder ses saints commandements , nous aurons part aussi à l'immensité de sa gloire. Je suis tellement convaincue de cette vérité, que je compte pour moins que rien tous les maux qu'il permet qui nous arrivent; je serais cependant bien aise, quelque peu formidables que me paraissent ces maux , de vous les épargner et de les souffrir à votre pb?ee, pourvu que vous en eussiez le mérite et la récompense. J'aurais trop de joie que nous fussions à portée d'avoir souvent la consolation de nous entretenir; mais Dieu ne le veut pas : son saint nom en soit béni !
Je partis de Yalladolid avec mes compagnes pour Palence,le jour des Innocents ; le temps était fort rude et fort froid; je n'en fus cependant pas plus mal, quoique j'aie toujours de grandes infirmités, qui sont néanmoins assez supportables lorsque je n'ai pas la fièvre. Après être arrivée, je fis pendre la nuit une cloche , et le monastère fut fondé sous le nom du glorieux saint Joseph. Rien n'est égal à la satisfaction et à la joie que toute la ville a fait paraître à notre arrivée ; j'en suis dans le dernier étonnement , quoique persuadée que c'est en considération de monseigneur l'évèque, qui nous favorise beaucoup, et qui est extrêmement aimé dans son diocèse. Les choses sont sur un si bon pied que j'espère, avec l'aide de Dieu, que ce monastère sera un jour l'un des meilleurs de notre ordre.
Toutes les lettres que je reçois de Madrid m'apprennent que le mariage de mon neveu lui est très-avantageux ; on loue fort la sagesse et la vertu de son épouse dont on dit mille biens. Plaise à Dieu de les combler l'un et l'autre de ses bénédictions , et de leur faire la grâce de le servir avec une inviolable fidélité, et de considérer souvent que les joies et les plaisirs de la terre passent bien vite.
Madame sa belle-mère m'a écrit qu'il est indisposé, qu'il a été saigné deux fois, qu'elle est fort contente de lui, et que lui de son côté parait fort content de la mère et de la fille. Mon frère dom Pierre d'Ahumade est le plus mal dans ses affaires ; il me mande que sa santé est cependant assez bonne , et qu'il compte partir pour Avila après la fête des Rois, aGn de voir s'il pourra toucher l'argent de Séville qu'il n'a pas encore reçu.
Si vous adressez vos lettres à la mère prieure d'Avila, et si vous la priez de les envoyer à Salamanque , elles me seront rendues ponctuellement; car nous avons ici un courrier ordinaire. Au nom de Dieu, m:i chère sœur, écrivez-moi souvent; vous y êtes obligée, puisque j'ai tant pensé à vous et à votre famille ces jours-ci. Oserai-je dire que j'y ai pensé même plus que je n'aurais voulu? Faites-moi aussi le plaisir de
580 LETTRE OALIII.
dire à monsieur votre mari que je le prie de recevoir cette lettre que je vous écris comme adressée à lui-même. J'ai fort envie de savoir de ses nom elles et de celles de ma chère nièce, que j'embrasse, du plus tendre de mon cœur. Je prie Dieu de vous conserver tous en parfaite santé, de répandre sur vous un fleuve de bénédictions, et de vous rendre de trèsgrands saints.
Ne manquez pas d'écrire à dom François ; c'est un devoir dont vous ne pouvez vous dispenser. S'il ne vous a pas fait savoir son mariage, comptez qu'il ne l'a pas pu. La mère Agnès-de-Jésus vous fait ses compliments : elle se porte assez bien. Je suis, ma chère sœur, avec un tendre attachement, tout à vous,
C'est aujourd'hui le 13 janvier. Tuèrèse de Jésus.
REMARQUE
Sainte Thérèse écrivit celte lettre à Palence, le 13 janvier 1581. Dom François son neveu, du mariage duquel elle parle, était lils de son frère dom Laurent de Cépède, et il avait épousé mie demoiselle de grande qualité.
A MONSEIGNEUR L'ILLUSTRISSIME DOM ALONSO VÉLASQUEZ, ÉVÈQUE D'OSME, L'UN DE SES DIRECTEURS.
Elle lui rend compte de ses dispositions de corps et d'esprit, de la confiance qu'elle a de posséder Dieu , îles grâces qu'il lui fait , de la vision intellectuelle qu'elle avait de la sainte. Trinité et de l'humanité de Jisus-Clirist, et des merveilleux effets que produisait en elle cette double vision.
1581. — La grâce du Saint-Esprit accompagne incessamment votre grandeur.
Que je serais contente si je pouvais vous exprimer la paix profonde et la tranquillité parfaite qui régnent à présent dans mon âme ! La certitude qu'elle a de posséder Dieu est si grande, que, quoiqu'elle n'ait pas encore ce bonheur, il lui semble qu'elle en jouit en quelque sorte par anticipation. Pour vous en expliquer la manière, je me servirai, s'il vous plaît, monseigneur, d'une comparaison qui éclaircira un peu ce que je désire avoir l'honneur de vous faire entendre.
C'est dé même que si, par un contrat très-assuré, on avait donné à quelqu'un une rente fort considérable, afin qu'il la recueillît dans Un temps déterminé; avec celte condition qu'en attendant l'expiration du terme, il n'aurait simplement qu'un titre incontestable à la possession, sans jouir d'aucun de ses fruits; et de plus, que, convaincu de son indignité, et pénétré d'une vive reconnaissance, il refuserait d'accepter l,i donation jusqu'à ce qu'en servant avec zèle son bienfaiteur, il se fût efforcé de la mériter, lui fallût-il pour cela souffrir jusqu'à la fin du monde tous les maux, imaginables , qui lui paraîtraient moins que rien , en comparaison d'une grâce si signalée, et d'une si excessive libéralité. Voilà l'image de mon état.
Les grâces que Dieu me fait par sa bonté infinie sont si grandes, qu'il
LETTRE i:\MIf. 5S1
me semble que je puis dire avec vérité que mon âme n'est plus sujette; comme elle était autrefois, aux faiblesses et aux misères de la vie; les peines et les travaux qu'elle endure ne la touchent point véritablement, et ne lui font pas plus de mal que si l'on déchirait mes habits : elle goûte au milieu des plus dures persécutions la douceur d'un repos et d'une paix inaltérable, retirée en elle-même comme dans une forte citadelle dont on lui a donné le commandement, et d'où elle n'appréhende point les attaques et les efforts de ses ennemis. Cette paix ne m'ôte pas cependant la crainte d'offenser Dieu ; au contraire, j'ai plus de soin que jamais d'éviter tout ce qui pourrait lui déplaire ou m'empècher de le servir fidèlement.
Je vis dans un tel oubli de moi-même et de tous mes intérêts, qu'il me semble que mon être est en quelque sorte détruit, tant je me perds de vue et suis peu attentive à ce qui me regarde, appliquée uniquement à Dieu, à sa gloire, à son honneur, et aux moyens de me conformer tous les jours plus parfaitement à sa souveraine volonté. J'ai peine néanmoins à accorder cet entier oubli de moi-même avec le soin que j'ai de ma santé , qui est plus grand qu'à l'ordinaire ; j'ai moins d'application à me mortifier à l'égard de ma nourriture, moins de désir de faire des pénitences et des austérités corporelles. Il me parait cependant que si je ménage un peu plus rua faiblesse , c'est dans la vue de plaire à Dieu, et de lui rendre quelque service plus important. Ainsi je lui offre comme un très-grand sacrifice ce soin même que je suis contrainte d'avoir de ma santé; je fais de temps en temps quelques essais de mes forces pour éprouver de quoi je suis capable; mais ces épreuves ne durent guère, ne pouvant les continuer sans altérer cette santé , et sans contrevenir aux ordres de mes supérieurs.
Je ne doute pas que dans celle obéissance et dans ce soin de mon corps il ne se glisse bien de l'amour-propre ; quoiqu'il me paraisse que j'aurais plus de joie à faire des austérités qu'à m'en dispenser, comme effectivement j'en avais bien davantage lorsque je pouvais les pratiquer, parce que, outre la consolation qu'on a de faire quelques petites choses pour Dieu, et de donner bon exemple à ses sœurs, on est de plus soulagé de l'extrême peine qu'on sent de ne pouvoir rendre le moindre service à cette haute Majesté à qui nous sommes si redevables. Ayez, s'il vous plaît, la bonté, monseigneur, de m'ordonner ce que je dois faire à cet égard, après avoir examiné tout ceci avec une sérieuse attention. Les visions imaginaires ont entièrement cessé; mais Dieu, ce me semble, me favorise toujours delà vision intellectuelle des trois personnes divines, et de celle de l'humanité de Jésus-Christ; vision qui est, si je ne, me trompe, la plus haute et la plus sublime de toutes. Je connais aussi très-clairement à l'heure qui! est que les autres visions que j'ai eues étaient de Dieu, et qu'il ne m'en gratifiait que pour disposer mon âme peu à peu à cet heureux état où il m'a mise par sa grâce toute-puissante, parce qu'étant aussi faible que je suis, j'avais
."i3-2 I ETTRE i "ALMI.
besoin de tous ces secours pour me donner entièrement à lui. Cela n'empêche pas qu'on ne doive estimer infiniment ces visions lorsqu'elles sont rentables, et qu'il lui plaît de nous en favoriser.
Les paroles intérieures continuent toujours; Dieu nie donne dans le besoin des avis importants, et présentement nous eussions fait ici à Palence une faute bien grossière, sans néanmoins qu'il y eût eu de péclié» si Dieu ne m'en avait avertie.
Pour les actes que je fais et les désirs que j'ai de ce que je crois pouvoir servir à la gloire de Dieu , ils ne sont plus si vifs qu'ils étaient ; car bien "qu'ils soient très-grands , la passion que j'ai que sa volonté soit accomplie est encore infiniment plus grande, et comme je connais plus parfaitement que jamais qu'il sait mieux que moi ce qui convient le plus à sa gloire, et que je me trouve bien plus éloignée de tout intérêt particulier, ces désirs et ces actes ne peuvent subsister longtemps, ni avoir la-même ardeur et la même vivacité qu'ils avaient autrefois. C'est de là cependant que procède la crainte dont je suis quelquefois frappée, quoique sans inquiétude et sans trouble , que je ne sois devenue stupide , et que je ne fasse plus rien pour Dieu. Ma mauvaise santé m'interdit les pénitences corporelles, et à l'égard des actes et des désirs de souffrir et d'endurer le martyre, et même de voir Dieu, je vous l'ai dit , monseigneur, ils ne sont plus impétueux, et très-souvent il n'est pas en mon pouvoir de les former. Ainsi il me paraît que je ne vis que pour manger, pour dormir, pour être insensible à tout ; ce qui ne m'est pas une petite peine, et me fait appréhender d'être dans l'illusion. Je ne puis néanmoins le croire, parce que, selon tout ce qui me paraît, l'amour des créatures ne règne point dans mon cœur, et que je ne sens d'attachement pour aucune, pas même pour toute la gloire du ciel : tout mon désir est de voir Dieu (1), et que toutes les créatures lui obéissent; et cette passion, loin de diminuer, s'augmente de jour en jour.
Ma surprise est néanmoins très-grande de ne plus sentir cette a mère douleur et la vive inquiétude dont j'étais agitée lorsque je pensais à la perle de tant d'âmes infortunées qui seront éternellement séparées de leur souverain bien. Je suis également étonnée de ne plus éprouver la cuisante affliction que me causait l'incertitude si je n'offensais point Dieu. Et cependant je ne brûle pas moins du désir que le péché soit entièrement détruit et banni de dessus la terre.
Je vous supplie, monseigneur, d'être persuadé que dans tout ce qui se passe maintenant dans mon âme, et dans tout ce qui s'y est passé jusqu'à ce jour, il n'esl nullement en mon pouvoir d'y rien ajouter ou changer, et qu'il ne m'est pas possible de servir Dieu d'une autre manière; je mentirais si je disais autrement. Par exemple, je sais bien que si je voulais à l'heure qu'il est exciter en moi le désir de mourir, je n'en viendrais jamais à bout. Je ne pourrais pas non plus , quelques efforts que je fisse, former les actes enflammés que je formais autrefois, ni
(l) Voyez ci-dessus la noie sur la lellre de la Sainte à sa'jil Pierre J'Alcantara.
LETTltE CXLIII. 583
sentir cet horrible tourment que nie faisait endurer le souvenir des offenses infinies qui se commettent contre Dieu. Il me serait également impossible de concevoir à présent l'extrême crainte qui m'a agitée tant d'années d'être malheureusement séduite et trompée par le démon.
Ainsi, si je ne me trompe , je n'ai plus besoin de consulter personne sur ce qui s'est passé autrefois dans mon âme , ni de parler davantage des grâces que Dieu me faisait : je souhaite seulement savoir si je marche à présent clans le bon chemin, et si je puis faire quelque chose pour Dieu; j'ai consulté sur cela même plusieurs directeurs, le P. Dominique, le P. Médine et quelques jésuites à qui j'avais autrefois communiqué les dispositions de mon cœur. 11 ne me reste donc plus, monseigneur, pour mettre fin à mes consultations , qu'à savoir les sentiments de votre grandeur, et à recevoir ses oixlres, auxquels je ferai gloire toute ma vie d'obéir. Ainsi je vous conjure au nom de Dieu de vous y appliquer sérieusement.
Dieu ne m'a pas été la connaissance qu'il m'avait donnée du bonheur que possèdent dans le ciel les âmes des personnes qui me sont unies, lorsqu'elles sortent de ce monde; mais je ne sais rien de celles qui ne me touchent point.
La paix que je goûte est si pleine et si parfaite, que ni les joies et les plaisirs de la terre, ni les peines et les afflictions, quelles qu'elles puissent être, ne sont capables de la troubler. La certitude que j'ai de la présence des trois personnes divines dans mon âme me fait expérimenter, à la lettre, ce que dit Notre-Seigneur Jésus-Christ au chapitre 14 de l'Évangile selon S. Jean, que la sainte Trinité y fera sa demeure, non seulement par sa grâce sanctifiante, mais encore par une autre sorte de présence qu'il veut que nous connaissions , présence qui nous remplit de biens ineffables. L'un de ces biens est de n'être point obligée à chercher des considérations qui me fassent comprendre que Dieu habite en moi, puisque je l'y vois d'ordinaire, à moins que quelque violente maladie ne m'enlève sa divine présence, sa volonté étant alors de me laisser souffrir sans consolations intérieures.
Quelque grands cependant que puissent être mes maux, mon âme ne sent jamais de révolte contre la volonté de Dieu, pas même un premier mouvement; tout ce qui est en moi est au contraire si soumis à ses ordres, que je ne désire ni vivre ni mourir, si ce n'est dans de certains moments, lorsque la passion de voir Dieu s'est fort augmentée; mais à l'instant la présence adorable de l'auguste Trinité qui s'offre à mon âme s'y imprime si vivement, que celte faveur immense me console et me fait désirer de vivre, si c'est son bon plaisir, pour le servir mieux que je n'ai fait jusqu'ici, et pour contribuer à le faire aimer et louer plus parfaitement, ne fût-ce que par une seule créature et pour un moment. Je
préférerais cet état, s'il était à mon choix, à celui d'entrer d'abord dans s. TH. Il, 37
584 LETTRE CXLtn.
la gloire. C'est la disposition de celle qui est très— respectueusement . monseigneur, de votre grandeur,
L'indigne servante et fille, Thérèse de Jésus.
REMARQUES
La Sainte nous apprend dans celle lettre qu'elle l'a écrite à Païenne. Ce fut donc eu 1581 , après qu'elle y oui établi un monastère de carmélites déchaussées. Mais dans quel mois? car elle y demeura jusqu'au commencement du mois de juin. Rien ne nous l'indique.
On v voit avec élonnement le liant degré de perfection où la grâce l'avait élevée ; niais peut-être sera-t-on surpris qu'elle lui alors exemple de cette cruelle peine que lui causait autrefois la perle des àmes qui seront éternellement séparées de Dieu. Celle paix sur le sort de ces àmes, jointe au désir ardent de leur salut, est néanmoins l'état le plus parlait où l'on puisse arriver en celte vie mortelle avec le secours de la grâce, puisque c'est, dit saint Thomas, le privilège des bienheureux dans le ciel, et de quelques personnes très-éminentes sur la terre. Il est constant en effet que les saints dans la gloire n'ont aucune inquiétude de la damnation des réprouvés, quoiqu'ils désirent le salut de tous les hommes avec encore plus d'ardeur qu'ils ne le désiraient lorsqu'ils étaient dans le monde , parce que leur volonté, unie à celle de Dieu, désire tout ce qu'il désire, mais ne le veut que comme il le vent, ainsi que noire Sainte le dit dans celte excellente lettre. Ainsi rien ne peut troubler leur félicité. 0 heureux éiat, où lame goule en quelque sorte dans ce lieu d'exil les délices de la céleste patrie !
Pour ce que sainte Thérèse dit au commencement de celle lettre, qu'elle avait une telle certitude de posséder Dieu, qu'il lui semblait qu'elle le possédait déjà, quoiqu'elle ne le vit pas encore, cela a besoin d'éclaircissement. Nous ne pouvons avoir en ce monde de certitude parfaite de notre prédestination , dit le saini concile de Treme . que par une révélation particulière de Dieu ; et quoiqu'il se puisse faire que sainte Thérèse ait été favorisée de celle révélation, ce n'est pas cependant le vrai sens de ses paroles. Elle-même s'en explique au chapitre 2 de la VII' demeure, où , pnrl int en troisième personne de la paix souveraine qu'elle goûtait intérieurement, elle dit : // paraîtra peut-être que je veuille prouver que lorsque Dieu fait à une âme des grâces si signalées, elle soit assurée de son salut , et de ne plus retourner en arrière. Mais ce n'est nullement mon intention; et partout oit je traiterai celle matière , et où je dirai qu'il semble que l'âme soit en sûreté, il faut toujours entendre , pourvu que bien la soutienne sans cesse de sa main, et qu'elle ne l'offense pas. Et elle ajoute aussitôt, parlant d'clleméme : Je connais une personne qui est depuis plusieurs années dans ce bienheureux état , et qui ne se lient pas pour cela en sûreté ; mais qui au contraire a plus de crainte qu'auparavant d'offenser Dieu, el plus de soin d'éviter les moindres péchés. Dans celte lettre même elle assure que la certitude qu'elle avait de son salut ne lui ôlait p is la crainte de déplaire à Dieu, et de manquer à ses miséricordes. Celte crainte n'est donc pas incompatible avec la cerlilude dont elle parle ici. certitude qui par conséquent n'est pas absolue, mais aboutit seulement à une très-ferme espérance que l'àme conçoit de posséder Dieu éternellement, el que par sa bonté il la garantira de ce qui l'eu rendrait indigne. De celle source naissait l'extrême appréhension que sainte Thérèse eut toujours de commettre la moindre imperfection de propos délibéré ; et celle sainie haine qu'elle se porlait à elle-même, lorsqu'elle considérait le funeste pouvoir qu'elle avait de s'éloigner de Dieu par le péché, el de le perdre sans ressource.
Elle était si pénétrée de celle crainte, et dans une défiance si prodigieuse de sa propre faiblesse , qu'elle ne pouvait s'empêcher de s'en plaindre à son époux , à qui elle disait ces tendres paroles dans le dernier de ses entreliens : Mais, h, lus! mon Dieu, le plus grand de tous les malheurs c'est que nous sommes toujours en péril durant cette ne mortelle; et tant qu'elle dure on peut toujours perdre l'éternelle. 0 vie ennemie de mon bonheur, que ne m'esl-il permis de te finir! Je te souffre, parce que mon Dieu le souffre; j'ai soin de loi, parce que tu es il lui ; mais ne me trahis pas, el ne me sois pas ingrate. 0 libre arbitre, combien ta liberté t'esl-etle dangereuse el funeste, si lu n'es attaché comme avec des clous, par l'amour et par la crainte, à celui qui l'a créé !
Tels étaient les sentiments de celle incomparable lille. el telle la pureté de sa doctrine , laquelle apprend aux hommes même les plus sainls et les plus parfaits à être dans une perpétuelle dépendance de la grâce, toujours attachés à Dieu par sa crainte et par son amour.
La faute qu'elle dit qu'on eût faite dans la fondation des carmélites dePalence, si Noire Seigneur ne l'en eût avertie, est rapportée bien au long dans le livre de ses Fondations.