AU RÉVÉREND PÈSE JÉRÔME GRATIEX DE-LA-MERE-DE-MEU
VISGT-CXIÈSIE.
Plaintes contre une communauté qui se relâchait; règlements à faire tant pour les communautés d'hommes que vour celles des filles ; difficultés à éclaircir ; autres affaires de l'ordre.
27 février 1581. — Jésus soit toujours avec votre révérence, mon père.
La persuasion où je suis que vous n'avez pas le loisir de lire de longues lettres me fait prendre le parti de vous écrire le plus brièvement qu*il m'est possible. Je vous dirai donc, après vous avoir remercié de m'aroir fait voir les papiers que je vous renvoie, que les religieuses de Saint-Joseph d'Avila, qui témoignaient désirer si ardemment qu'on fit ce que vous savez, sont à présent tellement éloignées de la perfection de leur état, que peu s'en faut qu'elles ne soient aussi mitigées que les religieuses de l'Incarnation. Je suis prodigieusement alarmée des arli- Oces du démon, et je ne reviens pas de ce que leur propre confesseur, quoique grand homme de bien , est plus coupable que personne de ce relâchement , s'étant imaginé qu'elles doivent toutes manger de la viande. C'est même une des demandes qu'elles ont faites au père provincial (1) , à laquelle elles ont ajouté celle de pouvoir garder quelque chose à manger dans leurs cellules lorsqu'elles sont indisposées. Elles lui ont représenté avec tant d'adresse le besoin que quelques sœurs en peuvent avoir, que je ne m'étonne pas qu'elles aient obtenu de lui celte permission. Quel étrange renversement! Vous ne devineriez jamais celle qui a présenté cette belle requête. C'est ainsi que peu à peu et par de faibles commencements l'observance régulière se détruit, et que d'une petite faute on tombe insensiblement dans une plus grande. Que. j'ai de douleur de voir ce monastère si déchu de sa première ferveur, et de prévoir l'extrême peine qu'on aura à le rétablir dans la perfection où il était, quoiqu'il y ait dans cette communauté d'excellentes filles!
Mon désir était qu'au chapitre général on fit un règlement qui ôfàt aux supérieurs le pouvoir de permettre de rien posséder en particulier, et maintenant je vous supplie de faire ajouter à ce règlement qu'on ne pourra pas non plus rien garder à manger dans sa cellule, quand même on serait infirme ; mais que l'infirmière aura soin de pourvoir aux besoins des malades , et de leur laisser la nuit ce qui pourrait leur être nécessaire pour leur nourriture , selon la qualité de la maladie et l'état des malades, pour lesquelles on doit avoir une très-grande charité, telle qu'on l'a eue jusqu'ici.
J'ai toujours oublié de vous dire une chose dont on vient de me faire souvenir, c'est qu'il serait très à propos qu'on réglât au chapitre géné-
(i) Le père Ange-dc-Sal.izar, provincial des carmes mitigés, et vicaire ou commis. s.i ire généra) pour la réforme.
rai les prières que les religieux seront obligés de faire pour chaque religieuse qui viendra à mourir; car, selon que vous on userez envers nous, nous en userons envers vous. Je m'imagine que vous ne nous dites point de messe . et que vous vous contentez de réciter quelques courtes prières pour le repos de l'âme de la défunte. Nous autres religieuses, nous en usons bien mieux : nous faisons chanter une messe et recitons un office des morts en chœur; c'est , si je ne me trompe, une dos anciennes constitutions qu'on observe encore aujourd'hui au monastère de l'Incarnation. Faites donc, mon révérend père, tout ce que vous pourrez pour que cet article soit réglé, et ne l'oubliez pas, je vous en supplie.
Je désirerais aussi qu'on décidât au même chapitre général s'il est d'une obligation précise d'observer le décret donné par le pape mot» proprio, de ne sortir ni pour parer l'église, ni pour fermer la porte du monastère. Je suis persuadée qu'on y est obligé lorsqu'on le peut, quand même le pape ne l'aurait pas ordonné. Il est bon cependant de résoudre cette difficulté, et de déclarer que les monastères qui commencent à s'établir, et qui n'ont encore personne pour les servir, ne sont point compris sous cette loi. J'espère néanmoins qu'il n'y en aura point qui ne s \ soumette avec plaisir, et qui ne trouve le moyen de se passer de cet!.' exemption, lorsqu'on y apprendra qu'elle n'est donnée que pour le i s d'une nécessité indispensable. Encore une fois , mon révérend pèr- . faites en sorte, je vous prie, qu'on ne néglige aucun de ces points.
N •; prieures de Tolède et de Ségovie, qui sont d'excellentes Glles, ont ,:it fermer, sans ma participation, la porte qui va dans l'église; je sais ravie, comme je ne puis pas être partout, de trouver de telles prieure.-, pleines de sagesse et de zèle, et qui me fassent souvenir de ce que je ] a. oublier. Pour le décret dont il s'agit, je suis sûre qu'il n'y a point o .lisons réformées où il ne soit gardé très-exactement.
A l'égard de la prière que je vous ai faite touchant les religieuses qui sortent de leur maison pour faire des établissements, il me parait que votre révérence a dressé un article un peu trop rigoureux. Il porte que ' •: ml elles sortiront pour quelques fondations, elles doivent rester dans le nouveau monastère , à moins qu'elles ne soient élues prieures i! :i's un autre; il faudrait, ce me semble, ajouter, ou qu'il n'y ait quel- . nés autres raisons fort considérables pour lesquelles il convienne ( a'elles aillent ailleurs.
Je vous ai déjà écrit, mon révérend père, que si l'on pouvait assem- > \r tous les règlements des visiteurs apostoliques , et les joindre aux . i-lilutions, en sorte que ce ne fût qu'une même chose, ce serait un grand bien pour les carmélites , parce que les contrariétés qui se rendent en divers endroits des constitutions embarrassent tellement celles qui ont moins de lumière, qu'elles ne savent où elles en sont. Faites- moi donc le plaisir, mon révérend père, malgré cette multitude u occupations qui vous accablent . de vouloir bien prendre un peu de
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temps pour ranger tout cela , comme je vous en ai écrit eu diverses occasions; je crains que vous ne l'oubliiez, et que la lecture des saintes Ecritures ne vous charme au point de vous faire négliger le reste.
Vous ne m'avez pas marqué si vous avez reçu le paquet que vous savez, avec une de mes lettres ; par là vous êtes cause de la tentation que j'ai eue de croire que, par quelques stratagèmes du démon, les remarques que j'ai faites et les lettres que j'ai écrites au père commissaire n'étaient pas allé s jusqu'il vous. S'il est vrai que vous ne les a j ez pas reçues, ayez, s'il vous plaît, la bonté de m'en donner avis par un exprès que je paierai volontiers ; ce serait un vrai malheur pour nous que vous n'eussiez pas reçu ces remarques. Je veux croire que ce n'est qu'une vaine appréhension; car le courrier de cette ville, à qui j'ai fort recommandé le paquet, est trop de mes amis pour l'avoir négligé.
Peut-être ignorez-vous qu'on m'a avertie que plusieurs de nos pères capitulants désirent fort le P. Antoine-de-Jésus pour provincial : si Dieu permet qu'il soit élu après tant de prières qu'on a faites pour le succès de cette élection , il ne faudra pas douter que ce choix ne soit le plus avantageux pour nous. Les jugements de Dieu sont un abîme profond ; j'ai vu quelques-uns de ceux qui souhaitent aujourd'hui le P. Ai toinede-Jésus souhaiter ardemment le P. Nicolas ; s'ils changent de sentiment à l'égard du premier, ce sera sans doute en faveur du second. Dieu fasse que cette élection soit pour sa gloire. Quelle qu'elle soit, 1 : sera toujours un bien pour nous qu'on ait établi le pouvoir d'assembler le chapitre et de faire une élection. Ainsi louons-en le Seigneur.
Je serais bien aise, mon révérend père, que vous prissiez la peine d'écrire dans un papier séparé toutes les choses d'importance U'.c jc; vous ai écrites , et que vous brûlassiez ensuite toutes mes lettre • dans l'embarras où nous sommes, on pourrait peut-être en trouver quelquesunes qu'il serait fâcheux que l'on vit. Toutes nos sœurs de ce couvent, et surtout mes compagnes , se recommandent beaucoup à vos saintes prières . et vous baisent les mains très-respectueusement. C'est demain le dernier jour du mois , je veux dire le 27.
Nous nous trouvons fort bien ici. et tous les jours de mieux en mieux. Nous sommes sur le point d'acheter une maison des mieux situées. Plût à Dieu que nos affaires me permissent de me rapprocher devons! Ne vous opposez pas, je vous prie, à l'établissement du monastère de Saint-Alexis; cette maison, tout éloignée qu'elle est de la ville, est très-belle , et on aura bien de la peine à en trouver une mieux placée ; j'en fus très-contente lorsque je la vis en allant à Valladolid. D'ailleurs il faut se souvenir que cette pauvre femme nous l'a achetée au pi ix de ses larmes. Je souhaiterais que ce monastère et celHi de Salamanque, établis dans de grandes villes, fussent les deux premiers. Souffrez ;>nc, mon révérend père, que je vous supplie de ne vous point amuser à ;;;nt choisir , puisque vous n'avez pas d'argent; tout consiste à prendre possession , et celte possession prise, Dieu fera le reste.
Les maisons sont au poids de l'or à Salamanque; nous ne pouvons, quelque diligence que nous fassions, en trouver une à acheter pour nos sœurs. Fiez-vous donc , s'il vous plaît, à nia parole ; j'ai de l'expérience dans ces sortes d'affaires. Encore une fois Dieu fera plus pour nous que vous n'imaginez. C'est beaucoup de pouvoir poser le pied dans ces grandes villes , ne fût-ce que dans un coin.
Dieu soit le ternie et la fin de tous nos désirs ; je le prie de nous donner ce qui nous est nécessaire pour le senir fidèlement.
Votre indigne servante et fille, Thérèse de Jésus.
REMARQUES
Le zèle de sainie Thérèse pour le maintien de l'observance la porta, non seulement à l'aire divers règlements pour la conserver dans tout l'ordre, et pour la rétablir dans Je couvent de Saint-Joseph à Avila , où elle était affaiblie , mais encore à s'y rendre en personne. Par son exemple, ses conseils, ses instructions, elle y inspira tant de repentir et de ferveur, qu'elle y rétablit aisément les pratiques régulières dont on s'y riait écarté, et qu'on y a conservé depuis avec une fidélité qui attire à cette maison l'admiration de tout le public'.
Cette lettre a été écrite à Palence.
H y a méprise dans la date ; avant comme après la réformation du calendrier, il n'était point de mois qui n'eût que 27 jours, et celui de lévrier, le plus court de tous, en avait 28. Pour reconnaître maintenant dans quelle année et dans quel mois celte lettre a ete écrite, il faut rappeler ce que nous avons déjà dit ( l),que sainie Thérèse n'arriva à Palence que le 2lJ décembre 1580. Si donc celte lettre est écrite de Palence, elle doil être postérieure à celte époque. Il esl de plus à observer dans cette lettre que les carmes déchaussés avaient déjà obtenu le pouvoir de tenir un chapitre et d'élire un provincial, qu'ils étaient instruits de cette permission, et qu'ils se disposaient à en user incessamment. Or leur Histoire générale (2) nous apprend que le bref qui leur accorda ce pouvoir ne fut expédié que le 22 juin 1580; que le roi n'en fut instruit que le 13 août (5) ; qu'on ne prit de mesures sérieuses pour assembler le chapitre général qu'après le second bref du pape, qui n'arriva que le i janvier 1381; que la citation pour la tenue de ce chapitre ne lut faite que le l*r février, par le père Jean de la Cuevas, de l'ordre de Saint-Dominique, et prieur de Talavcra, commis par le pape et par le roi pour la séparation des carmes déchaussés d'avec les mitigés (A), et que l'ouverture de ce chapitre ne se fit que le 5 mars. Toutes ces considérations nous font croire que la lettre est du mois de février 1581, et peut-être est il arrivé que sainte Thérèse ait mis par mégarde le 27 pour le 28, ou le dernier jour du mois pour le pénultième.
Le père Pierre de-la-Mère-de-Dieu place au contraire celle lettre au 8 juin 1580 . et jetant toute l'erreur sur les copistes, il prétend qu'au lieu du dernier jour du mois, il faut lire : Le dernier jour de Coclave de la Fête-Dieu, et au lieu du 27, lire le 7. Ses raisons me paraissent peu solides. Si je ne me trompe , il est bien plus sûr et bien bien plus simple d'expliquer la n éprise comme je l'ai expliquée.
De ce que nous venons de dire il esl aisé de voir que c'est du père Jean de la Cuevas que la Sainie parle, quand elle dit qu'elle a écrit au père commissaire. Ce ne fut au reste ni sur le père Antoine de Jésus, ni sur le père Nicolas que tomba l'élection au provincialat dans ce chapitre ; on verra bientôt (pie le père Jérôme Gratién lui élu , avant eu un suffrage plus que le père Antoine; et que la Sainie , qui , comme on a pii le remarquer bien des fois, avait en lui bien plus de confiance que dans ces deux pères, ei qui l'aimait beaucoup plus, fui enchantée de ce choix, ainsi que toutes ses tilles.
Ce fut vers la lin du mois de septembre 1581 que sainie Thérèse se transporta au couvent de Saint-Joseph à Avila, le premier île sa réforme, qui peu auparavant servait à tous les autres de modèle, et qui était devenu un sujet de scandale pour Ions. Tant la faiblesse dans les supérieurs el le peu de zèle pour la perfection dans les confesseurs sont a redouter pour une communauté. Mais la Sainte y fut à peine revenue, ipion y vit le premier esprit renaître avec un plus grand éclat.
(1) Vo\ez l'Histoire générale des carmes déchaussés, 2* pari., liv. 5, cliap. 7.
(2) Ibid , cliap. 2.
(5) Ibid., cliap. S.
(ij Ibid., cliao. y.
AV RÉVÉREND PÈRE JEROME GR.tTIEN DE-LA-MERE-D E-DIEU.