‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 139 sur 201 · VINGT-DEUXIÈME · texte numérisé non relu

VINGT-DEUXIÈME

La Sainte se réjouit du bref en faveur de sa réforme ; désire que les constitutions soient imprimées; propose un arrangement pour une maison à Palence; fuit l'éloye des habitants de celte tille; recommande le bienheureux père Jean de-la-Croix , et parle de l'excès de joie oit sont ses filles d'avoir le père Gralien pour provincial.

24 mars 1581. — Jésus soit toujours avec votre révérence, mon père, pour vous récompenser libéralement de la joie que vous m'avez donnée en m'apprenant de si bonnes nouvelles, et eu me faisant voirie bref imprimé. Pour rendre celte joie complète , il faudrait que les constitutions aussi fussent imprimées; sûrement nous pouvons nous en flatter après tant de grâces que Dieu nous a faites. Je ne crois pas me tromper en me persuadant que ce bref vous a occasionné bien des dépenses , bien des mouvements , et que vous avez eu une extrême peine à mettre tout en ordre, et à conduire l'affaire au point où nous la voyons aujourd'hui. Que celui qui vous a donné tant de talents pour réussir dans tout ce que vous entreprenez en soit béni éternellement !

Cet événement si peu attendu me parait un vrai songe. Eussionsnous pu , quand même nous n'aurions eu qu'à former des désirs pour réussir, rien faire qui nous fût plus avantageux, ou qui approchât de ce que Dieu a fait en notre faveur? Qu'il en soit loué à jamais !

Comme je ne sais pas le latin, je n'ai pu lire ce bref; j'attendrai , lorsque ces saints jours seront passés , que quelqu'un ait la bonté de me l'expliquer. Hier, qui était le jeudi-saint, on m'apporta votre paquet : la crainte que si je lisais longtemps je n'eusse pas la tète assez forte pour assister aux Ténèbres, d'où je ne pouvais m'absenter à cause de notre petit nombre , fut cause que je ne fis simplement que lire les lettres. Vous me ferez un vrai plaisir de me marquer où vous comptez aller au sortir de Madrid : c'est une nécessité que, pour mille choses qui peuvent survenir, je sache toujours le lieu de votre ré-idence.

Sans cesse je suis occupée à chercher une maison; je n'en ai point encore trouvé qui n'ait des défauts considérables , et qui ne soit extrêment chère. Nous serons donc contraintes d'acheter celle qui est proche de Notre-Dame-de-la-Rue, toute défectueuse qu'elle est. Si les messieurs du chapitre voulaient bien nous donner certaines grandes cours , que nous payerions par la suite , nous pourrions y faire un beau jardin , et nous ne serions point trop mal logées ; car il y a beaucoup de terrain , et deux chapelles dépendantes de cette maison nous feraient une belle église. Ils se sont relâchés de quatre cents ducats pour le prix; et, si je ne me trompe , ils en diminueront encore.

J'admire la vertu des habitants de ce pays, et les grandes aumônes qu'ils font en toutes occasions. Ainsi , pour peu que nos sœurs aient de quoi subsister, leur église , qui devrait coûter beaucoup, se trouvant

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Faite à si peu de frais, ce sera certainement un des meilleurs monastères qui soient sous votre obéissance. Il faudra , pour rendre le cloître plus clair et plus beau, détruire certaines galeries fort élevées. Je souhaite que le Seigneur y soit servi fidèlement. Je le supplie aussi de vous conserver en parfaite santé; c'est aujourd'hui le vendredi-saint; ce n'est pas un jour à vous entretenir plus longtemps.

J'oubliais de vous faire une prière, que je vous supplie d'exaucer; ce sera-là mon gâteau de Pâques. Il y a déjà du temps que, consolant le P. Jean de-la-Croix de la peine que lui cause le séjour de l'Andalousie, je lui promis assez à contre-temps que s'il plaisait au Seigneur qu'on séparât les carmes déchaussés des mitigés , je ferais mon possible pour le faire venir ici. Maintenant donc que cette séparation est faite et que nous avons une province à part, il me somme de lui tenir ma parole, et de vous prier que, supposé qu'on l'élise prieur à Baésa, vous ayez la bonté de ne pas confirmer l'élection. Mien ne me parait plus juste, mou révérend père, après qu'il a essuyé tant de peines et de travaux, que de lui donner celte consolation , au cas cependant que vous puissiez vous passer de lui.

La prieure de Saint-Alexis est comme folle de joie de l'heureux succès de nos affaires, surtout de vous avoir pour père et pour provincial. Toutes nos sœurs n'en sont pas moins transportées. Dieu veuille nous rendre tous participants de la joie qui n'aura point de fin. Je le supplie, mon révérend père, de vous combler de grâces dans ces saints jours. Obligez-moi de faire de ma part le même souhait à vos messieurs qui ont le bonheur de vous posséder.

Toutes vos filles, surtout mes compagnes, vous présentent leurs respectueuses soumissions. Je remets le reste pour la lettre du P. Nicolas, que je suis bien aise de savoir auprès de votre personne. Je voudrais apprendre à quoi le P. Barthélemi est destiné; il me paraît tout propre à être prieur d'une fondation naissante. Je suis du fond du cœur Votre indigne servante et fille, Thérèse de Jésus.

REMARQUES

Sainte Thérèse écrivit cette lettre à Palence, peu de temps après que les carmes déchaussés eurent été séparés des mitigés, et que le père Jérôme dation eut été élu premier provincial de sa réforme.

La joie que !a Sainte en ressentit était telle, qu'elle dit elle-même, à la lin de la fondation de Palence, n'en avilir jamais goûté une plus délicieuse. En effet, ce lut en ce jour (pi 'elle vit l'heureuse fin de ses travaux et l'accomplissement des grands desseins (pie la gloire de son Dieu lui avait fait entreprendre. Aussi ne fait-elle point de façon d'avouer (pie cette nouvelle lui avait paru nu pur songe, tant elle l'avait transportée. Mais ne pouvons-nous pas dire en un sens que ce fut un songe effectivement, puisqu'à considérer les choses selon la lumière naturelle, rien n'avait plus l'air d'une lève: ie, qu'une faible fille, sans crédit, sans autorité, sans argent et sans nulle autre ressource humaine, réformât un grand ordre d'hommes et de filles, et le vit, en moins de 19 ans, répandu dans toute l'Espagne, raisant une congrégation séparée, malgré les contradictions de toute la terre? C'est cependant ce qu'elle a fait, ou plutôt ce que le Tout- Puissant a l.iii par elle.

(à: n'est pas du bref du 22 juin 1580 qu'elle parle, mais de celui qui arriva le ivier 1581. Cette lettre est du 24 mars, puisque la Sainte marque qu'elle l'écrivait

le vendredi-saint , et qu'en 1581 le vendredi-sainl était le -24 mars, Pâques arrivant le 26.

k ONE RELIGIEUSE D'UN AUTRE ORDRE, QUI DÉSIRAIT ÊTRE CARMÉLITE.

l'Ile lu réfute le plus obligeamment du monde , à raison tics inconvénients qui suivent les translations, et lui donne d'admirables règtes pour se sanctifier dans son état, malgré la dissipation des personnes avec qui elle ni

Année incertaine. — Jésus soit toujours avec votre révérence, ma chère mère.

J'ai un vrai chagrin de ne pouvoir vous rendre service dans la chose principale que vous me demandez ; elle est contraire à nos constitutions, qui nous défendent très-expressément de recevoir dans nos monastères des religieuses d'un autre ordre ; c'est même à ma prière que cette défense a été faite. Jugez par là, ma chère mère , de ce que je puis faire pour vous. J'ai remarqué tant d'inconvénients dans ces sortes de translations, que j'ai pensé qu'il serait plus aisé de leur fermer d'abord la porte, que d'y remédier après la leur avoir ouverte. Par-dessus cela, le nombre des religieuses qui ont demandé d'entrer parmi nous , et qui le demandent encore aujourd'hui, est si grand, qu'il serait impossible, quelque désir qu'on en eût, de les contenter toutes. Il y en a cependant quelques-unes parmi elles que nous aurions été ravies de recevoir, et que nous n'avons pas reçues pour les raisons que je viens de vous exposer.

Il ne me reste donc, ma chère mère, qu'à vous assurer du désir que j'ai de vous obliger, désir qui fait que j'ai une vraie peine de ne pouvoir vous donner la marque d'estime et d'amitié que vous me demandez. Je vous dirai cependant, quoique je sois pressée de finir celte lettre, qu'avant que les monastères de notre réforme fussent établis, j'ai demeuré vingt-cinq ans dans un couvent où il y avait cent quatre-vingts religieuses, avec lesquelles je vivais comme s'il n'y eût eu que Dieu et moi sur la terre : c'est ce qu'on peut faire, ma chère mère, quand on aime le Seigneur comme vous l'aimez. Soyez donc fidèle à cette pratique, et toutes choses, jusqu'aux croix mêmes les plus pesantes, loin de vous nuire, contribueront beaucoup à vous faire avancer de plus en plus dans la perfection.

Ajoutez, s'il vous plaît, à cela de ne vous mêler que de ce qui vous regarde, lorsque vous ne serez point par votre charge obligée d'observer ce que font les autres. Aimez vos sœurs pour les vertus que vous remarquerez en elles, vous efforçant de les imiter, et ne pensez jamais à leurs défauts.

Celte conduite m'a procuré tant de paix intérieure , que , quoique la communauté où j'étais fût si nombreuse, elle ne me laissait pas plus de distraction que si j'eusse été seule ; au contraire, elle me servait beaucoup à m'avancer dans la vertu : car enfin , ma chère mère, nous pouvons partout aimer et servir ce grand Dieu infiniment aimable. Qu'il

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soit donc béni à jamais île ce que rien ne peut malgré nous séparer nos cœurs de son divin amour. Je suis, pleine de respect.

Votre servante, Thérèse de Jésus.

REMARQUES

On ne sait ni en quel lieu ni en quelle année sainte Thérèse écrivit cette admirable

lellre, >i pleine d'instructions pour les religieux el les religieuses qui vivent dans des communautés peu régul ères.

Cependant il parait, par ce qu'elle dil des constitutions pour les carmélites, qu'elles étaient déjà dressées au temps qu'elle écrivit celle lettre. Or c'est en 1575, selon l'aiiteur de l'Histoire de l'ordre, que le père Jérôme Gralien dressa ces constitutions. On ne doit J.'in p is placer cette lettré avant 1575. M lis faut-il la mettre d'abord après cette année, ou la renvoyer jusqu'après le premier chapitre général de la réforme, tenu à Alcala, au mois de mais 1581, dans lequ 1 les constitutions furent confirmées? C'esl ce que nous ne saurions décider. Dnc lueur de vraisemblance nous fait néanmoins pencher à croire que ce chapitre s'était déjà tenu, sainte Thérèse marquant dans celle lellre qu'à sa prière il a élé défendu dans les e institutions de recevoir des reli- - s d'un autre ordre, et étant certain par l'Histoire qu'à sa prière ce chapitre ajouta aux constitutions plusieurs règlements : outre que c'est alors seulement qu'elles reçurent le dernier sceau île l'autorité. En attendant donc qu'on trouve à cette lellre une date sitre, on nous permettra de l'insérer parmi celles de 1581 , après le mois de mars.

LETTRE CXLVJI.

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