VINGT-TROISIÈME
Ses dispositions sur un vouaqe qu'elle faisait actuellement, et sa douleur du départ de ce père ; vocation d'un ecclésiastique à l'état religieux ; affRclion dont elle était atjitée.
1581. — L'Esprit saint soit toujours avec votre révérence, mon père.
Je ne vous dirai point que ma joie a été de bien peu de durée ; vous en êtes persuadé. Vous savez aussi combien j'ai désiré le voyage que je fais, voyage qui m'aurait été fort agréable, et que j'aurais eu regret de voir finir, si j'avais eu la compagnie que je souhaitais avoir; mais ne l'ayant pas, je commence à me lasser et à être très -fatiguée. Dieu soit loué !
11 faut, mon révérend père, vous avouer ma faiblesse, et vous dire de bonne foi que votre absence m'a plongée dans une profonde tristesse. Je fais réflexion que vous auriez pu aisément différer votre départ , au moins jusqu'à ce que vous nous eussiez laissées dans une maison qui nous appartint : quinze jours plus ou moins n'étaient pas une chose de grande importance, et ce petit-délai aurait sans doute empêché que nous ne fussions tombées dans l'abandon où nous sommes. Plaise à Dieu que celui qui en est cause, vous faisant partir si précipitamment, en use mieux envers votre révérence que je ne me le suis imaginé; Dieu veuille aussi nous préserver d'un tel empressement, après lequel il ne laissera ji.is de se plaindre de nous.
Aujourd'hui je ne pourrais rien dire de bon, tant je suis désolée. Si quelque chose est capable de me consoler, c*est de me voir délivrée de la juste appréhension que je pouvais avoir, et que j'avais en effet, qu'où
ne touchât au Sancta Sanctorum (1). J'ai une si violente tentation à ce sujet, que, pourvu qu'on l'épargne, je consens que tout l'orage vienne fondre sur moi. Il en est déjà tombé une grande partie, qui m'a tout à fait oégoûtée de ces sortes d'entreprises, et m'a rendue infiniment sensible à l'éloignement des personnes qui ont la bonté de se charger de ma conduite. Dieu fasse servir tout cela à sa gloire; s'il nous accorde cette grâce, nous. n'avons nul sujet de nous plaindre de nos maux, quels qu'ils puissent être.
Je ne vous ai point encore parlé, mon révérend père, de l'affaire de M. Dias, quoiqu'il m'en eût priée; persuadée, lorsque vous partîtes, que vous seriez bientôt de retour; depuis, j'ai été fâchée de ne vous lavoir pas communiquée, parce que vous n'êtes point revenu, et qu'il n'avait entrepris ce voyage que pour vous consulter sur le changement d'état qu'il se propose. Depuis quelque temps il me paraît presque déterminé à se faire ou jésuite ou carme déchaussé; il m'assura que depuis quelques jours il sentait encore plus d'attrait pour notre ordre, et qu'il désirait ardemment savoir votre sentiment et le mien sur ce projet avant que de prendre parti. Il me pria aussi, mais avec les plus vives instances , de ne pas lui refuser cette grâce, et de l'offrir souvent à Noire-Seigneur. Je crus ne devoir pas lui déguiser ma pensée; ainsi je lui dis nettement que ce changement lui serait avantageux s'il persévérait dans sa vocation, et très-préjudiciable s'il n'y persévérait pas, à cause de l'opinion qu'on s'est formée à son sujet. Je me confirme de plus en plus dans ce sentiment , sans néanmoins me défier de lui. Comme il y a bien des années qu'il sert Dieu fidèlement, je veux espérer qu'il continuera de même jusqu'à sa mort. Il promet de donner au monastère où il entrera tous les écrits qu'il a du P. Jean d'Avila ; s'ils sont semblables aux sermons qu'il m'a fait lire, je ne doute point qu'ils ne soient fort utiles aux prédicateurs qui n'ont pas, mon révérend père, la science que vous avez.
Quelque persuadée que je sois que ce vertueux ecclésiastique sera d'un grand exemple partout où il ira, il y a néanmoins bien des choses à examiner et bien des mesures à prendre avant sa réception. J'en dois parler au P.Nicolas, et je vous le dis ici afin que, s'il vous en écrit, vous puissiez l'assurer que je vous ai communiqué son affaire : quel sujet n'aurait-il point de se plaindre de ma négligence, si je ne vous en avais pas informé! N'oubliez pas, s'il vous plaît, de le recommander à Dieu; pour moi, je le fais Irès-assidument. Je ne vous en dirai pas davantage : vous le connaissez mieux que moi, et vous savez de quelle manière il faudra lui répondre. Cependant vous me feriez bien du plaisir de me mander en quels termes vous lui aurez écrit , si vous avez une voie sûre pour me faire savoir de vos nouvelles. La crainte que j'ai que vous n'en trouviez point, augmente étrangement mon inquiétude et mon chagrin.
(I) C'csl le père Jérôme Gralien.
59V lettre c\i.\ m.
Voici , mon révérend père, une lettre dont monseigneur l'évéque d'Osme m'a honorée, avec un papier que j'ai écrit; je n'ai pas eu le loisir d'en faire davantage. Oserai -je vous dire que vous ne devez pas aller à Vive sans mener avec vous le P. Nicolas , si capable de débrouiller tant de chicane , dans laquelle il faut être versé pour s'en pouvoir démêler? Je vous suis cependant obligée de m'avoir donné ce père pour m'accompagner, n'ayant pu vous-même me faire cet honneur.
Que d'actions de grâces ne devez-vous point à Dieu, mon révérend père, de vous avoir donné les qualités avantageuses que vous possédez, qualités qui vous font aimer et respecter avec tant de distinction et de préférence , qu'on ne croit point de mérite supérieur au vôtre ! Pour la pauvre Angélique (1) , je ne puis vous exprimer sa peine et son affliction : tout la chagrine, tout lui déplaît, rien ne la contente. Elle dit qu'il n'y a que Dieu qui puisse la consoler et rendre le calme à son âme , ou quelqu'un qui , comme votre révérence , entende son langage; tout le reste lui est une croix si pesante, qu'elle en est presque accablée. Elle se recommande à vos saintes prières, et la sœur Anne de- Saint-Barthélemi aussi, qui est toute triste depuis votre absence. Donnez-nous à toutes votre sainte bénédiction , et ne nous oubliez pas devant Dieu. Je le conjure de vous soutenir sans cesse de sa main , et de vous rendre un aussi grand saint que le désire celle qui est , pleine de respect, Votre indigne servante et fille, Thérèse de Jésls.
(1) Celait elle-même.
REMARQUES
Il est visible, par les faits que sainte Thérèse traite dans colle lettre, qu'elle l'écrivit dans sou voyage île Palen.ce à Sorie, où elle alla fonder une maison de carmélites , l'an 1580, à la prière de l'illustre Joui Alonso Vélasquez, évèque d'Osme, l'un de ses directeurs.
Note des Éditeurs.
L'auteur des remarques se trompe lorsqu'il dit que relie lettre fut écrite en 1580, car s'il est visible, ainsi qu'il l'assure, et que cela est visible en effet, que sainte Thérèse l'écrivit dans son voyage de Palence à Sorie; ce n'est donc qu'en 1581 . à la fin <i ii mois de mai, ou l'un des deux premiers jours de juin qu'elle l'écrivit, puisqu'elle raconte elle-même, dans le livre de ses Fondations', ebap. 29, que passant par Burgos pendant ce voyage, elle v arriva le mercredi dans l'octave de la fête du Saint-Sacrcmenl, mercredi qui, dans celle année, tomba le 1er juin, el qu'elle ajoute que le surlendemain elle arriva à Sorie.