A MONSIEUR I.E LICENCIÉ' PÉGXA, CHAPELAIN DE LA CHAPELLE ROYALE
DE TOLÈDE
IMII MILT.E.
La Sainte lui parle des misons pour lesquelles elle refuse de recevoir dans sou ont. j vue illustre dame, nièce d un grand cardinal, et le prie de faire (jouter ces raisons à suu éminence.
8 juillet 1581. — La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec vous, monsieur.
Je répondis, il y a fort peu de jours , à la lettre que vous avez eu !< bonté de m'écrirc'; mais comme cette réponse est allée par un chemin
détourné, et que j'appréhende qu'elle ne vous soit pas rendue ponctuellement, je prends la liberté de vous écrire, cette seconde lettre, persuadée qu'elle vous sera rendue avant la première.
Ce serait une grande consolation pour moi de rendre souvent nies respectueux devoirs à monseigneur le cardinal. .Mais craignant de l'importuner, permettez-moi , monsieur, de vous supplier de dire à son éminence que depuis que j'ai eu l'honneur de lui écrire, j'ai communiqué l'affaire de madame sa nièce au R. P. Jacques d'Alderète, prieur des dominicains de cette ville ; cl qu'après lui avoir fait peser le scrupule dont elle est agitée au sujet du vœu qu'elle a fait d'être carmélite , les raisons que nous avons de ne pas seconder son pieux désir, et certains inconvénients que je lui ai exposés , il a été persuadé comme moi qu'on ne doit pas la recevoir, et qu'il sera mille fois plus avantageux et à elle et à nous qu'elle reste dans sa maison, appliquée à l'éducation de ses enfants.
Pour ce qui est du vœu qu'elle a fait d'être carmélite déchaussée dans notre monastère de Médinc-du-Champ, ce révérend père prétend qu'elle n'en doit avoir aucun scrupule, parce qu'elle n'a pu s'engager qu'à en poursuivre l'exécution. Si donc les carmélites s'y opposent, elle est entièrement dégagée de ce vœu. J'ai été bien aise d'apprendre cette circonstance, que je ne savais pas. Comme donc nous sommes tous dans les mêmes sentiments, le père prieur croit qu'il est à propos de le déclarer nettement à madame Hélène, afin qu'elle prenne son parti, et qu'elle ne songe plus qu'à calmer ses inquiétudes, qui autrement ne finiront jamais, quoique cette entreprise soit visiblement contraire à la volonté de Dieu, et préjudiciable au bien de ses enfants qu'elle ne doit pas abandonner.
Le P. Jacques d'Alderète est ici depuis huit ans ; il s'y est acquis la réputation d'un très-saint homme, tel qu'il est en effet: il mène une vie fort austère et fort pénitente. Comme je ne l'avais jamais vu, j'ai été fort aise de le connaître ; il m'a assuré qu'il avait toujours pensé que madame Héiène ne devait pas quitter sa famille pour entrer en religion, et qu'il n'y avait consenti que sur certaines informations qui portaient que c'était le sentiment d'un savant homme qu'il n'avait pas voulu contredire. Obligez-moi de ne dire à monseigneur le cardinal que ce que vous jugerez à propos qu'il sache touchant madame sa nièce, que nous ne pouvons recevoir, quelque ordre qu'il nous en donnât. J'ai écrit à nos sœurs que ce n'était un bien ni pour elle ni pour nous; j'en donnerai aussi avis au père provincial. Faites donc en sorte, je vous en conjure, que son éminence n'y songe plus.
Je prie Dieu de vous conserver, monsieur, un grand nombre d'années, et de vous donner autant de son divin amour que je vous en désire, et que lui en demande pour vous celle qui est avec une véritable estime , Votre indigne servante, Thérèse de Jésus.
A'Sorie, le 8 juillet.
590 LETTRE i:\l.ix.
REMARQUES
Rien n'est plus digne d'admiration que le refus que sainte Thérèse fait ici de recevoir an nombre de ses filles une veuve, nièce du cardinal de Quiroga ; dame qiii réunissait en sa personne tons les avantages : naissance des plus illustres, biens Iresconsidérables, esprit brillant, piété solide, et une vocation à l'épreuve de douze années de rebuts.
La Sainte ne pouvait souffrir qu'on abandonnai des enfants dans un âge où ils ont tant île besoin qu'on veille sur leur conduit!'. Ainsi elle aima mieux priver sa réforme naissante d'un si ferme appui, que d'ôter à déjeunes enfants une mère si vertueuse et si capable de les bic.i élever. Exemple admirable de charité et Je désintéressement !
La persévérance de madame Hélène de Quiroga l'emporta néanmoins ; sainte Thérèse ne put enfin tenir contre de si pressâmes instances et une telle ferveur. Ainsi après douze ans de délai, elle fut reçue dans les carmélites de Médine-du-Champ, où elle a vécu et où elle est morte, chargée d'années et de mérites.
A LA RÉVÉRENDE MKDE PIUECRE ET AUX RELIGIEUSES DU MONASTÈRE DE LA SAINTE-TRINITÉ DE SORIE.
('.illc lettre ne contient que des règlements que lu Suinte leur laissa en tes quittant.
15 01/ 10 août 1581. — Jésus. Maria.
Qu'on fasse pour le parloir un châssis qui s'ouvre et se ferme , sur lequel on puisse clouer une toile comme on fait ailleurs; qu'il ait des barres de bois fort menues , placées si proche les unes d-es autres qu'on ne puisse pas y passer la main. Ce châssis doit être éloigne de la grille de fer un peu moins d'une demi-aune de notre mesure, et avoir une clé que la mère prieure gardera, et dont elle ne se servira qu'en faveur de ceux à qui la constitution permet d'ouvrir la grille, pères, mères, frères et sœurs.
Le chœur d'en-bas aura un châssis avec de la toile clouée dessus , et des barres de bois comme le châssis du parloir; il aura aussi des grilles de la manière que j'ai dit qu'elles doivent être, chacune comme la moitié de celle qui y est aujourd'hui ; et je crois qu'il faudra y en ajouter une dans le milieu, pour avoir vue sur l'autel. .
Le chœur d'en-haut aura simplement un châssis avec de la toile clouée dessus sans barres de bois; il faudra pourtant y mettre une grille de fer. Les chœurs des religieuses, quoiqu'élevés , ne doivent pas être sans cette sorte de grille. L< s deux chœurs doivent être carrelés, et on doit faire l'escalier comme j'en suis convenue avec Bergera. Si, avant mon départ, je ne puis faire mettre la grille du chœur, souvenez-vous qu'il y a six barres de fait s.
Il faut mettre des châssis de verres aux fenêtres de la grande salle où l'on disait autrefois la sainte messe, et des barreaux aux fenêtres qui regardent dans le jardin , placés assez proche l'un de l'autre, pour qu'on ne puisse pas y passer la tête, lui attendant que vous ayez le moyen d'en mettre tW fer, mettez-en de bois : cela est très-nécessaire. Ne mettez pas le tour à côté de la grille de la communion , par respect pour
l'autel, mais de l'autre côté. Vous savez que la mère prieure doit garder la petite clé de la grille de la communion; ainsi je l'oblige en conscience de ne l'ouvrir, lorsque vous aurez un tour, que pour recevoir Notre-Seigneur.
Pour les confessionnaux , vous les ferez où vous pourrez : ils doivent avoir une grille de fer en forme de râpe, et un châssis avec une toile clouée dessus. Il faut mettre une grille longue et étroite à la fenêtre qui est vis-à-vis du chœur, et qui regarde dans la galerie. La mère prieure doit avoir les clés du parloir de madame votre fondatrice , et faire mettre aux grilles des rideaux qu'on puisse tirer, au cas que quelques-unes des filles qui la servent viennent à se présenter.
Je défends, en vertu du pouvoir qu'on m'a donné sur les carmélites déchaussées, sous les peines et censures qu'il m'est permis d'y mettre que personne ait la hardiesse d'aller parler à ces grilles, si ce n'esta madame votre fondatrice , à madame Éléonore, et rarement à madame Elvire, femme de dom Carlos deVéamonté; la somptuosité des habits d'une nouvelle mariée, son air et ses manières ne conviennent nullement avec la pauvreté et la simplicité dont nous faisons profession. Pour madame Éléonore, Je ne doute point que vous ne soyez toujours très-édifiées de ses entretiens.
Efforcez-vous de conserver les bonnes grâces de votre illustre fondatrice, et tâchez de lui donner toute la satisfaction qu'elle doit attendre de vous. Mille raisons vous y engagent; elle est si raisonnable et si vertueuse, qu'elle vous aidera plutôt à vous acquitter parfaitement de vos obligations, qu'elle ne vous en détournera. Toutes les fois que vous recevrez quelques filles, que ce soit avec son agrément, et n'entreprenez nulle chose importante sans sa participation ; ce sera le moyen de ne vous pas tromper, car elle est très-prudente.
Faites toutes les diligences possibles pour bâtir promptement des cellules selon le dessein que nous en avons pris, puisque votre généreuse fondatrice le veut bien; ne négligez pas, je vous prie, ce bâtiment; il vous est d'une telle importance, que, jusqu'à ce qu'il soit achevé, vous ne pouvez sans beaucoup d'incommodités vous acquitter de vos obligations. Lorsque ces cellules seront bâties, n'y couchez pas qu'elles ne soient bien sèches ; vous vous rendriez malades. Ne demeurez pas longtemps non plus dans les chœurs, et n'y passez pas la nuit, lorsqu'ils seront nouvellement carrelés. Ce n'est p'is que le chœur d'enhaut ne soit assez sain ; mais s'il y a moins de danger pour la santé, on ne doit pas moins craindre d'y mettre le feu.
N'oubliez pas de tirer le canal de la fontaine, puisque le marché en est arrêté, et que celui à qui l'on s'est adressé le fait de bon cœur. Dès que matines seront dites , qu'on allume dans le dortoir une lampe qui brûle jusqu'au lendemain matin. Quel péril n'y aurait-il point à se trouver sans lumière, au cas qu'une des sœurs se trouvât mal dans la nuit ! et comment pourrait-elle être secourue aussi promptement qu'elle en aurait
besoin? L'entretien de celte lampe ne sera pas considérable, si vous y
mettez une mèche fort menue. (Test pourquoi j'ordonne à la mère
prieure de ne pas manquer de la l'aire allumer tous les soirs au sortir
de matines. Qu'elle garde ce papier pour le montrer au père visiteur
dans le cours de la visite, afin qu'il examine si l'on observe ce qui y est
prescrit.
Tiiéhèse de Jésus.
remarques.
Les règlements que sainte Thérèse laissa à ses filles en sortant de Soric sont gardés avec tant d'exactitude dans tous les monastères des carmélites de France, qu'on ne peut en approcher sans s'en apercevoir. Loin de s'être relâchées le moins du monde à cet égard , on peut dire qu'elles l'ont plus qu'il ne leur est ordonné . les pointes de fer qu'elles nul à leurs grilles n'étant pas spécifiées par la Sainte, quoique conformes à son intention, puisqu'elle en Taisait mettre dans tous les monastères qu'elle fondait en personne.
Madame Béatrix de Véamonlé, dont la Sainte parle si souvent, était fondatrice des carmélites de Série et de Pampelune où elle prit l'habit, âgée de 00 ans, avec le nom de Béatrix de Jésus. Elle y est morte en réputation de sainteté, après y avoir vécu 17 ans dans la pratique de tontes les vertus chrétiennes et religieuses.
Pour madame Eléonore, elle prit l'habit à Soiie, et s'appela Eléonore de-la-Miséricorde. Nous avons deux lettres qui lui sont adressées, la 44" et la 107e. Ces lettres nous font sentir l'amour tendre que la Sainte avait pour elle, et l'estime qu'elle faisait de son mérite et «le sa vertu. Ses supérieurs l'envoyèrent à la fondation de Pampelune, o;i elle donna de grands exemples de sainteté.
Dom Carlos de Véamonlé. dont il est aussi parlé dans cette lettre, était neveu de madame Béatrix, fondatrice de Sorie et de Pampelune. La haine qu'il avait conçue contre la Sainte cl contre ses filles, parce que sa tante employait à fonder des monastères de carmélites un bien qu'il croyait lui appartenir, était telle, que ni les exemples de vertu qu'il voyait pratiquer à ces religieuses, ni les miracles continuels que la Sainte, déjà dans le ciel, faisait à ses yeux, ne purent adoucir l'aigreur et i amertume de son ressentiment. Après quinze années passées dans ce déplorable élat, la Sainte lui apparut toute brillante de lumière, et le reprit de cet excès de fureur, ainsi que de quantité d'autres dérèglements. Il l'a déposé lui-même dans les informations pour la béatification de la Sainte, de qui il reçut encore d'autres faveurs, qui le changèrent tellement, qu'il mena depuis une vie fort retirée et fort exemplaire.
Sainte Thérèse partit de Sorie le 10 août 1581 , et c'est , selon les apparences, au temps de son dépari qu'elle donna à ses lilles celte instruction par écrit. Voilà pourquoi nous la plaçons au 1j ou lo août de l'an 1581. {Ilist. gén. des carmes décli., 1. 5, ebap. 21.)