A MONSIEUR LE LICENCIÉ PÉGNA, CHAPELAIN DE LA CHAPELLE ROYALE
DE TOLÈDE
La Sainte lui souhaite les dons du Saint-Esprit ; lui marque h joie qu'elle aurait de pouvoir s'établir à Madrid, et le prie d'eu solliciter la permission.
h juin 1582. — La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec vous , monsieur, et vous comble de ses plus précieux dons avec autant de profusion que je l'en ai supplié. Que ne puis-je vous dédommager de la peine que vous avez prise de m'écrire, et vous marquer avec quel plaisir je reçois toutes vos lettres 1 J'en aurais cependant infiniment davantage d'être à portée de vous entretenir quelquefois , et d'être auprès de monseigneur le cardinal; cela serait facile, à présent qu'il fait son séjour à Madrid, s'il voulait bien nous permettre de nous y établir. Je loue Dieu de la santé qu'il lui donne, et de ce qu'il a quitté Tolède avant les grandes chaleurs. Tlaise à la divine bonté de nous le conserver longues années. Nous ne manquons pas, monsieur, dans tous nos monastères, aussitôt qu'ils sont fondés, de faire des prières à cette intention.
J'ai fort peu de santé depuis mon arrivée à lîurgos; et je serais néanmoins fâchée d'en sortir pour toute autre affaire que pour la fondation de Madrid; ainsi je me suis donné l'honneur d'écrire à son éminence pour la supplier très-respectueusement de me permettre de m'y rendre, parce que le monastère où je suis est déjà établi. Dieu veuille que je ne fasse plus d'autre voyage, car je suis fort vieille et fort cassée.
On publie ici que le roi revient incessamment; d'autres assurent le contraire. Quoi qu'il en soit, il nous serait avantageux que notre mo-
nastère fût établi avant le retour de sa majesté à Madrid. J'ose espérer de la bonté de Dieu qu'il inspirera à monseigneur le cardinal le désir de m'obliger en celte occasion : ainsi je ne veux plus l'importuner ni le distraire de ses grandes occupations. Je vous supplie seulement, monsieur, de vouloir bien l'en faire souvenir de temps en temps, afin que cette entreprise, qui regarde la gloire de Dieu, ne périsse pas par ma faute. Je suis cependant persuadée que Dieu, éclairant son éniinence, lui fera connaître que cette fondation importe à sa gloire. Je le supplie de vous conserver, monsieur, et de vous faire croître en grâce et en sainteté. On ne peut être plus sincèrement,
Votre indigne servante , Thérèse de Jésus.
A Burgos, de notre monastère de Saint-Joseph, le 2e jour de la Pentecôte.
REMARQUES
On ne saurait douter que sainte Thê irai ardemment la fondation de Ma-
drid, après tant de lettres où elle en sollicite la permission. Dion, qui se plaît à mortifier nos plus sains désirs , ne voulut pas lui accorder cette innocenle consolation : ear le cardinal l'ayant remise jusqu'au retour du pe II, qui était allé prendre
possession du royaume de Portugal, la mort mit fin tout à la fois et à une si sain!e vie, el à de si saints projets.
On peut dire cependant que ses souhaits n'ont pas lais-é d'êlre accomplis ; car la fondation de Madrid fut faite b lent parlai mère Anne-de-Jésus ,
l'an 1586, quatre ans seulement après la mort de sainte Ti;
J'en ai raconté l'occasion et la manière dans Ja note sur la lettre précédente. En Vj&i la fête de la Pentecôte tomba le 3 juin.
A LA RÉVÉRENDE MERE MARIE DE-SAINT-JOSKPH. VINGT-Cl.NQl'lfcME.
La Sainte traite dans cette lettre divers sujets détachés.
6 juillet 1582. — La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec votre révérence, ma chère fille.
Une de vos lettres que je reçus hier, toute succincte qu'elle était, m'a infiniment soulagée de la peine que me causait la mortalité qui règne à Séville. Depuis cette triste nouvelle je n'ai pas été la longueur d'un Credo sans penser à vous , saisie de mille alarmes que la crainte de vous perdre jetait dans mon cœur; tout ce que j'ai pu faire dans cette désolation a été de prier ardemment Notre-Seigneur pour votre conservation, et d'ordonner des prières dans tous nos monastères pour attirer sur vous sa protection.
Je savais, ma chère mère, la mort du P. Jacques avant que vous me l'eussiez mandée. Dieu soit loué de vous avoir laissé le P. Barthélemi, dont la perte m'eût été d'autant plus sensible, que sa conservation vous est tout à fait nécessaire. Rendons grâces à Notre-Seigneur de tout ce qu'il ordonne et de tout ce qu'il fait.
On m'aurait fait grand plaisir de m'avertir plus'tôt du départ du courrier, je vous aurais fait réponse de ma main; mais il est si pressé de
G 26 LETTRE CLXVI.
partir, et j'ai la tête si malade d'avoir écrit tout l'après-midi, qu iln'y a pas moyen d'écrire davantage. J'ai cependant mieux aimé me servir d'une secrétaire que de ne point vous donner de mes nouvelles.
Je ne vous ai pas encore parlé, ma clière mère, sur les plaintes que vous faites de la mère prieure de Grenade : elles me paraissent plaisantes. Vous devriez vraiment, au lieu de la blâmer, la remercier un million de fois de vous avoir renvoyé vos religieuses avec tant d'honneur et de bienséance. Quand même elle leur eût donné une litière , je ne l'aurais pas trouvé mauvais , au défaut d'une autre commodité. Loin donc de la censurer, et de regretter la dépense qu'elle a faite, je prie Dieu de l'en dédommager, car elle l'a très-bien employée. Si cette conduite est improuvée, ne nous en mettons nullement en peine ; ce ne sont que des délicatesses et des raffinements de précieuses, à quoi on ne doit avoir nul égard. A Dieu ne plaise qu'on en use autrement que j'en ai usé moi-même dans nos fondations ; j'en aurais bien du chagrin : mais j'espère que cela n'arrivera pas, et qu'on continuera comme on a commencé. Pour ce qui est d'y rencontrer des obstacles et des contradictions, ce n'est point un mal; au contraire, c'est une marque que Dieu en doit être glorifié.
Le monastère où je suis est à l'heure qu'il est en fort bon état ; la maison est payée, et de longtemps elle n'aura besoin d'aucunes réparations : ainsi je compte m'en retourner bientôt à Avila, quoique mon mal de gorge ne soit point diminué, et que je n'aie nul soulagement de mes infirmités ordinaires.
Ma nièce Thérèse, qui est une petite sainte, désire avec bien de l'ardeur de faire profession; elle vous assure de la continuation de son respect, et vous supplie de ne pas l'oublier devant Dieu. Je vous demande la même grâce pour moi. Nos sœurs vous saluent, et toute votre sainte communauté pareillement; elles ont bien de la confiance en votre crédit auprès du Seigneur.
Ne manquez pas, s'il vous plaît, de me dire des nouvelles du P. Barthélemi, et de m'apprendre l'état de votre communauté. Je prie Dieu d'être toujours avec vous, de vous soutenir sans cesse de sa main, et de \ous rendre une grande sainte. C'est le souhait, ma révérende mère, de celle qui est pleine de tendresse toute à vous.
Thérèse de Jésus.
A Burgos, de notre monastère de Saint-Joseph, le 6 juillet 1382.
LETTRE CLXVI.
A LA SOEUR ÉLÉONORE DE LA MISÉRICORDE , NOVICE AU MONASTÈRE DE LA SAINTE TRINITÉ' DE SORIE.
La Suinte la toutient et la console dans sa maladie par de saintes instructions et par
beaucoup de tendresse.
~i juillet I-J82. — Jésus soit toujours avec vous, ma chère lillc, pour
LETTRE ci.w ï;. ■ 627
vous conserver et vous donner la sa nié que je vous désire; car j'ai bien du chagrin que vous en ayez si peu. Faites-moi donc le plaisir de vous ménager et de ne rien faire qui puisse augmenter vos infirmités. Vous m'écrivez que la communauté a trop de soin de votre santé : je m'en réjouis, persuadée qu'elle ne saurait mieux faire, et qu'elle aurait tort d'en user autrement.
Ce que je souhaite de vous, ma chère fille, c'est que vous soyez aussi contente de manquer des choses les plus nécessaires que de les avoir avec profusion : c'est aux supérieurs à juger si les soulagements et les adoucissements sont nécessaires; mais réglés par l'obéissance, il ne peut y avoir d'excès. Plaise à Dieu, ma chère fille, que le mal n'augmente pas; ayez soin de me donner de vos nouvelles par la première occasion , pour me tirer de l'inquiétude que votre maladie me donne.
Que ne suis-je auprès de vous pour vous répéter sans cesse ce que je vous mandais dans ma dernière lettre 1 Ce sera quand il plaira à Dieu. Je ne me flatte pas cependant d'avoir sitôt cette consolation, car monseigneur le cardinal m'a donné permission d'aller fonder un monastère à Madrid dès que le roi sera de retour. Quelque diligence que sa majesté fasse , comptez sûrement qu'il sera le mois de septembre avant qu'elle arrive.
Ne vous affligez pas, ma chère fille, de mon absence; si vous désirez me voir, je ne souhaite pas moins de vous embrasser, et d'être à portée de vous donner des marques de ma tendresse; mais j'ai si peu de santé, que je ne suis plus propre à voyager, de quelque côté que ce puisse être. Je suis cependant mieux que je n'étais ces jours passés. Quelques pilules que j'ai prises aujourd'hui m'ont ôté la liberté de vous écrire de ma propre main. Je prie Dieu, ma chère fille, de vous combler de ses saintes grâces. Noubliez pas dans vos prières celle qui est toute à vous,
C'est aujourd'hui le 7 juillet. Thérèse de jésus.
REMARQUE
Sainte Thérèse écrivit celte lctlre à Bnrgos l'an 1582.
La serin- Kléonorc de-la-Miséricorde, novice aux carmélites de Sorie, est celle doni nous avons déjà parlé dans les remarques sur la lellre 149.
LETTRE CLXVH.
A LA RÉVÉRENDE MERE MARIE DE-SAINT-JOSEPH. VINGT- SIXIÈME
Tendresse de la Sainte pour cette mère et pour sa communauté ; sa reconnaissance pour une dame de Burgos ; son prochain départ de celte ville ; approches de la profession de sa nièce, pour qui elle sollicite des prières; étal de sa santé; diverses petites affaires. !
lk juillet 1582. — Jésus soit toujours avec votre révérence, ma chère fille, pour vous préserver de la mort et de tant de calamités dont vous êtes environnée de toute part.
J'ai reçu votre dernière lettre avec une extrême joie, ravie de ce que
\tiu> \ous porlcz tontes si bien, que pas une de voas n'a même mal à la tête. On a fait tant tic prières pour vous dans tous nos monastères, que vous devez non seulement jouir d*une parfaite santé, mais aussi être de vraies saintes. Je ne suis donc pas surprise que vous ayez si peu de part aux calamités publiai:
En mon particulier j'ai une si grande tendresse pour vous, qu'il me serait impossible, ma chère mère, de vous oublier, ou de cesser de ; le Seigneur pour votre avancement dans la vertu. Vous devez cependant être persuadée que si Dieu vous conserve la vie plutôt qu'à un grand nombre de personnes qui meurent chaque jour dans Séville, c'est que vous n'êtes pas encore disposée à paraître devant son tribunal redoutable : voilà pourquoi il a la bonté de vous donner le temps de vous y préparer. Je le supplie de conserver votre communauté, et vous particulièrement, ma chère fille, que je regretterais plus que mille autres. Je suis fort affligée de la mort du père vicaire, mais je le serais encore plus de celle du P. Barthélemi , qui rend de si bons offices à votre monastère. Dieu soit loué de tous les bienfaits dont nous lui sommes redevables.
Madame Catheri voir une lettre do monsieur son
frère, laquelle m'a appris de bien meilleures nouvelles que la votre : il lui marque que l'air de Séville n'est plus si contagieux, et qu'il y meurt bien moins de monde que. ci-devant. J'ai prié cette dame de le remercier de ma part des services qu'il vous rend. Nous sommes toutes obligées de prier beaucoup pour le frère et pour la sœur, par reconnaissance des obligations que nous avons à l'un et à l'autre. Sans madame de Toîosa , nous ne nous fussions jamais établies à Lurgos. C'est donc à cette généreuse dame après Dieu que nous sommes redevables de ce bienfait, dont j'espère que Dieu tirera sa gloire. N'oubliez pas, je vous prie , de faire mes compliments à monsieur Tolosa lorsque vous le verrez.
Ma santé est à l'ordinaire. Je me flatte de partir pour Palence à la fin du mois. Le père provincial a promis à la mère prieure qu'à mon retour de Burgos j'y séjournerais un mois entier. Je compte me rendre ensuite le plus promptement que je pourrai à Avila, pour faire faire profession à ma nièce Thérèse. L'année de son noviciat avance fort, et elle brûle. du désir d'en voir la fin, pour se consacrer à Dieu par les vœux de la religion. Je vous conjure donc, ma chère mère, vous et toute votre sainte communauté, de lui obtenir de Dieu par de ferventes prières les grâces qui lui sont nécessaires pour être une sainte religieuse : elle en a d'autant plus besoin, que, quoiqu'elle soit pleine de ferveur et de vertu, elle ne laisse pas d'être encore bien jeune.
J'ai envoyé votre lettre au P. Pierrè-de-la-Purification, qui est maintenant vice-recteur à Alcala. Quelque peine que le père provincial ait à se passer de lui , il l'y a cependant laissé; je ne doute pas que cette séparation ne lui ait été dure. Pour lui, il continue sa route; il est, dit-
[TRE CLS fix!)
on , à Damiol ; peut-être même est-il déjà arrivé à Malagon. Le principal est qu'il se porte bien, Dieu merci. Faites mes amitiés, s'il vous pluît, à foules mes filles; et assurez celles dont les parents sont morts de la contagion que je me souviendrai d'eux dans mes faibles prières. Je salue en particulier la mère sous-prieure, et les sœurs Saint-Jérôme et Saint-François, à qui je serais ravie de pouvoir répondre; mais il n'y a pas moyen; car, bien que je ne sois pas plus mal qu'à l'ordinaire, j'ai la tète si faible, et je me sens si fatiguée, que je n'ai pu écrire cette lettre de ma main, d'autant plus que j'en ai d'autres à faire, qui, quoique de compliment, sont indispensables.
Une lettre du P. Nicolas que j'ai reçue m'a donné une vraie joie. Il est arrivé à Gènes en bon'ne santé (1) , sans presque avoir ressenti les incommodités de la mer. Il a eu nouvelle que notre révéren— dissime père général y sera dans dix jours pour régler toutes nos affaires ; de sorte qu'il compte s'en retourner ensuite sans passer outre. Ne l'oubliez pas dans vos prières, et priez aussi pour madame sa mère morte depuis peu; nous lui avons bien de l'obligation. Surtout ne manquez pas, je vous prie, de me donner souvent de vos nouvelles et de celles de votre communauté; vous savez quelle est mon inquiétude lorsque je suis longtemps sans en recevoir; il est aisé de me faire rendre vos lettres.
Mes compliments au P. Barthélcmi. Toutes nos sœurs se portent bien et se recommandent à vos prières. Plaise à Dieu, ma révérende mère, d'être toujours avec vous pour vous sanctifier de plus en plus , et de vous conserver pour ma consolation. Thérèse de Jési:s.
C'est aujourd'hui le 14 juillet. A Burgos.
REMARQUES
Quoiqu'à la vue îles marques do parfaite estime et de vive tendresse que sainte Thérèse , ce'.te fille h inea| 'enthousiasmer d'un mérite apparent, ou d'un
minée mérite, ne ce.^sa jusqu'à sa mort de donner à la mère Marie de-Saint-Jnscpfa , on ait sans doute conçu une haute idée de celle mère; on trouvera bon, je l'espère , que je produise ici une autre preuve de son mérite, d'autant qu'elle est non seulement très-propre à la faire connaître de plus en plus , mais qu'elle est encore iofiniment instructive pour les supérieurs, pour les supérieures , pour les confesseurs des religieuses, et spécialement des carmélites.
Celle mère étant à Lisbonne, où elle avait établi un couvent de carmélites quelques années après la mort de sainte Thérèse, la mère Jérôme de-la-Mère-dc-Dieu , qu'elle avait élevée à Séville dans In religion, el qui lui avait succédé en qualité de prieure de ce monastère, lui demanda di s instructions pour gouverner, et les ohtint après bien des instances. Ces instructions, publiées en espagnol, lurent ensuite traduites en français parmi auteur inconnu, el imprimées à Paris en 10:20, chez liolin Thierry, sous le titre de Discours pi nr servir d'instruction aux prieures pour le gouvernement des religieuses, composé par la mère Marie de-Saint- Jos ph, religieuse au monastère des carme iiles déchaussées de Lisbonne en Portugal, et envoyé par elle à la mère Jérôme dc-la-Mère-de-Dicu, prieure du couvent du même ordre et Saint-Joseph de Séville, etc. C'est de ce discours que j'ai dessein de faire l'extrait, el de prendre la substance scus le titre d'Avis et Maximes.
(I) Voyez la note sur la lettre clx.
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