AU SUJET DC GOUVERNEMENT DES RELIGIEUSES
I. Pour conduire îles religieuses en paix, et pour les faire avancer dans la vertu, il faut une autre science que celle des hommes même saints et savants ; car il est de petites particularités de lilles où il faut nécessairement entrer , à quoi ils ne savent pas descendre, mais à quoi des lilles s'appliquent naturellement. Ainsi des lilles sont plus propres à s'enseigner cl à se conduire les unes les antres en bien des points.
II. Gouverner une aine , c'est gouverner un monde. Si donc pour gouverner un monde il faudrait toutes les sciences , ce qui oblige à partager le gouvernement des i jaunies entre plusieurs, dont les uns conduisent les affaires de la paix, et les autres toiles de la guerre , quelles difficultés ne doit pas éprouver un supérieur, qui , gouvernant plusieurs âmes, est comme le gouverneur de plusieurs mondes, où, s'il y a des affaires de pL>ix , il y en a aussi de guerre souvent très-dangereuses, et toujours d'autant plus importantes qu'il s'y agit de la conquête ou de la perle du royaume éternel ?
III. Puisqu'il est si difficile de trouver un supérieur accompli, combien plus doitil l'être de trouver une supérieure parfaite, les lilles élant d'ordinaire très-peu éclairées? Que Dieu par sa miséricorde éloigne donc de toutes les carmélites le désir d'être supérieures.
IV. C'est un fait certain que les filles les plus ignorantes sont ordinairement celles qui ont le plus lot ce désir, parce qu'elles connaissent moins les difficultés et les dangers de la supériorité.
V. Que celles-là seulement soient supérieures que l'obéissance forcera de l'être. Mais aussi quand l'obéissance leur imposera ce joug , qu'elles s'y soumettent , sans quoi elles périraient.
VI. Bien à plaindre les religieuses à qui il échoit une prieure imprudente. Mais je lie plains pas moins les prieures, quelque belles qualités qu'elles aient.
MI. J'ai vu des religieuses imparfaites et peu prudentes se conduire très-utilement et très-bien, parce qu'elles avaient une prieure qui savait gouverner : et j'en ai vu au contraire d'un vrai mérite se conduire fort mal , parce que leur prieure n'entendait rien au gouvernement. Lors donc qu'il s'agira de remettre l'ordre dans les communautés, qu'on n'oublie jamais qu'il dépend des personnes qui y auront l'autorité.
VIII. Une supérieure qui ne pardonne rien, est-elle bonne supérieure ? non. Celle qui pardonne tout, est-elle bonne? non. Celle qui est prodigue, est-elle bonne? non. Celle qui est trop ménagère, est-elle bonne? non. Celle qui veut tout savoir, tout vérifier, est-elle bonne? non. Celle qui ne veut rien voir, rien approfondir, ou qui ne fait point cas des petits défauts, des petites fautes, est-elle bonne? non. Celle qui a toujours l'humeur austère, est-elle bonne? non. Celle qui a l'air faible et timide, est- elle bonne? non. Quelle science esi-ce donc que celle de gouverner les àmes? Indulgent et sévère, libéral et ménager, doux et colère, patient et impatient, simple et rusé ; il faut tellement qu'un supérieur réunisse en soi toutes ces extrémités , que si l'une seulement vient à lui manquer, il arrivera du désordre.
IX. Eût-on toutes ces qualités , on gouvernera mal encore si la discrétion ne les accorde, et n'apprend à les employer à propos : autrement on usera de rigueur quand il faudrait de la douceur; on pardonnera lorsqu'il faudrait corriger; et les personnes qu'on devrait guérir on les blessera.
X. Pour l'extérieur et les usages d'une communauté, le gouvernement doit être uniforme : mais pour la direclion particulière des àmes , il faut de la diversité. A quelques-unes, par exemple, il convient d'accorder de grandes pénitences ; et les leur refuser ce serait leur faire tort : comme ce serait perdre les faibles, et les exposer à la tromperie du démon, que de leur en permettre au-delà de celles que la règle prescrit. Tâchez donc de bien faire ce discernement.
XI. Un supérieur vraiment humble , qui se défie beaucoup de lui-même , et qui met toute sa confiance en Dieu, gouvernera bien, parce que Dieu ne manquera pas de l'éclairer et de le conduire
XII. Le religieux est comme un vaisseau, dont les règles sont les cordages et les voiles, sa volonté le gouvernail , le supérieur le pilote. Comme donc, si le pilote d'un vaisseau ordinaire en dirigeait mal le gouvernail , il risquerait beaucoup de le
DE LÀ MÈRK MilUL DS-SAIST-JOSEPH. 631
faire périr, elde périr avec lui, quoique les cordages en fussent bons , et les voiles bien tendues : de même, si un supérieur ne manie sagement la volonté de son inférieur, quelqu'attenlion qu'il ait à lui faire observer les règles, il est fort à craindre qu'il ne se perde lui-mènie.
XIII. Mais comment se rendre le maître de celte volonté? C'est par la raison ; premier moyen. Y a-t-il en effet plus de difficulté à faire goûter les raisons d'obéir, qu'à faire prendre par raison des remèdes amers? C'est en gagnant le cœur par les bienfaits et par l'amitié, second moyen ; car lorsque le cœur est rendu, la volonté se rend fort aisément.
XIV. On n'est point le maître d'une place, si l'on n'en occupe pas la citadelle: on n'est point le maître des volontés, si on n'a les cœurs dans sa main : le cœur est la citadelle de l'homme.
XV. Ne point s'efforcer de gagner les cœurs, se contenter de commander et de châtier, ce n'est point être supérieur, mais comité de galère.
XVI. Faites grand cas de ce que sainte Thérèse a ordonné dans ses constitutions : que la pricurt ait soin de se faire aimer pour se faire obéir. Par ce moyen encore elle tiendra ses religieuses unies, les conduira en pais, les fera avancer dans la vertu, et leur rendra léger le joug des observances.
XVII. Heureuses les communautés où les religieuses n'ont d'autre amie que leur supérieure qui tient à leur égard la place de Jésus-Christ : par-là se ferme la porie aux amitiés particulières qui sont des sources de désordres.
XVIII. Le vrai modèle d'un supérieur c'est le bon Pasteur. Quel amour pour ses ouailles ! que de peines ne se donna- 1- il pas pour une seule d'entre elles, jusqu'à la cbàrger sur ses épaules ! quel soin pour les préserver des loups, pour les garantir des maladies ou pour les en guérir, pour leur fournir de bons pâturages!
XIX. Ce n'est pas qu'on ne doive corriger : mais c'est sur le péché seul que doit tomber le Châtiment ; en sorte que vous ne donniez jamais lieu de croire que vous ayez de l'aversion ou du mépris pour la personne coupable.
XX. Que les punitions soient rares. Oh ! si je pouvais dire les maux que font les supérieurs qui à toute heure et à l'égard de toutes personnes ont, pour ainsi dire, la verge à la main, sans considérer que les punitions doivent être des remèdes !
X\i. Pour donner une médecine à une personne malade, on observe ses dispositions et les moments favorables. Ayez les mêmes attentions quand il s'agira de corriger.
XXII. Comme on a recours à des remèdes prompts et violents dans une maladie violente et dangereuse, et qu'à l'égard des personnes seulement faibles et infirmes on se contente de leur donner des remèdes bénins, et de leur prescrire un bon régime; éclatez, usez de châtiment sévère s'il arrivait quelque désordre qui pût devenir funeste : mais quand ce seront des fautes de faiblesse, corrigez avec douceur, et donnez de bons avis ; vous aurez lieu dans peu de ressentir les bons effets de celle conduite.
XXIII. Certains supérieurs n'estiment que la rigueur dans le gouvernement, sous prétexte que toute faute mérite une peine. Elle la mérite, il est vrai ; m us ils ne font pas attention que la pénitence n'est point méritoire, si la volonté ne l'accepte pas. A la vérité, il faut employer la rigueur du châtiment, si vous veniez à rencontrer un cœur dur que la passion transportât, comme vous le feriez à l'égard d'un fou qui voudrait se tuer, ou faire du mal à d'autres. -Mais si en dissimulant pour un temps et en temporisant, si en laissant passer le trouble qu'une passion excite dans une de mes soeurs, je puis la disposer à se reconnaître coupable, et à recevoir humblement la correciion, ne serait-ce pas un mal que de la punir précipitamment?
XXIV. Quand Noire-Seigneur eut converti S. Paul, il ne l'exempta pas de la pénitence ; mais ce n'est qu'après l'avoir disposé à en faire un saint usage par les grâces doul il le combla, qu'il lui envoya des peines proportionnées à ses péchés. Telle est mémo l'utilité de ces délais à l'égard des bonnes âmes, que "pénétrées de leur faute, non seulement elles acceptent humblement la pénitence qu'on leur impose, mais qu'elles sollicitent pour en faire une plus grande ; acquérant ainsi bien des mérites, et devenant meilleures qu'elles n'étaient auparavant. On le vil dans S. Paul, on le vil eu Madeleine, et c'est ce que nous voyons aussi tous les jours.
XXV. Sur louies choses prenez garde que les lois de Dieu et de l'Eglise soient observées avec la plus grande fidélité : c'était ce que noire sainle mèreThérèse ne cessait de nous enseigner, ce dont elle voulait que nous fissions le sujet de nos entretiens* el que notre règle nous commande de méditer jour et nuit.
XXVI. Que Dieu ne permette pas que je voie jamais dans mes sœurs de nouvelles inventions de sainteté substituées aux règles véritables. C'est un artifice du démcti ,
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