AU RÉVÉREND PÈRE JÉRÔME GRATIEN DE-LA-MERE-DE-DIEU. VINGT-CINQUIÈME
Lu Sainte lui expose sa peine de ce qu'il est parti ; lui apprend les difficultés, qu'on (ormail au testament de monsieur soti frère; lui donne quelques aris sur des plaintes; marque son éloignement des monastères magnifiques, et parle de diverses affaires.
I septembre 1582. — La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec votre révérence, mon père.
Le plaisir de recevoir souvent de vos nouvelles, quelque grand qu'il soit , n'est pas capable de me consoler de votre absence , quoique j'aie appris avec bien de la joie que vous vous portez bien, et que l'air du pays où vous demeurez est fort sain. Dieu veuille que vous vous portiez de mieux en mieux. J'ai' reçu toutes vos lettres.
Cette absence m'est d'autant plus sensible, que je ne puis goûter les raisons qui vous ont déterminé à partir avec tant de précipitation : il me paraît toujours qu'elles n'étaient pas assez solides pour vous engager à entreprendre un tel voyage, puisque d'ici même vous eussiez pu régler les études des religieux, et leur défendre de confesser les béates : outre que les monastères que vous êtes allé visiter pouvaient attendre aisément que les affaires de ceux qui sont en ces quartiers-ci fussent entièrement réglées ; il ne s'agissait que de deux mois de retardement.
De bonne foi, j'ai peine à comprendre la vraie cause de mon chagrin. Il est cependant vrai que je fus touchée d'une si vive douleur en vous voyant partir si inopinément, qu'elle m'avait fait perdre entièrement le goût de vous écrire. Voilà pourquoi je ne vous ai pas écrit, et pourquoi je ne vous écrirais pas encore aujourd'hui, si une nécessité indispensable ne m'y obligeait. Avec cela j'ai un grand mal de tête ; et quoique mon mal de gorge soit diminué , je n'en suis pas quitte. Peut-être que dans le décours de la lune j'aurai la tête moins souffrante.
II faut vous dire que j'ai eu depuis peu bien des affaires à démêler avec la belle-mère de mon neveu , laquelle se donne bien du mouvement pour faire casser le testament de feu mon frère. Quoique le droit ne soit pas pour elle , néanmoins , comme bien des gens lui font entendre le contraire, et que d'ailleurs c'est une femme entreprenante et résolue à intenter procès, on m'a conseillé l'accommodement, tant afin que mon neveu ne se ruine pas en procédures , que pour que nous ne fassions pas des frais inutiles. Il est vrai que ce sera faire tort à notre monastère de Saint -Joseph d'Avila; mais j'espère que pourvu que l'ae-
commodément se fasse avec solidité, tôt ou tard tout nous reviendra a\ ec l'aide de Dieu. Que celte chicane m'a fatiguée, et qu'elle me fatigue encore aujourd'hui !
Ma nièce Thérèse , toute désolée qu'elle est de votre absence, se porto néanmoins assez bien ; nous lui avions caché votre départ jusqu'à présent, pour lui épargner la douleur que je prévoyais qu'elle en sentirait. Sa tristesse ne laisse pas de me consoler, étant bien aise qu'elle apprenne en cette occasion combien peu l'on doit compter sur l'amitié des créatures, et combien l'on serait à plaindre de mettre sa confiance autre part qu'en Dieu. Celte réflexion m'a été à moi-même très-avantageuse.
Je vous envoie, mon révérend père, une lettre que le P. Antoine-dc- Jésus m'a écrite : nous nous sommes réconciliés ensemble le mieux du monde, et il est plus que jamais de nos amis ; il a toujours été le mien, et, pourvu que nous ayons relation ensemble, tout ira bien. Quand même il garderait du mécontentement contre vous et contre moi, ce ne serait pas tinc raison de lui préférer un autre pour la députation. Je suis surprise que cette réflexion vous ait échappé, et je ne le suis pas moins que vous pensiez à établir un couvent à Rome : il n'en est pas temps, puisque vous n'avez pas même assez de sujets pour vos couvents de ce pays-ci.
Ne croyez-vous pas, mon révérend père, qu'il serait à propos que vous eussiez auprès de vous le P. Nicolas? Pour moi, il me paraît comme impossible que vous puissiez satisfaire à tout, n'étant secondé de personne. Le P. Jean de la Cuevas (1), à qui j'ai parlé depuis peu plusieurs fois , me le disait dernièrement. Il a toute l'estime qu'on peut avoir pour votre mérite, et il désire passionnément que vous réussissiez dans la charge de provincial que vous exercez : son attachement et son amour pour votre personne sont si tendres , que j'en fus charmée. 11 s'est cru obligé de m'avertir qu'on se plaignait que vous agissiez contre certains règlements qui prescrivent que lorsque le compagnon du père provincial sera absent, il en choisira un autre; je ne sais s'il n'a point ajouté, du consentement des prieurs delà province. Moïse, me disait-il, tout grand législateur qu'il était, fut obligé de choisir (je ne me souviens pas combien d'hommes il m'a dit) pour gouverner sous lui le peuple d'Israël. Je lui représentai que vous n'aviez personne, et qu'à peine pouviez-vous trouver autant de prieurs qu'il en fallait pour vos monastères ; il me répondit que {'emploi dont il s'agissait était bien d'une autre importance.
Depuis mon arrivée dans cette ville on m'a dit aussi qu'on accusait votre révérence de n'aimer pas à avoir auprès de soi des personnes de mérite et de capacité. Quelque persuadée que je sois que vous n'avez nul dessein de les éloigner, et que lorsque vous u'en avez pas auprès
( I ) Dominicain qui l'année précédente avait présidé, en qualité de commissaire du pape, au chapitre où la séparation des caraies déchaussés d'avec les mitigés lui j>roii' nuée et exécutée.