I.F.TTItE CLXX. Gif
(Te vous, c'est qu'il vous est impossible d'en avoir, j'ai cru néanmoins dans la circonstance des approches du chapitre général (1) devoir vous en avertir, afin qu'on n'ait aucune plainte à y former de votre conduite. Pour l'amour de Dieu, faites-y réflexion ; et surtout prenez bien garde, je vous supplie , à la manière dont vous prêchez dans l'Andalousie : je n'ai jamais goûté que vous fissiez un long séjour dans ce pays-là. Le récit que vous m'avez fait des persécutions que certaines personnes y ont souffertes, augmente tellement la peur que j'ai qu'il ne vous en arrive autant, que je ne cesse point de demander à Dieu de ne permettre pas de mes jours un tel malheur. Le démon ne s'endort point , comme vous le remarquez fort bien ; et nous devons toujours nous défier de ses artifices. Enfin je serai dans l'inquiétude tant que vous resterez à Sé- >ille. Mais oserai-je vous demander pourquoi vous voulez y attendre l'assemblée du chapitre? Cette nouvelle me donne plus de chagrin que si vous étiez retourné à Grenade. Que Dieu veuille bien faire servir tout cela à sa plus grande gloire.
Nous avons un vrai besoin d'un vicaire provincial. Si le père Antoinede-Jésus réussit dans cette charge, vous pourrez , mon révérend père , revenir ici prendre garde à tout, et lui recommander ce que vous savez. Je vous le répète : ne vous naturalisez pas dans l'Andalousie, votre humeur n'y est pas propre; et quoique vous y prêchiez rarement, n'oubliez pas d'être bien attentif à tout ce que vous direz en chaire.
Je vous prie aussi de ne vous point trop inquiéter de ce qui se passe ici. La mère prieure vous écrit que presque tous vos religieux sont malades , et que c'est la raison pourquoi elle n'a pas donné les dépêches au père Jean-de-Jésus. 11 n'y a nulle apparence de le retirer de cette maison dans le temps où son secours y est plus nécessaire , car lui seul a de la santé. J'ai vu leur monastère en venant dans celui-ci ; il m'a paru fort commode. Par-dessus cela ils se sont acquis une grande réputation dans la ville.
Que de choses j'aurais à vous dire, mon révérend père, touchant l'affaire de Salamanque, qui m'a fait passer de bien mauvais moments 1 Plaise à Dieu d'y apporter le vrai remède. Je n'ai pu encore aller à Avila faire faire profession à ma nièce, parce que je ne pouvais ni la mener avec moi , ni la confier à personne. D'ailleurs , il me fallait plus de temps que je n'en avais pour me rendre à Salamanque , passer de là à Alve , et revenir à Avila. Ainsi c'a été un vrai bonheur pour moi de trouver ici monsieur Manriquc et monsieur de la Vande ; et que j'aie pu par leur moyen louer la maison pour un an, afin de tranquilliser la mère prieure qui était étrangement désolée. Dieu veuille que cela soit capable de la consoler.
Cette prieure a bien l'humeur de femme : elle négocie l'affaire tout comme si vous lui en aviez amplement donné la permission ; en disant d'une part au père Augustin-des-Rois, que tout ce qu'elle fait c'est par
(1) Chapitre intermédiaire qui fut tenu a Almadouar.
LETTHE CI. XX.
mes ordres ; et de l'autre, en me faisant entendre que ce père fait ce que vous lui avez ordonné. Il y a en ceci quelque trame du démon , laquelle est d'autant plus obscure pour moi , que cette mère me parait incapable de faire un mensonge. Je croirais volontiers que la grande envie qu'elle a d'acquérir la maison , lui trouble un peu le jugement.
De plus , le frère Jacques , qui fut l'un de vos compagnons à la visite que vous fîtes ici , et qui y arriva hier de Salamanque, m'a dit que le recteur de Saint-Lazare était entré dans cette affaire à force d'imporlunités de la mère prieure , et à ma considération , car c'est comme de ma part qu'elle le sollicite ; mais qu'il jugeait au fond l'affaire si préjudiciable , qu'il n'y était jamais entré sans scrupule, et qu'il ne s'en soit ensuite confessé. Il m'a rapporté aussi que toute la ville de Salamanque murmure hautement de cet achat; et que le docteur Solis lui a dit qu'il y avait conscience à acheter une maison qui n'est point assurée. La prieure se hâte néanmoins de conclure; et pour que je n'en aie pas connaissance , on use de subtilité. Voyez , mon révérend père, le papier ci-joint : avec les droits seigneuriaux, la maison coûtera six mille ducats; et tout le monde convient qu'elle n'en vaut pas deux mille cinq cents. Des religieuses peuvent-elles employer inutilement tant d'argent? Mais le plaisant et le pire , c'est qu'elles n'ont point d'argent. Je ne comprends rien dans tout ceci, sinon que le démon cherche à perdre le monastère, en l'accablant de dettes.
J'ai écrit à monsieur de Solis pour le prier instamment de faire suspendre toute négociation sur l'affaire, jusqu'à ce que je sois arrivée à Salamanque, ce qui pourra être vers la fin d'octobre; et monsieur Manrique a écrit pour le même sujet à un de ses amis. Comme monsieur de Solis se rend caution pour nos sœurs , je lui marque qu'avant qu'on fasse aucun marché, j'ai dessein de voir s'il y aura de quoi payer, ne voulant point que son cautionnement lui fasse courir de risque; et parlà je lui fais entendre que l'argent manque , et qu'il doit aller bride en main. Il ne m'a point répondu. Je viens de lui écrire de nouveau avec le père Antoine-de-Jésus , pour le prier de rompre le marché. C'est un heureux coup de Providence, que cette communauté ait prèle à vos révérences l'argent qu'elle avait amassé : s'il eût été dans la possession de nos sœurs, elles l'auraient sans doute donné, comme elles ont donné celui de dom Antoine de la Fuenle. Recommandez bien à Dieu celte affaire, mon révérend père : je la lui recommanderai aussi de mon mieux , et je serai attentive à tout ce qui se passera.
Un autre grand inconvénient qui en résulterait , c'est que si les sœurs passaient dans la maison en question , il faudrait que vos religieux étudiants se transférassent dans la nouvelle maison de Saint-Lazare; ce qui serait capable de les tuer. J'écris au père Augustin-des-Rois leur recteur, de n'y pas consentir. Ne soyez pas inquiet pour les huit cents ducats qu'ils doivent à nos sœurs; je suis bien aise qu'ils ne les aient point pour les rendre, afin qu'elles ne les aient point pour les donner.
Mnsi n'avez pas peur que je presse ce remboursement. Il vaut bien mieux d'ailleurs que vos étudiants soient logés commodément, que de voir les sœurs dans une vaste maison, dont il leur faudrait payer une grosse rente, sans avoir de quoi la payer. Plus je réfléchis sur la conduite qu'on lient dans cette affaire, plus je m'y perds. Car enfin si votre révérence a permis à nos sœurs de la poursuivre , pourquoi les renverriez-vous à moi après la chose faite? ou, si vous ne leur en avez pas donné la permission , comment osent-belles entrer en paiement de la maison? car elles ont déjà compté cinq cents ducats : et comment la prieure en regarde-t-ellc l'achat comme assez assuré, pour me marquer qu'il ne peut plus se rompre? Dieu daigne mettre ordre à tout ceci ; j'espère qu'il le fera.
Souffrez, mon père, que je vous donne un avis : c'est de ne vous jamais fier à des filles , quoique religieuses et saintes , lorsque vous leur verrez de la vivacité dans les désirs : car l'envie de réussir leur fera imaginer cent mauvaises raisons qu'elles croiront admirables.
Il vaut bien mieux que nos sœurs de Salamanque achètent comme pauvres une petite maison , et qu'elles s'y établissent humblement, que de s'endetter pour en avoir une spacieuse. Si quelque chose , mon révérend père , est capable de me consoler de votre éloignement , c'est de vous voir délivré de ce terrible embarras ; car j'aime bien mieux soutenir seule la peine qu'il me cause , que de la partager avec vous.
J'ai écrit à nos sœurs d'Alve que bientôt je les irai voir, et que j'étais fort fâchée contre elles : ce petit mot ne leur a pas été inutile. 3 'espère avec l'aide de Dieu me rendre à Avila à la fin de ce mois : ma nièce est si jeune , que je n'ai pas trouvé à propos de lui faire faire tant de courses. Que ne puis-je vous exprimer l'excès de peines et d'afflictions où j'ai été plongée ces jours passés ! La nouvelle du bon état de votre santé m'a soulagée. Plaise à Dieu de vous la conserver.
Permettez que je vous prie de faire mes compliments à la révérende mère prieure, et à toutes les sœurs : je ne leur écris pas parce qu'elles apprendront de mes nouvelles par cette lettre. J'ai de la joie qu'elles se portent bien ; et je les prie d'avoir bien soin de votre santé , et de prendre garde de ne vous point trop fatiguer.
Je salue aussi le père Jean de-la-Croix ; la sœur Anne de-Saint-Barthélemi se recommande à vos saintes prières. Dieu vous conserve, mon révérend père, et vous préserve de tous dangers, comme l'en supplie celle qui est pleine de vénération ,
Votre indigne servante et fille, Thérèse de Jésus.
C'est aujourd'hui le 1" septembre,
REMARQUE
Celle belle lettre esl une des dernières que nous ayons de la Sainie. Elle l'écrivit a Valladolid, le i" septembre 1582, un mois et quatre jours avant ton hcureus« mort.
Cil DÉTAILS ET RLLES.IGNS
Les carmélites d'Alve ne devinaient pas alors que la visite qu'elle leur promettait dût être aussi prochaine qu'elle le fut, cl être pour l'éternité. Partie de Yalladolid dans le dessein d'aller à Avila recevoir la profession de sa nièce, la sœur Thérèsede-Jésus, elle reçut, en arrivant à Médine-du-Champ, un ordre du père Anloine-de- Jésus, vicaire général de la province de CastuTe, de se rendre incessamment à Ahe, où elle arriva Te 20 septembre, et où elle s'endormit dans le Seigneur le 4 octobre suivant.