‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 161 sur 201 · DÉTAILS ET RÉFLEXIONS · texte numérisé non relu

DÉTAILS ET RÉFLEXIONS

de leur? mi| érieurs pri ndre quelques soulagements, en prendraient trois f. >is plus • avaient la moitié de ses infirmités ou de ses fatigues; il pouvait bien n'être pas difficile à un carme solitaire d'observer la 1 ègle sans adoucissement : mais le moyen qu'un homme qui, à la composition des livres et aux fonctions pénibles île l'apostolat, joignait encore l'obligation de gouverner une réforme naissante et traversée de toutes parts, de diriger des fondations, de visiter divers couvents de religieux el de religieuses, de dresser des constitutions pour les uns et pour les autres, enfin de répondre à une multitude de lettres, fournit à tant de travaux, et en même temps à tous les exercices et a toutes les austérités de la règle? C'était lui demander ce qui passait ses forces, et par conséquent ce que Dieu ne demandait pas.

Hais quand même le père Gralien se serait dans certains moments un peu trop écouté, fallait-il que des fautes vénielles aux yeux de Dieu fussent assez capitales à ceux des carmes, pour qu'ils le traitassent comme on aurait traité un homme coupable de grands crimes?

Du moins, dira t-on, il fut inexcusable dans sa conduite envers le père Nicolas. Car enfin, puisque son esprit de condescendance et de douceur n'ayant pu percer dans plusieurs des principaux pères de la réforme, insatiables de mortifications pour les autres, comme d'austérités pour eux-mêmes, ils avaient jugé à propos dans leur chapitre de lui donner pour compagnon et pour moniteur le pèie Nicolas , qui était tout imbibé de cet esprit, n'était-il pas obligé de boire ce calice? Cependant, pour se débarrasser de ce révérend père, il lui donna commission d'aller traiter à Home quelques affaires importantes de l'ordre ; et ce dessein ayant échoué , il le fixa dans la Castille en qualité de vicaire général.

Je l'avoue, celle conduite fut plus subtile que religieuse, car l'autorité du chapitre général étant supérieure à celle du provincial, il était de l'ordre que le P. Gralien eu suivit les dispositions malgré ses répugnances. Je parle ainsi en supposant qu'il n'ait eu que ces répugnances pour motif; car nous pourrions bien en douter, puisque sainte Thérèse ne le crut pas.

Mais pour qu'on puisse juger sainement de sa faute, qu'on se mette en sa place. N'était-il pas bien dégoûtant pour un homme qui avait cent affaires dans la tète, doux cl bon de caractère, d'avoir sans cesse à ses côtés un homme de grande vertu, de grand mérite, il est vrai, mais toujours grondant, toujours le front ridé? Sainte Thérèse était assurément bien patiente, et de plus elle faisait un cas très-grand du P. Nicolas. Cependant a-l-elle fait un voyage avec lui? clic avoue qu'elle s'est bien ennuyée. Combien doue devait s'ennuyer le P. Gralien d'avoir cette compagnie toute l'année? •

Encore, si l'on n'avait usé à son égard que de la peine du talion ; mais pour avoir tenté d'envoyer ce R. père a Rome avec une commission fort honorable, cl pour l'avoir ensuite laissé en Castille afin d'y gouverner l'ordre, le reléguer lui dans le Nouveau-Monde, et puis le chasser avec le plus grand opprobre de son propre corps: je ne saurais ne pas le dire ; ce fut porter la justice jusqu'à l'iniquité.

Puérilité que cet autre motif de condamnation, qu'il avait eu trop d'égards pour les révélations de quelques carmélites. Ce n'est pas que je prétende le justifier, s'il a été coupable de celle faiblesse: je sais combien il importe d'être circonspect en fait de révélations ; et que s'il y a du péril à en rejeter une véritable, ordinairement il y en a cent fois plus à en révérer une qui serait fausse; et qu'en général la voie des révélations est pleine d'illusions fort à craindre. Mais sans compter que l'envie el la vengeance, qu'on convient avoir influé dans sa condamnation, purent fort bien lui prêter ce travers; sans compter que, pour être trop crédule, on n'est pas criminel à mériter d'être exterminé : le croirait-on? c'est par déférence à des visions qu'on sévit contre lui si cruellement. Le lait est curieux, mais il est certain ; car l'historien de l'ordre, sentant bien que tout ce qu'il avait pu ramasser des fautes du P. Gralien était incapable d'en justifier les juges, allègue enfin pour preuve victorieuse des torts de ce : père, et pour la raison déterminante de sa proscription, des visions d'une sœur Caiherine-de-Jésus, visions où, au rapport de cette fille, sainte Thérèse la chargeait de lui donner quelques avis, témoignant néanmoins conserver pour lui bien de la considération. CJuelle misère ! Car, puisque ces pères recevaient si dévotement les visions de la sœur, que ne se contentaient-ils donc- de donner au P. Gratien des avis, eiHui montrant du reste des sentiments d'estime et d'affection? Fallait-il le perdre, quoique la Sainte ci nlinuàt de l'estimer, précisément parce qu'elle souhaitait qu'on l'avertit? Mais le curieux est de les voir s'armer ainsi de visions, pour le châtier d'avoir cru à des révélations : qui ne s'élonierail d'un tel ridicule en des gens de mérite? Plus surprenant encore qu'ils n'aient pus senti que cette conduite les chargerait d'un tort bien plus grand que celui qu'ils lui reprochaient. Au moins, en supposait! qu'il

Sun LA VIE DD PÈRE JEROME GIUTIEN DE— LA— MERE-DE-DIEU.

eût Irop écoulé des filles à révélations, il n'était résulté de sa route que les inconvénients ordinaires de la crédulité; on lie l'accusa point d'avoir pris ces révélations pour motif et pour règle de ses décisions. Mais eux, c'est sur de prétendues \isions qu'ils se déterminent à juger, à condamner, à déshonorer un homme illustre, un respectable religieux, un supérieur de la plus grande réputation et d'un rare mérite, rn un mot un P. (.ration, leur bienfaiteur, et peu auparavant leur pire. 11 n'est point d'excuse pour un si étrange procédé.

Sa conduite, en laissant aux carmélites la liberté pour les confessions, n'est pas de même inexcusable, quoique vivement im prouvée de ses juges. Car laissant à part la question qui excita autrefois entre les cannes ci les carmélites de la réforme une si vive querelle, qu'il soit du moins permis d'observer que les constitutions dressées pour les carmélites par sainte Thérèse, leur donnaient la même liberté que h; P. Gratien leur avait conservée; que les carmélites en avaient joui pendant qu'elle avait vécu; enfin que ces constitutions avaient été solennellement autorisées en 1581, dans le premier chapitre général de la réforme, et par les pères qui le composaient, et par le commissaire aposlolique qui y présidait : ces trois faits sont certains. Or , sans examiner si quelques-uns de ces pères eurent peu après raison de vouloir restreindre «cite liberté, qu'on nous dise si ce fut un crime au P. Gratien de préférer ce que sainte Thérèse avait prescrit, ce qu'elle avait fait observer, ce que l'autorité du pape et du chapitre général avait confirmé, à ce que voulaient quelques vertueux religieux, réformateurs de la réforme même. Je dis plus, c'est que, chargé du dépôt des constitutions en qualité de provincial, il était obligé en conscience de conserver cette liberté jusqu'à ce qu'une autorité pareille à celle qui l'avait établie l'eût détruite ou resserrée; et ceci me parait hors de doute. C'est donc pour avoir fait son devoir qu'on le condamna.

Mais, dit le P. François de-Sainle-Marie, il refusa une pénitence médiocre que ses supérieurs lui avaient imposée, après qu'ils l'eurent Swittué de ses emplois. Quelle fut-elle cette pénitence? comment lit-il ce refus? Tanc.:s qu'on ne nous expliquera ni l'un ni l'autre, l'accusation mérite-t-elle qu'on s'y arrête?

Nul cas non plus du crime qu'on lui iit d'avoir approuvé que la mère Anne-de-Jésus eût recours au pape, pour en obtenir la confirmation des constitutions dressées par sainte Thérèse. Car, puisque la mère Anne n'eut en ceci aucun tort, ainsi que je l'ai déjà prouvé, comment le P. Gratien aurait-il été coupable?

Concluons. Grand mérite, grande vertu dans quelques-uns des juges du P. Gratien, j'en conviens, et il y aurait de l'injustice à le méconnaître; mais qu'un avoue aussi que leur zèle fut amer, outré, impardonwihle. Pour ses autres juges, qu'on nous dépeint comme animés par l'envie et par la vengeance, à quoi doivent servir leurs suffrages, sinon à les rendre eux-mêmes odieux? Nul respect donc, nul égard pour la sentence qui condamna le P. Graiien ; mais vénération, mais amour pour ce père, dont les talents, les travaux, les succès, les vertus avaient été toujours admirables, et qui se montra également admirable jusqu'à sa mort.

Etonné de sa proscription, et de se voir dépouillé d'un habit qu'il avait tant chéri et honoré, loin d'éclater en plaintes et en invectives, il va demander humblement au nonce du pape en Espagne l'absolution des prétendues censures qu'il avait, disaiton, encourues; mais comme le nonce, son pouvoir étant limité, ne la lui donne que pour six mois, il se rend à Rome, où, aux pieds de Sa Sainteté, il demanda celte grâce illimiiée, afin qu'en état par-là de célébrer les saints mystères, il pût passer dans une solitude le reste de ses jours. Le pape, qui le connaissait de réputation, l'ayant exhorté à poursuivre son entière justification, cet homme pacifique ré- I ond que les procès ne sont pas de son goût, et que, pourvu qu'il ne soit pas tenu pour excommunié, il souffrira ses humiliations patiemment. Cependant Sa Sainteté, après lui avoir donné ad cautelam l'absolution qu'il demandait, voulant èlre instruite à fond de celle affaire, on commit l'examen au P. Alexandre, dominicain, son confesseur, el au P. Tolel-, jésuite, son prédicateur; mais comme la distance de Rome en Espagne où étaient ses parties, entraînait api es soi bien des longueurs, il alla prêcher en Sicile, d'où revenant à Rome il fut pris, le 10 octobre 1593, par des corsaires turcs.

Ces barbares l'ayant dépouillé le conduisirent dans l'île de Yen tro auprès deNapIes; où avec un fer chaud, ils lui gravèrent le signe de la croix sous la plante des pieds, afin qu'il ne pût marcher sans fouler ce signe précieux de noire salut. Arrivé à liiserte, le bâcha de Tunis, le croyant archevêque, le prit pour son esclave : on l'enchaîne; on le met dans la prison où les esclaves cluéliens étaient renfermés, et où, par ses exhortations et par l'administration des sacrements, il prit grand soin île leur salut, eux ayant soin de sa nourriture.

CbO AVIS DE SAINTK THÉRÈSE.

11 se répand un bruit qu'il était inquisiteur, et qu'il avait fait brûler des renégals. Emeute en conséquence fa veille de Noël I59Ô: les janissaires le demandent pour le brûler \if; le bâcha permet d'informer du fait; et le P. Gralien croyant subir, le jour de la fête, ce suppliée, fait sa confession générale à un chanoine de Liparis, captif à ins la même prison, et dit la nuit les trois messes delà solennité. Mais l'espérance de retirer trente mille éeus pour sa rançon, ayant fait changer de dessein au bâcha, il assoupit l'émeute.

Elle ne (arda pas à se réveiller. In renégat espagnol étant venu confesser son crime au P. Gratien, ce père lui ordonne de faire de nouveau profession publique de la loi chrétienne, et de déclarer (pie méchamment il avait embrassé les erreurs de Mahomet ; ce que le pénitent exécuta dans la place publique auprès de la prison. Il n'en fallait pas tant pour mettre les infidèles en fureur contre le pénitent et contre le confesseur; ils condamnent l'un et l'autre à être brûlés tout vifs ; et c'est alors, dit le P. Louis de-Sainte- Thérèse, qu'il s'apparut à la V. mère Anne de- Saint-Barthélémy, comme elle le dit dan» sa Vie, cltap. 5"2, pny. 223, par ces paroles : « Le P. Gratien étant en des travaux et

< des afflictions , s'est apparu à moi deux ou trois fois vivant, et me montrait ses « peines. Depuis, étant en Turquie, quand ils le voulurent martyriser, on me fit voir le i feu qui lui était préparé, et comme ils voulurent le brûler : mais je vis que l'exécu •

< lion fut empêchée, d'autant quequelques femmes mauresques intercédèrent pour lui :

< ainsi on le laissa sans la couronne du martyre, ce dont il était fort affligé, i La peine du feu fut changée en force bastonnades , continue l'historien, cl un lui mil aux pieds d'autres fers si pesants, qu'il ne pouvait marcher ; si bien que les chrétiens étaient contraints de le porter entre leurs bras sur son Ht. Ainsi fut jugé digne par N.-S. Jésus-Christ d'être un illustre confesseur de son saint nom, celui qu'un avait jugé indigne d'être carme de la réforme.

Le P. Louis de- Sainte-Thérèse raconte ensuite que le P. Gratien fut gratifié d'une vision pendant le supplice de la bastonnade; et que dans le même temps la V. mère Isabelle de-Saint-Dominique, qui était à Saragosse, eut miraculeusement connaissance et du supplice et de la vision. Enfin, après deux ans d'esclavage, on l'en délivra moyennant treize cents éeus d'or ; et on le conduisit à Gènes, d'où il alla à Home, où, se jetant aux pieds de Clément VIII, il en obtint l'habit des carmes de l'observance, parmi lesquels il demeura jusqu'à sa mort, qui arriva à Bruxelles l'an 1G14-, toujours grand, toujours saint, toujours digne d'avoir eu l'estime, l'affection et la parfaite confiance de l'illustre Thérèse.

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