‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 172 sur 201 · AVIS IX · texte numérisé non relu

AVIS IX

Pour le père provincial.

Ce jourd'hui dimanche de Quasimodo, notre sainte mère m'a apparu et m'a commandé de vous dire, mon révérend père, bien des choses qu'elle m'avait déjà données à entendre il y a plus d'un mois, mais que j'avais cru ne devoir pas mettre par écrit, parce qu'elles vous concernaient, me réservant de vous les dire de bouche lorsque j'aurais l'honneur de vous voir. Et comme il me serait impossible de vous rendre toutes ces choses en détail, je vais seulement vous en dire ici quelques-unes, de peur que je ne vienne à tout oublier.

D'abord la Sainte recommande que l'on n'écrive rien concernant les re\élations et que l'on n'en fasse aucun cas, parce que, quoiqu'on ne doive pas douter qu'il y en a plusieurs de véritables, on sait aussi qu'il y en a beaucoup plus de fausses et de trompeuses; et parce qu'il est également pénible et dangereux de s'occuper à trier une vérité entre cent mensonges.

Premièrement , dit la Sainte , plus on a de ces sortes de révélations , plus on s'éloigne de la foi, qui est une. lumière plus certaine que toutes les révélations imaginables.

En second lieu, les hommes sont naturellement prévenus en faveur de celle voie surnaturelle, et regardent volontiers comme des saints ceux qui v marchent C'est cependant s'écarter de l'ordre que Dieu a lui-même

VMS DE SAINTE THÉRÈSE. 6SÏ

établi pour la justification de l'âme, qui consiste dans l'exercice des \ertus, et dans l'accomplissement de sa loi et de ses commandements.

La Sainte exige donc de vous, mon révérend père, qu'autant que vous le pourrez vous empêchiez qu'on ne s'occupe de révélations, parce qu'il en résulte de grands inconvénients et beaucoup de danger, surtout pour nous autres femmes, qui nous laissons volontiers emporter par notre imagination, et qui avons moins de prudence, de science et de discernement que les hommes.

Elle dit qu'elle serait fâchée que ses filles s'adonnassent trop à la lecture de ses ouvrages, et particulièrement du plus grand, qui traite de sa vie, de peur qu'elles ne viennent à s'imaginer que la perfection consiste dans les révélations, et qu'elles ne les désirent et ne les recherchent, dans la pensée d'imiter leur mère.

Elle m'a fait là-dessus comprendre plusieurs vérités ; entre autres , que la félicité dont elle jouit n'est point la récompense des révélations qu'elle a eues, mais des vertus qu'elle a pratiquées; qu'en conduisant ses filles par cette voie singulière , vous les écartez du bon chemin , comptant les y faire marcher; et que , quoiqu'il s'en trouve quelquesunes parmi nous qui ont de véritables révélations, vous devez les en dégoûter et les empêcher de s'y trop attacher, comme étant une chose de peu de valeur et qui souvent nuit plus qu'elle ne profite. Tout cela s'est présenté à mon esprit si clairement, que j'en ai perdu le désir que j'avais de lire le livre de la Vie de notre sainte mère.

Elle vous avertit encore expressément que dans les visions d'imagination, à moins qu'elles ne soient jointes aux intellectuelles, il peut se glisser la plus subtile tromperie, parce que les objets qu'on voit des yeux intérieurs font plus d'impression que ceux qu'on voit des yeux du corps; et que, quoiqu'il arrive quelquefois que Notre-Seigneur gratifie les âmes en cette manière pour leur procurer de grands avantages, c'est néanmoins une voie très-dangereuse, le démon pouvant fort bien s'en servir pour faire la guerre aux personnes spirituelles et les porter au mal, surtout celles qui se conduisent par leur propre esprit ; au lieu qu'il y a toute sûreté pour celles qui se laissent conduire par un sage directeur, plutôt que de s'en rapporter à elles-mêmes. Enfin, la Sainte ajoute que l'âme la plus élevée est celle qui se dépouille absolument de tout ce qui est sensible.

La mère Catherine-de-Jésus, religieuse (I) du couvent de Véas, était une des plus saintes el des plus parfaites filles jque la réforme ait produites, suivant ce que nous apprenons des Chroniques de l'ordre. Voyez le cliap. XXXII du liv. III du tome I, et le liv. VII du tome 11, depuis le chap. XIII jusqu'à la fin, où la vie de celte sainte lille est rapportée, surtout le chap. XXX d'où ces avis ont été tirés. Sainte Thérèse lui apparut plusieurs fois pour faire passer ces avis au père provincial ; et nous voyons que depuis ils ont passé dans le cœur et dans l'esprit de tous ses enfants, qui, bien loin de rechercher les révélations, ne mettent leur confianci que dans la pénitence, la ferveur et le recueillement.

(!) Elle était de plus fondatrice de ce couvent.

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Il c?i important d'observer ici que h Sainte ne .1 ifend pas les révélations, mais, seulement qu'on s'en occupe, qu'on en nielle rien par écrit, ei que les supérieurs en fassent cas. En effet, il ne dépend pas de l'homme d'avoir ou île n'avoir pas des révélations : Dieu en envoie à qui il lui plait, el il est certain que celles qui viennent de sa part (qui sont les seules véritables) enrichissent el perfectionnent l'àmc. Il y aurait donc de la témérité à les condamner toutes indistinctement. Mais comme te démon peut se servir de la même voie pour induire l'âme dans l'erreur, et qu'il est extrêmement difficile de discerner en cette matière ce qui vient de Dieu ou de l'ange des ténèbres, on doit regarder cette voie comme une infirmité de l'âme, la craindre plutôt que de la souhaiter, s'en défier plutôt que de s'en féliciter, s'en l'aire un motif d'humiliation plutôt qu'un motif de confiance, el surtout ne point abonder dans son sons, mais se laisser conduire par un guide éclairé; el d'autant plus que rien n'est .plus rare qu'une vraie révélation, au lieu que les fausses sont fort communes. La pratique des bonnes œuvres est la voie certaine qui conduit au salul : celle des révélations est incertaine et périlleuse. Il faudrait être insensé pour hésiter dans ie choix de ces deux voies, et pour préférer le doute à la certitude, le péril a la sûreté.

On peut là-dessus se rappeler les fausses révélations des nicolaïtes, des agapètes, des manichéens, des illuminés, des origénistes, des montanistes, et de quantité d'autres monstres ; et surtout la chute du grand Terlullien, ce docieur si profond et si éclairé, qui se perdil el se rendit méprisable pour avoir ajouté foi aux révélations d'une femmelette prolégée par Montanus.

Les maîtres de la vie spirituelle doivent donc surtout êlre en garde contre les ré» relations des personnes du sexe. Car leur imagination est pour l'ordinaire si vive, et leur crédulité si prompte que non seulement elles se trompent elles-mêmes trèsfaeilement, mais qu'elles entraînent avec elles dans l'illusion ceux qui devraient les contenir.

La Sainte apporte une autre raison de la faiblesse des femmes sur celle matière; c'est qu'elles sont sans science et sans lettres, el eonséquemment hors d'étal de vé-. rifier si ce qu'elles prennent pour des révélations s'accorde avec la loi de Dieu el les conseils évangéliques.

Il arrive même quelquefois que la science ne suffit pas pour démêler les véritables révélations d'avec les fausses; nous en avons un exemple tout récent dans une paysanne d'un pelit village qui est silué dans le voisinage d'une université d'Espagne, la plus célèbre pour la théologie. Cette femme, qui passait pour sainte et qui a longtemps imposé à ce qu'il y avait de plus habiles théologiens, a enfin été reconnue pour une fourbe, et punie comme telle par le tribunal de l'inquisition.

De toutes les révélations de sainte Thérèse, aucune ne m'a donné plus de satisfaction que celle-ci, parce qu'elle s'accorde parfaitement avec la raison tant naturelle rjue surnaturelle, el avec la doctrine de l'Eglise. Quand on douterait de toutes les autres, je ne douterais pas de celle-ci,, à cause de sa grande utilité, et j'avoue qu'elle m'a fait perdre le goût des révélations, comme à la mère Catlierine-de-Jésus. Je crois qu'elle fera le même effet sur tout lecteur judicieux.

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