‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 196 sur 201 · TROISIÈME POINT · texte numérisé non relu

TROISIÈME POINT

La langueur de sainte Thérèse ne peut donc plus être soutenue que par des souffrances ; et dans l'ennui qu'elle a de la vie, elle ne trouve point de consolalion que de dire continuellement a son Dieu : Seigneur, < ou souffrir, ou mourir : > Autpali, nui mort. U est digne de votre audience de comprendre solidement toute la force de cette parole; et quand je vous en aurai découvert le sens, vous confesserez avei moi qu'elle ûafcrme, connue en abrégé, toute la doctrine du Fils de Dieu cl tout l'esprit du cln ï>-

DE SAIXTE T1IÉKÈSE. I !"

lianisine. Mais observez, avant toutes choses, l.i merveilleuse contrariété des incliuations naturelles, et de celles que la grâce inspire.

La première inclination que la nature nous donne, c'est sans doute l'amour de la vie ; l.i seconde, qui la suit de près, ou qui peut-être est encore plus forte, c'est l'aniour des plaisirs du monde, sans lesquels la vie serait ennuyeuse. Car, mes frères, il est véritable (pie, quelque amour que nous ayons pour la vie, nous ne la pourrions supporter si elle n'avait des contentements, et jugez-en par expérience. Combien longues, combien ennuyeuses vous paraissent ces tristes journées que vous passez sans aucun plaisir de conversation ou de jeu, ou de quelqu'autre divertissement? Ne vous semble-l-il pas alors, si je puis parler de la sorte, que les jours sont durs et pesants, pondu» diei; c'est ce qui s'appelle le poids du jour : c'est pourquoi ils vous sont à cliarge, et vous ne pouvez supporter ce poids. Au contraire, est-il rien qui aille plus vite, ni qui s'écoule, s'échappe el vole plus légèrement que le temps passé parmi les délices? De là vient que ce roi mourant, auquel Isaïe rendit la santé, se plaint qu'on tranche le cours de sa vie, lorsqu'il ne faisait que la commencer : Dum adliuc ordirer, succidit me : de mane usque ad vesperam finies nie (Is. 58, 12) : c Je finis lorsque je t commence, et ma vie s'est achevée du malin au soir, i Que veut dire ce prince malade? 11 avait près de quarante ans; cependant il s'imagine qu'il ne fait que de naître, et il ne compte encore qu'un jour de son âge : c'est que sa vie passée dans le luxe, dans le plaisir du commandement et dans une abondance royale, ne lui faisait presque point sentir sa durée, tant elle coulait doucement. Je vous parle ici, chrétiens, dans le sentiment des hommes du monde, qui ne vivent que pour les plaisirs ; et c'est alin que vous compreniez quel étrange renversement des inclinations naturelles apporte l'esprit du christianisme dans les âmes qui en sont remplies; et voyez-le par l'exemple de sainte Thérèse.

Les afflictions, les douleurs aiguës, ce cruel amas de maux et de peines sous lequel elle parait accablée, et qui pourrait contraindre les plus patients à appeler la mort au secours, c'est ce qui lui fait désirer de vivre : et au lieu que la vie est amère aux auties, si elle n'est adoucie par les voluptés, elle n'est amère à Thérèse que lorsqu'elle y jouit de quelque repos. Qui lui donne ces désirs étrangers? D'où lui viennent ces inclinations si contraires à la nature? En voici la raison solide : c'est qu'il n'est rien île plus opposé que de vivre selon la nature, el de vivre selon la grâce : c'est, comme dit l'apôtre saint Paul (1 Cor. 2, 12), qu'elle n'a pas reçu l'esprit de ce monde, mais un esprit victorieux du monde ; c'est que, pleine de Jésus-Christ, elle veut vivre selon Jésus-Christ. Ce Jésus, ce divin Sauveur, n'a vécu que pour endurer; et il m'est aise de vous faire voir, par les Ecritures divines, qu'il n'a voulu étendre sa vie qu'aut un de temps qu'il fallait souffrir. Entendez donc encore celte vérité, par laquelle j'ai beverai ce discours, et qui en fera tout le fruit.

Je ne m'étonne pas, chrétiens, que Jésus ait voulu mourir : il devait ce sacrifice à s n Père, pour apaiser sa juste lureur et le rendre propice aux hommes. Maisqu'élaii-il nécessaire qu'il passât ses jours, et ensuite qu'il les finit parmi tant de maux ? C'est pour la raison que j'ai dite. Etant l'homme de douleurs, comme l'appelait le prophète (Isaï. 53, 5), il n'a voulu vivre que pour endurer; ou, pour le dire plus forlement par un beau mot de Tei tulhcn, il a voulu se rassasier, avant que de mourir, par la volupté de la patience : Stiainari roluptate paiienûœ discessurus volebat (de Paliiiil., n. 5, p. 100). Voilà une étrange façon de parler. Ne direz-vous pas, chrétiens, que, selon le sentiment de ce Père, toute la vie du Sauveur était un festin, dont tous les mets étaient des tourments? Festin étrange, selon le siècle; mais que Jésus a jugé iljgne de son goût. Sa mort suffisait pour notre salut, mais sa mort ne suffisait pas à ( c merveilleux appétit qu'il avait de souffrir pour nous. Il a fallu y joindre les fouets et celte sanglante couronne qui perce sa téle, et tout ce cruel appareil de supplices épouvantables : et cela, pour quelle laison? C'est que, ne vivant que pour endurer, « il « voulait se rassasier, avant que de mourir, de la volupté de souffrir pour nous : > Saginari vobtptate paiienliœ discessurus volebat.

Mais, pour vous convaincre plus clairement de la vérité que je prêche, regardez ce que fait Jésus à la croix. Ce Dieu, avide de souffrir pour l'homme, tout épuisé, tout mourant qu'il est, considère que les prophéties lui promettent encore un breuvage amer dans sa soif : il le demande avec un grand cri; et après celle aigreur et celte amertume dont le Juif impitoyable arrose sa langue, que fait-il? il me semble qu'il se tourne du côté du ciel. Eh bien, dit-il, ô mon Père, ai-je bu tout le calice que votre Providence m'avait préparé? ou bien resie-l-il quelque peine qu'il soit nécessaire que j'endure encore? Donnez, je suis prêt, o mon Dieu : Paratum, cor meum. Unis, paratum cor meum ( psal. 107, 2). Je veux boire tout le calice de ma passion, cl je n'en veux pas perdre une seule goutte. Là, voyant dans ses décrets éternels qu'il n'y

PAXÉGTillQtJE

a plus rien souffrir pour lui : Ali ! dit-il, c'en est fait, i tout est consommé, » coasummatum est (Joan. 19, 5 ): sortons, il n'y a plus rien à faire en ce monde; et aussitôt il rendit son ame à son Père. Et par là ne parait-il pas. chrétiens, qu'il ne vil que I our endurer, puisque, lorsqu'il aperçoit la lin des souffrances, il s'écrie : Tout est é. et qu'il ne vent plus prolonger sa vie.

Tel est l'esprit du Sauveur Jésus, et c'est lui qui l'a répandu sur Thérèse, sa pudique épouse. Elle vent aussi souffrir ou mourir, et son amour ne peut endurer qu'aucune cause retarde sa mort, sinon celle qui a différé la mort du Sauveur. Chréii

[finis nos cœurs : ar la vue de ce grand exemple, et apprenons de s dnte Thérèse qu'il nous faut nécessairement souffrir ou mourir. Et un chrétien en peut-il douter? Si nons sommes de vrais chrétiens, ne devons-nous pas désirer d'être loujour . Jésus Chuist ? Or, mes frères, où le irouve-t-on cet aimable Sauveur de nos âmes ? En quel lieu peut-on l'embrasser? On ne le trouve qu'en ces deux lieux : dans sa gloire ou dans ses supplices, sur son tronc on bien sur sa croix. Nous devons donc , i our avec lui, ouiliien l'embrasser dans son trône , et c'est ce que nous donne la mort : ou bien nous unir à sai i ix, et c'est ce que nous avons par les souffrances; tellement que faut souft'iir ou mourir, alin de ne quitter jamais le Sauveur. Et quand Thérèse l'ait celte prière, que je souffre ou bien que je meure, c'est de même que si elle eût d'il : A quelque prix que ce soit, je veux être avec Jésus-Christ. S'il ne m'est pas encore p mis de l'accompagner dans sa gloire, je le suivrai du moins parmi ses souffrances; alin que, n'ayant pas le i onheur de le contempler assis sur sou trône, j'aie du moins la consolation de l'embrasser crucifié sur sa croix.

Souffrons donc, souffrons, chrétiens, ce qu'il platt à Dieu de nous envoyer, les affliclions cl les maladies, le s et la pauvreté, les injures ci les calomnies; lâ-

chons de porter d'un rme telle partie de sa croix don! il lui plaira de nous

honorer. Quoique tous n - sei s y répugn :nt, il est doux de souffrir avec Jésus-Christ, puisque ces sou;: - t ni espérer la société de sa gloire; et cette pensée doit

ut dans la douleur ci l'affliction.

Mais pour von-, fortunés du siècle, à qui la laveur, les richesses, le crédit et l'autorité font trouver la vie si commode, et qui. dans cet état paisible, semblez cire exempts des misères qui affligent les antres hommes, que vous dirai-je aujourd'hui, et quelle noix vous laisserai-je en partage? Je pourrais vous représenter que peut-être ces beaux jours passeront bien vite, que la fortune n'csl pas si constante qu'on ne voie ses faveurs, ni la vie si abondante en plaisirs qu'elle n'en soit bieniôt épuisée. Mais avant ci h ingements, au milieu des prospérités, que ferez- vous,

que souffrirez-vous pour porter la croix de Jésus ! Abandonner les richesses, macérei le corps? Non. je ne vous dis pas, chrétiens, que vous abandonniez vos richesses, ni ipic vous macériez vos corps par de : orlifieations : heureux ceux qui le peu-

vent faire dans l'esprit de la pénitence ; mais tout le monde n'a i as ce courage. Jetiez, jeliez seulement les yeux sur les pauvres membres de Jésus-Christ, qui, étant accablés de maux* ne trouvent point de consolation. Souffrez en eux, souffrez avec eux, :i lez a leur i lisère par la compassion, chargez-vous volontairement d'une partie aux qu'ils endurent ; et leur prêtant vos mains charitables, aidez-leur à porter la croix, sou-, la pesanteur de laquelle vous les voyez suer et gémir. Prosternez-vous humblement ans • I ce Dieu crucifié ; dites-lui, honteux Et confus : Puisque vous n ■ m'avez poinl jugé digne de me faire part de votre croix, permettez du moins, ô Sauveur, que j'empi unie «elle des autres, et que je la puisse porter avec eux ; donnez-moi un cœur i. mire, \m cœur fraternel, un cœur véritablement chrétien, par lequel jo puisse sentir leurs douleurs, et participer du moins de la sorie aux bénédictions de ceux qui souffrent.

TAULli DES MATIÈRES.

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