CHAPITRE VIII
Ce chapitre n'est qu'une suite du chapitre précédent , et la Sainte y parle des visions qui peuvent aussi n'être qu'un effet de mélancolie.
Je sais que le seul nom de visions et de révélations épouvante certaines personnes, et j'avoue ne pas comprendre d'où leur vient cette, frayeur, ni pourquoi elles trouvent tant de péril à être conduites do Dieu par ce chemin. Je ne veux point traiter maintenant des marques par lesquelles j'ai appris de personnes fort savantes que l'on peut connaître si ces visions et ces révélations sont bonnes ou mauvaises. Je me contenterai de dire ce que je crois que doivent faire ceux qui les auront, parce qu'il y a peu de confesseurs qui rassurent ces âmes de leur crainte; et ils s'étonnent moins qu'on leur dise que le démon a suggéré mille pensées de blasphèmes, et de choses extravagantes et déshonnêtes, que lorsqu'on leur dit qu'un ange s'est présenté à nous, ou nous a parlé, ou que Jésus-Christ Notre-Seigneur nous a paru cruciûé.
Je ne dirai rien aussi des marques qui nous font voir que ces révélations viennent de Dieu, parce qu'on le connaît assez par les bons
effets qu'elles produisent dans l'âme. Jo parlerai seulement de ces représentations dont le diable se sert pour nous tromper, en prenant la figure de Jésus-Christ ou des saints ; et je suis très-persuadée que Notre-Seigneur ne permettra pas qu'il puisse tromper personne par ce moyen, m on ne se laisse surprendre; mais qu'au contraire, cet ennemi de notre salut se trouvera lui-même trompé. Ainsi , au lieu de nous épouvanter, nous devons mépriser ses artifices, mettre notre confiance en Dieu, et le louer toujours de plus en plus.
J'ai vu une personne à qui ses confesseurs donnèrent d'étranges peines en une semblable rencontre ; et on connut dans la suite, par les grands effets et les bonnes œuvres que ces visions produisirent en elle , qu'elles venaient véritablement de Dieu. Néanmoins ces confesseurs lui ordonnaient de s'en moquer, et de faire le signe de la croix. Mais depuis, communiquant avec le père Dominique Yvagnécs , qui était un homme fort savant, il lui dit qu'il ne fallait jamais en user ainsi , parce que l'on doit respecter l'image de Jésus-Christ, en quelque lieu qu'on la voie, fût-ce même un artifice du démon, à cause que, contre son intention, il nous fait du bien au lieu de nous nuire, quand il nous représente si au naturel un crucifix ou quelque autre objet de notre piété, qu'il demeure imprimé dans notre cœur. Celte raison me toucha fort, parce qu'il est vrai que lorsque nous voyons un excellent portrait, quoique peint par un méchant homme , nous ne laissons pas de le beaucoup estimer; ce qui se îencontre de défectueux dans le peintre ne diminuant rien de l'excellence de son ouvrage. Ainsi le bien ou le mal n'est pas dans la vision, mais dans celui qui, la voyant, en fait ou n'en fait pas son profit. Car, s'il en use comme il doit, elle ne lui saurait nuire, encore qu'elle vienne du démon; ni au contraire lui servir, quoiqu'elle vienne de Dieu, si, au lieu de s'en humilier, il s'en glorifie, parce que bien loin de faire comme l'abeille qui convertit en miel ce qu'elle tire des fleurs, il imite l'araignée qui le convertit en venin.
Pour m'expliquer davantage, j'ajoute que lorsque Notrc-Seigneur , par un effet de sa bonté , se montre à une âme pour se mieux faire connaître à elle, et augmenter l'amour qu'elle lui porte, ou qu'il lui découvre quelqu'un de ses secrets , ou qu'il lui fait quelque autre faveur; si, au lieu d'être confuse de recevoir une si grande grâce et de s'en juger indigne, elle s'imagine d'être une sainte, et que c'est la récompense des services qu'elle lui rend , il est évident qu'elle convertit en poison, comme l'araignée, l'avantage qu'elle en devait recevoir. Mais quand au contraire c'est le démon qui est l'auteur de ces visions pour faire tomber l'âme dans l'orgueil, si, dans la pensée qu'elle a qu'elles viennent de Dieu, elle s'humilie, si elle reconnaît qu'elle n'a point mérité cette faveur , si elle s'efforce de le servir avec encore plus d'affection, si elle s'estime trop heureuse de ramasser les miettes qui tombent de la table de celles à qui Dieu fait de semblables grâces , si
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elle l'ait pénitence, si elle redouble ses prières, si elle veille sur ellemême, de peur d'offenser un Dieu à qui elle est si obligée, et si elle pratique plus parfaitement l'obéissance , je puis assurer hardiment que non seulement cet artifice du démon ne lui nuira point, mais qu'il demeurera confus. Que si dans ces apparitions il lui dit quelque chose de ce qui se passe en elle, ou lui découvre l'avenir, elle doit le rapporter à un confesseur prudent et savant, et se conduire par ses avis. Elle peut aussi en parler à sa supérieure, afin qu'elle lui donne pour confesseur un homme qui ait les qualités que je viens de dire. Mais si, après en avoir usé de la sorte, elle n'obéit pas à ce que lui dira son confesseur, il est évident que ces visions viennent du démon, ou d'une profonde mélancolie, puisque, encore que le confesseur se trompât, elle se tromperait bien davantage en manquant d'exécuter ce qu'il lui ordonne, quand ce serait même un ange du ciel qui lui eût parlé. Car Notre-Seigneur, ou lui donnera la lumière, ou disposera les choses de telle sorte, qu'elle ne pourra faillir en lui obéissant; au lieu qu'elle ne saurait manquer à lui obéir, sans s'engager dans un grand péril, au moins en de grands inconvénients.
On doit remarquer que la nature humaine est si faible , particulièrement dans les femmes , et plus qu'en toute autre chose dans l'exercice de l'oraison, qu'il ne faut pas prendre pour des visions tout ce qui se présente à notre imagination; mais croire que lorsque c'en sont véritablement, il est facile de le connaître; et, pour peu que ces personnes soient mélancoliques , elles doivent encore beaucoup plus y prendre garde ; car j'ai vu des effets de ces imaginations qui m'ont épouvantée, et fait admirer que ces personnes puissent si fortement se persuader d'avoir vu ce qu'elles n'ont point vu. Un prêtre me dit un jour, comme le croyant véritable, qu'une femme qu'il confessait l'avait assuré que la sainte Vierge la visitait fort souvent; s'asseyait sur son lit, lui parlait pendant plus d'une heure, lui prédisait l'avenir, et l'instruisait de plusieurs autres choses; et comme parmi tant de rêveries quelqu'une se trouvait conforme à la vérité, elle ajoutait foi à tout le reste. Je connus aussitôt ce que c'était, mais je n'osais le lui dire, parce que nous vivons dans un siècle où la prudence oblige à beaucoup considérer ce que l'on peut penser de nous , afin que nos avis soient bien reçus. Ainsi je me contentai de lui répondre que je croyais qu'il devait attendre à porter jugement de ces visions, jusqu'à ce qu'il eût vu par d'autres effets si ces prophéties se trouveraient véritables, et qu'il se fût informé de la vie de cette personne. Il approuva mon avis, et connut enfin que ce n'était qu'une rêverie. Je pourrais rapporter divers exemples semblables , qui feraient voir que je n'ai pas tort de dire qu'il ne faut pas facilement ajouter foi à ces prétendues visions, mais les bien examiner avant que d'en parlera son confesseur, afin de ne le pas tromper, quoique sans dessein, parce que, quelque savant qu'il soit, il ne comprendra rien
à de telles choses , s'il n'en a de l'expérience. Il n'y a pas longtemps qu'un homme en imposa, par de semblables chimères, à des gens fort doctes et fort spirituels. Mais en ayant parlé à une personne qui recevait véritablement des grâces de Dieu, elle connut aussitôt que ce n'était que folie et illusion. 11 se passa néanmoins quelque temps avant que l'on en fût persuadé ; et enfin Notre-Seigneur rendit la chose si manifeste , que l'on ne put plus en douter.
11 est fort important, pour les raisons que je viens de dire, et d'autres que j'y pourrais ajouter, que chaque religieuse rende un compte exact de son oraison à la supérieure , et que cette supérieure considère avec çrand soin le naturel et la vertu de cette sœur, pour en informer le confesseur, afin qu'il puisse mieux en juger; et que si le confesseur ordinaire n'est pas intelligent en cela, elle en choisisse un autre qui le soit. Il importe aussi, plus qu'on ne le saurait dire, de ne point parler de semblables choses à des personnes de dehors , quoique l'on soit assuré que ce sont de véritables faveurs de Dieu , et toutes miraculeuses, et de n'en rien dire aussi à son confesseur, s'il n'était pas assez prudent pour les taire. Mais il faut que la supérieure les sache toujours, et les écoute avec grande application, et dans la disposition de louer beaucoup plus celles des sœurs qui surpassent les autres en humilité, en mortification et en obéissance, que non pas celles que Dieu conduit par le chemin d'une oraison surnaturelle , quoiqu'elles aient aussi loutes ces vertus. Car si ces dernières n'agissent que par l'esprit de Dieu, au lieu de s'en attrister, elles s'humilieront et se réjouiront d'être méprisées ; et les autres, pour se consoler de ne pouvoir arriver à ces faveurs extraordinaires que Dieu ne donne qu'à ceux qu'il lui plaît, redoubleront leurs efforts pour s'avancer de plus en plus dans les vertus d'humilité, de mortification et d'obéissance, que nous pouvons, encore qu'elles viennent aussi de lui, contribuer à acquérir, et qui sont d'une utilité merveilleuse dans les monastères. Ce Dieu tout puissant, de qui seul dépend notre bonheur , veuille , s'il lui plaît, nous les accorder; et il ne nous les refusera pas, sans doute, pourvu que nous les lui demandions par de bonnes œuvres , de ferventes prières, et une ferme confiance en sa bonté et en sa miséricorde.
DU MONASTÈRE DES CARMÉLITES
DE MALAGON.