‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 35 sur 201 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La Sainte ne p:!rle dans ce chapitre que de la vie et de la mort admirable d'une excellente religieuse de ce monastère de Valladolid, nommée Ueairix Ogne/..

Une demoiselle, nommé Béatrix Ognez, prit l'habit dans ce monastère. Sa vertu était si extraordinaire, que l'on ne pouvait voir sans étonnement les grâces dont Dieu la comblait. La prieure et toutes les sœurs assurent que l'on n'a jamais pu remarquer en elle la moindre imperfection. Son humeur était toujours égale. Une joie modeste faisait ïoir sur son visage le calme et la tranquillité de son âme. Son amour pour le silence était sans affectation , et ne faisait peine à personne. On n'entendait jamais sortir de sa bouche une seule parole où l'on pût trouver à redire, ni qui témoignât qu'elle eût bonne opinion d'ellemême. Elle ne s'excusait point quand la prieure, pour l'éprouver et la mortifier, selon que nous avons coutume d'en user, la blâmait de quelque chose qu'elle n'avait pas faite. Elle ne se plaignait de quoi que ce fût. ni d'aucune des sœurs. Dans quelques offices qu'on l'occupât, elle ne faisait ni ne disait la moindre chose qui pût déplaire à personne, (in donner lieu â la [éprendre de quelque faute, ni même dans le chapitre, quoique les zélatrices soient très-exactes à remarquer jusqu'aux moindres. Son intérieur et son extérieur étaient également si réglés , que rien n'était capable de la troubler ; et tant de vertus jointes ensemble venaient de ce que la pensée de l'éternité, et la fin pour laquelle Dieu nous a créés, lui étaient toujours présentes. Elle avait sans cesse les louanges de Dieu dans la bouche, la reconnaissance de ses faveurs dans le cœur, et son âme élevée vers lui par une oraison continuelle.

Quant à ce qui regarde l'obéissance, non seulement elle n'y manqua jamais, mais clic exécutait tout ce qu'on lui commandait avec joie et avec promptitude, cl parfaitement. Sa charité pour le prochain était si grande, qu'elle disait qu'il n'y avait rien qu'elle ne fût prête d'endurer pour empêcher la perle d'une âme, et la mettre en état de jouir de la

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présence de Jésus-Christ son frère. C'est ainsi que aans ses travaux elle nommait Notre-Seigneur ; cl ces travaux étaient très-grands , comme on le verra dans la suite, parce que ses maladies étaient terribles. Mais elle en supportait les excessives douleurs avec la même joie que donnent aux autres les plaisirs et les délices; et Dieu seul était capable de la mettre dans une disposition si admirable.

Cette sainte religieuse ayant appris qu'on allait brûler deux hommes pour d'horribles crimes, et qu'ils étaient mal disposés à la mort, elle en fut si vivement touchée, qu'elle pria instamment Notre-Seigneur d'avoir compassion de leurs âmes , et de lui faire éprouver tous les tourments qu'ils avaient mérités et qu'elle pourrait supporter. Cette même nuit elle tomba malade d'une fièvre qui lui dura jusqu'à la mort avec de continuelles souffrances; et ces deux hommes finirent leur vie chrétiennement, ce qui fit connaître que Dieu l'avait exaucée. Car, outre la fièvre, un aposlume dans les entrailles lui causait des douleurs si violentes , qu'il ne fallait pas , pour les souffrir, moins de patience que celle que Dieu lui donnait. Comme cet apostume était intérieur, on employait inutilement des remèdes pour le guérir; Dieu permit qu'il perçât, et qu'elle en fût un peu soulagée : mais, entendant un jour un sermon sur le sujet de la croix de Notre-Seigneur, l'extrême désir qu'elle avait de souffrir s'augmenta de telle sorte, qu'après avoir versé des ruisseaux de larmes , elle se jeta sur son lit; et quand on lui demanda ce qu'elle avait, elle répondit que le plus grand plaisir qu'on lui pouvait faire était de prier Notre-Seigneur de lui envoyer beaucoup de croix.

Sa consolation était de rendre compte à la mère prieure de tout ce qui se passait dans son âme. Durant toute sa maladie, elle ne fit pas 'a moindre peine à personne, et elle obéissait si ponctuellement à ce que l'infirmière lui disait, qu'elle n'aurait pas voulu boire seulement une goutte d'eau sans sa permission. C'est une chose assez ordinaire de voir des personnes d'oraison désirer des travaux quand elles n'en ont point ; mais il y en a peu qui s'en réjouissent lorsqu'ils les souffrent.

La maladie de cette excellente religieuse croissant toujours , elle ne put durer longtemps. Un autre apostume à la gorge , accompagné de douleurs excessives, la mit en état de ne pouvoir plus rien avaler. La prieure la voulant consoler en présence de quelques-unes des sœurs, et l'exhorter à prendre courage dans une si grande souffrance , elle lui répondit que ces douleurs ne lui donnaient point de peine, et qu'elle ne voudrait pas changer l'état où elle était contre la santé la plus parfaite.

Ce divin Sauveur, pour l'amour duquel elle supportait avec joie tant de douleurs, lui était si présent, qu'il n'y avait rien qu'elle ne s'efforçât de faire pour les cacher; et ce n'était que lorsque leur violence redoublait, qu'on l'entendait tant soit peu se plaindre. Elle était persuadée qu'il n'y avait pas dans tout le monde une personne plus imparfaite qu'elle,

(i son humilité se remarquait jusque dans ses moindres actions. Son

plus grand plaisir était de parler des vertus des autres. Ses mortifications étaient extrêmes, et elle évitait avec tant d'adresse tout ce qui pouvait lui donner de la récréation, qu'il fallait y prendre garde bien près pour s'en apercevoir. Elle paraissait ne vivre plus sur la terre, ni parmi les créatures, tant toutes les choses d'ici-bas lui étaient indifférentes. Il n'y avait point d'accidents qu'elle ne supportât avec une si grande paix, que l'on ne voyait jamais son esprit changer d'assiette; sur quoi une sœur lui dit un jour qu'elle ressemblait à ces personnes qui se piquent tellement d'houneur, qu'elles se laisseraient plutôt mourir de faim que de découvrir aux étrangers leur nécessité. Car ces bonnes filles ne pouvaient croire qu'elle ne sentît certaines choses auxquelles elle paraissait être insensible.

La fin qu'elle se proposait dans tous les offices où on l'employait était si pure, qu'elle ne perdait rien du mérite qu'elle pouvait tirer de ce travail. Elle disait aux sœurs sur ce sujet : 11 n'y a point de si petite action qui ne soit d'un très-grand prix, lorsqu'elle se fait dans la vue et pour l'amour de Dieu, et que nous ne devons pas même tourner les yeux que pour lui plaire. Comme elle ne se mêlait jamais de rien, si on ne le lui commandait , elle ne voyait point les fautes des autres, mais seulement les siennes ; et ce lui était une si grande peine d'entendre du bien d'elle, que, pour n'en pas donner une semblable à ses sœurs, elle ne les louait point en leur présence.

Elle ne prenait aucun divertissement, soit en allant au jardin ou autres choses semblables, à cause qu'elle n'en trouvait point dans les créatures. Elle disait ne pas comprendre comment elle, aurait pu désirer d'être soulagée des douleurs que Dieu permettait qu'elle souffrît. Ainsi elle ne demandait rien, et se contentait de recevoir ce qu'on lui donnait. Elle ajoutait que , ne cherchant de consolations qu'en Dieu , elle ne considérait les autres que comme des croix. Je puis parler de ceci avec certitude , parce que m'étant informée très-particulièrement de toutes les scrurs de cette maison , de ce qui regardait cette sainte fille, il n'y en a pas eu une seule qui ne m'ait dit n'avoir rien remarqué en elle qui ne témoignât une grande perfection.

Le terme prescrit de Dieu à la vie mortelle de sa servante étant arrivé, ses douleurs augmentèrent encore. Elle se trouva attaquée de tant de maux joints ensemble, que les sœurs allaient la voir de temps en temps pour louer Dieu de la joie avec laquelle il lui faisait la grâce de les souffrir. Notre chapelain , qui était aussi notre confesseur et un homme de grande vertu, souhaitait extrêmement de se trouver à sa mort, parce que la connaissance que la, confession lui avait donnée de ses plus intimes sentiments la lui faisait considérer comme une sainte. Son désir fut accompli ; car, après qu'elle eut reçu l'extrême-onction et qu'on \it qu'elle s'affaiblissait, on le fit venir, afin , s'il en était besoin , qu'il la réconciliât et l'assistât jusqu'au dernier moment. Un peu avant neuf

heures, et un quart- d'heure avant qu'elle rendit l'esprit, Imites les sœurs étant auprès d'elle avec ce bon prêtre, ses douleurs cessèrent entièrement. Elle se trouva dans une très-grande paix. Son visage parut gai et tout éclatant de lumière. Elle leva les yeux comme pour regarder quelque chose qui lui donnait un extrême contentement , et elle sourit deux fois. La joie que le confesseur et toutes ces religieuses en ressentirent fut si grande, qu'ils considéraient celte bienheureuse Fille comme étant déjà dans le ciel. Elle expira en cet état pour aller prendre place avec les anges ; car sa foi, jointe à la manière dont elle a passé sa vie , ne nous donnc-t-elle pas sujet de croire que Dieu l'a retirée à lui , pour la récompenser, dans un repos éternel, de l'ardent désir qu'elle avait de souffrir, pour lui témoigner son amour lorsqu'elle était sur la terre.

Ce bon prêtre a dit à plusieurs personnes que, lorsqu'il mille corps dans la sépulture, il en sentit sortir une odeur très-excellente. La sacristine a assuré qu'elle n'avait pas trouvé la moindre diminution aux cierges qui furent allumés à ses funérailles ; et il n'y a rien en cela que la bonté de Dieu ne rende croyable. L'ayant dit depuis à un religieux de la compagnie de Jésus , qui avait été son confesseur durant plusieurs années, il me répondit qu'il ne s'en étonnait point, parce qu'il savait que Dieu lui faisait des grâces très-particulières. Je le prie de tout mon cœur, mes. filles, de nous accorder celle de profiler d'un si grand exemple, et de plusieurs autres semblables qu'il nous propose dans ces maisons consacrées à son service. J'en rapporterai peut-être quelque chose, afin d'exciter aies imiter celles qui sont tièdes, et de nous porter toutes à louer Dieu de ce qu'il lui plaît de faire ainsi éclater sa grandeur et son pouvoir dans un sexe si fragile.

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