CHAPITRE XII
Du commencement de celle fondation.
Avant que de faire la fondation de Valladolid dont je viens de parler, le père Antoine de Jésus, prieur des carmes de Sainte-Anne de Médine . le père Jean de la Croix et moi, nous avions résolu, comme je l'ai dit, que s'il se faisait un monastère de carmes déchaussés où l'on observât la première règle, ils seraient les premiers qui entreraient. Mais ne voyant point de moyen d'avoir une maison , tout ce que je pouvais faire était de recommander cette affaire à Dieu. J'étais satisfaite de ces deux religieux; car, quant au père Antoine de Jésus, il avait souffert
SV FOXDATIO*
avec grande patience les peines et les travaux dont il avait été exercé depuis un an. Et à l'égard du père Jean de la Croix, il n'avait pas be- •- > > i n d'une nouvelle épreuve , parce qu'encore qu'il n'eût fait profession que de l'observance mitigée, il avait toujours vécu fort saintement et dans une grande régularité.
Dieu, qui m'avait déjà accordé le principal en me donnant ces deux religieux pour commencer ce nouvel établissement, pourvut au reste. In gentilhomme d'Avila, nommé don Raphaël, à qui je n'avais jamais parlé, avant appris que je voulais fonder un monastère de carmes déchaussés, vint m'offrir une maison qu'il avait dans un hameau d'environ vingt feux, où demeurait uu receveur du bien qu'il avait aux environs. Quoique je jugeasse assez quelle pouvait être cette maison, je ne laissai pas d'en louer Dieu et de remercier ce gentilhomme. Il me dit ensuite que, se rencontrant qu'elle était sur le chemin de Médinedu-Champ , et devant passer par là lorsque j'irais à la fondation de Valladolid, je pourrais la voir. Je le lui promis et je l'exécutai.
Je partis d'Avila de grand matin, au mois de juin, avec une religieuse et le père Julien d'Avila , chapelain de Saint-Joseph , dont j'ai parlé, qui m'accompagnait dans tous mes voyages. Nous nous égarâmes en i iiemin, parce que le lieu où nous allions était si peu connu, que personne ne pouvait nous l'enseigner, et nous en étions encore fort éloignés, lorsque nous croyions en être proches. Le soleil était d'ailleurs si ardent, qu'il me souviendra toute ma vie de la peine que nous eûmes ce jour-là. EnGn nous arrivâmes un peu avant la nuit, et trouvanus la maison si sale, à cause de la quantité de gens qui faisaient l'août, que nous ne pûmes nous résoudre d'y coucher. Il y avait un porche assez raisonnable, une chambre retranchée, avec son galetas et une petite cuisine. Voilà en quoi consistait ce bel édifice. Après l'avoir considéré, je crus que l'on pouvait faire du porche une chapelle, un chœur de ce galetas, et un dortoir de la chambre. Mais encore que ma compagne fût beaucoap meilleure que moi et une personne de grande pénitence, elle ne pouvait comprendre que je voulusse faire là un monastère. Elle me dit : En vérité , ma mère , quelque habile que vous soyez, vous ne sauriez en venir à bout. N'y pensez plus, je vous prie. Quant au père Julien, bien qu'il fût du même sentiment, il ne me contredit pas , lorsque je lui eus dit mes raisons. Nous allâmes à l'église et y passâmes la nuit, quoique nous fussions si fatigués, que nous avions beaucoup plus besoin de dormir que de veiller.
Aussitôt que nous fûmes arrivé-, à Médine, j'informai le père Antoine de l'état des choses ; je lui demandai s'il pourrait se résoudre à passer quelque temps en ce lieu-là, et je lui dis que Dieu lèverait bientôt tous les obstacles. Ce qui me faisait parler si hardiment, c'est que ce que. Notre-Seigneura fait depuis m'était dès lors si présent, que je n'en doutais non plus qu'à cette heure que je le vois de mes yeux. Et il a fait même beaucoup plus , puisque dans le temps que j'écris ceci , il J a
déjà, par sa bonté, dix monastères de carmes déchaussés. l'ajoutai qu'il ne devait pas se persuader que le provincial qui sortait de charge et celui qui y entrait, du consentement desquels nous avions besoin, nous l'accordassent pour quelque bonne maison ; mais qu'ils ne nous refuseraient pas la permission de nous établir dans ce hameau. Joint à cela qu'il ne dépendait pas de nous de trouver un lieu qui nous fût plus propre. Comme Dieu avait donné à ce bon père plus de courage qu'à moi , il me répondit qu'il était prêt non seulement d'y aller, mais , s'il en était besoin , d'y demeurer dans un toit à pourceaux. Le père Jean de la Croix fut du même sentiment. Ainsi il ne nous restait que d'avoir la permission des pères provinciaux dont j'ai parlé ; ce qui était une condition que le père général m'avait imposée ; et comme j'espérais l'obtenir avec l'assistance de Notre-Seigueur, je priai le père Antoine de faire ce qu'il pourrait pour recouvrer quelques aumônes , afin de réparer la maison.
Je m'en allai ensuite avec le père Jean de la Croix à la fondation de Valladolid ; et comme nous y demeurâmes quelque temps sans clôture, pendant qu'on travaillait à mettre ce monastère en état, j'eus le loisir d'informer ce père de toute notre manière de vivre, tant pour ce qui regarde la mortification et la charité fraternelle , que nos récréations , qui sont réglées de telle sorte et avec une telle discrétion, qu'elles servent à nous faire remarquer les manquements les unes des autres , et à trouver quelque soulagement dans les austérités auxquelles la règle nous oblige. Ce père était si vertueux , que je pouvais beaucoup plus apprendre de lui que de moi. Mais ce n'était pas à quoi je pensais alors, et mon dessein était seulement de l'instruire de tout ce qui se passait parmi nous.
Dieu permit que le père Alphonse Gonzalés, alors notre provincial, et de qui je devais obtenir celle permission , se trouvât là. J'alléguai tant de raisons à ce vieillard, qui était un fort bon homme , et je lui représentai si fortement le compte qu'il aurait à rendre, s'il s'opposait à une si bonne œuvre , que Dieu , qui voulait qu'elle réussît , le préparant en même temps à s'y rendre favorable, je le trouvai assez bien disposé. Madame Marie de Mendoce, qui nous a toujours tant aimées et tant assistées, et l'évêque d'Avila, son frère, achevèrent de le déterminer, comme aussi le père Ange de Salazar, auparavant provincial , qui étail celui que j'appréhendais le plus. Car il se rencontra par bonheur qu'il eut besoin de la faveur de cette dame , et je ne doute point que cette considération ne servît beaucoup à le faire résoudre. Mais quand cela n'aurait pas été , je ne doute point que Dieu ne lui eût touché le cœur, comme il fit au père général , lorsqu'il n'y avait aucun sujet de l'espérer.
Combien de choses ai-je vues dans ces fondations , qui paraissaient impossibles, et que Notre-Seigneur, par sa toute-puissance, a rendues faciles! et quelle confusion ne dois-je point avoir de n'en être pas
devenue meilleure? J'avoue qu'en écrivant ceci, j'en demeurai épouvantée, fi je souhaite que Dieu lasse connaître à tout le monde nue la part <]iie les créatures ont eue à ces fondations est si petite, qu'elle ne mérite pas d'être considérée. C'est lui seul qui a tout fait, et par de si faibles commencements, qu'il n'y avait que son pouvoir infini qui fût capable de mettre les choses au point où elles sont aujourd'hui. Qu'il soit béni et loue dans tous les siècles.