‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 37 sur 201 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

• le de la fondation de ce monastère, ei delà manière de vivre si austère et si pauvre de ees bons pères.

Lorsque je nie vis assurée de ces deuv religieux, il me sembla que tout était fait, et nous résolûmes que le père Jean de la Croix irait dans cette maison pour travailler, le mieux qu'il pourrait, à la rendre logeable. Car je ne voulais point perdre de temps à commencer cette fondation, tant je craignais d'y rencontrer de l'obstacle, comme cela arriva. Le père Antoine, de son côté, avait déjà préparé quelque chose de ce qui était nécessaire , et nous l'aidions en ce que nous pouvions; mais ce que nous pouvions était peu. 11 me vint trouver à Valladolid , et il inédit, avec grande joie, ce qu'il avait fait, que l'on pouvait dire n'être presque rien, puisqu'il ne consistait qu'en cinq horloges, cl je ne laissai pas d'en être bien aise. 11 ajouta qu'il avait désiré d'en avoir beaucoup, afin que les heures fussent bien réglées, et je crois qu'il n'avait pas seulement pourvu à avoir de quoi se couche;-. Kncorc que le père Jean de la Croix et lui n'oubliassent rien de ce qui dépendait d'eux, le manque d'argent fil que la maison ne pût être mise sitôt en état. Lorsqu'elle le fut, le père Antoine se démit de sa chirge de prieur du monastère de Saint-Anne, fit avec grande ferveur profession de la première règle, sans vouloir l'éprouver auparavant, comme je lui conseillais, et s'en alla avec un extrême contentement dans celle petite maison , où le père Jean de la Croix était déjà. Il m'a dit depuis qu'en y arrivant, il avait senti une trèsgrande joie, dans la pensée qu'il avait enfin entièrement renoncé au monde , pour finir ses jours dans la solitude.

CONTItK IIS BEAUX BATIMENTS

Le père Jean de la Croix et lui non seulement ne furent point touchés de la pauvreté de celle maison , mais elle leur parut très-agréable , et ils s'y trouvaient parfaitement bien. Seigneur mon Dieu, que les superbes bâtiments et les plaisirs extérieurs sont peu capables de donner de consolations intérieures! Je vous conjure, mes sœurs, et vous mes pères, par l'amour que vous portez à sa suprême majesté, de demeurer toujours dans un grand détachement à l'égard de ces maisons magnifiques et somptueuses , et d'avoir sans cesse devant les jeux ces saints fondateurs de notre ordre , qui sont nos pères, que

nous savons être arrivés , par la pauvreté et l'humilité, à la jouissance éternelle de la présence de Dieu.

J'ai éprouvé que quand le corps a moins ses commodités, l'âme ressent plus de joie. Quel avantage pouvons-nous tirer de ces grands logements , n'ayant l'usage que d'une cellule ? et que nous importe qu'elle soit belle et spacieuse, puisque nous ne devons pas nous occuper à en regarder les murailles ? Considérons combien peu de temps il nous reste à demeurer dans ces maisons matérielles. Il faut les quitter avec la vie, qui, quelque longue qu'elle soit, passera si vite. Tout ce qui paraît de plus rude ne doit-il pas nous sembler doux , lorsque nous pensons que moins nos sens auront eu de contentement ici-bas , plus nos âmes en recevront dans cette heureuse éternité , dont les divers degrés de gloire seront proportionnés à l'amour qui nous aura fait imiter les actions de notre divin époux? Puisque nous disons que ces commencements ne tendent qu'à rétablir la pureté de la règle de la très-sainte Vierge , notre patronne, témoignons-lui notre respect et aux saints pères, nos fondateurs, en nous conformant à la vie qu'ils ont menée sur la terre. Et si notre faiblesse nous rend incapables de marcher en toutes choses sur leurs pas , faisons au moins qu'elle n'intéresse pas tellement notre santé, qu'il y aille de notre vie. 11 ne s'agit que d'un peu de travail et d'un travail agréable, comme il l'était à ces grands saints. La résolution n'en est pas plus tôt prise , que la difficulté que l'on y trouvait s'évanouit et la peine n'est que dans le commencement.

Le premier ou second dimanche de l'Avent, de l'année 1568, car je ne me souviens pas précisément du temps, on dit la première messe dans le porche de cette petite maison, qui ne me paraissait guère différente de la crèche de Bethléem; et le carême suivant, passant un matin par là pour aller à la fondation de Tolède , je trouvai le père Antoine de Jésus qui balayait devant la porte de la chapelle , avec un visage gai, comme il l'a toujours , et je lui dis : Qu'est-ce que cela, mon père, et qu'est devenu le point d'honneur? Je ne saurais, me répondit-il en me témoignant sa joie , penser sans horreur au temps que j'en étais touché. Quand je fus entrée dans la chapelle , j'admirai l'esprit de piété que ÎSotre-Seigneur avait répandu sur cette nouvelle maison, et je n'étais pas seule dans ce sentiment, deux marchands de Médine , de mes amis, qui étaient venus avec moi, n'ayant pu voir, sans répandre quantité de larmes , que tout y était plein de croix et de têtes de morts.

Je me souviendrai toute ma vie d'une petite croix de bois qui était proche du bénitier , sur laquelle était collée une image en papier de Jésus-Christ , qui donnait plus de dévotion que si elle eût été fort curieusement travaillée. Le galetas, qui était au milieu du logis, servait de chœur, et l'on pouvait y faire l'office ; mais il fallait se baisser bien bas pour y entrer et pour entendre la messe. II y avait , aux deux côtés s. TH. II. G

de la chapelle , deax petits ermitages où l'on rie pouvait, demeurer qu'assis ou couché. 11 y faisait si froid, qu'il avait fallu y mettre quantité de foin. Le plancher en était si bas , qu'on y touchait presque de la tête, et deux petites fenêtres regardaient sur l'autel. Ces bons pères n'avaient pour chevet que des pierres , au-dessus desquelles étaient des crois et des têtes de morts. Depuis matines jusqu'à prime ils demeuraient en oraison. Dieu leur faisant la grâce de beaucoup s'y occuper, et lorsqu'ils allaient dire prime, leurs habits étaient souvent tout couverts de neige , sans qu'ils s'en aperçussent. Ils récitaient l'office avec un père de l'observance mitigée , qui s'était retiré auprès d'eux , mais sans changer d'habit , à cause qu'il était fort inflrme, et avec un jeune frère qui n'avait pas encore pris les ordres, et qui demeurait aussi avec eux.

Ils allaient prêcher dans les lieux circonvoisins qui manquaient d'instruction , et c'était une des raisons qui m'avaient fait désirer l'établissement de cette maison , parce que j'avais su qu'il n'y avait point de monastère proche, d'où ce pauvre peuple pût recevoir de l'assistance; ce qui me touchait très-sensiblement. Ils acquirent en peu de temps une grande réputation , et je ne pus l'apprendre sans en ressentir beaucoup de joie. Ils allaient jusqu'à deux lieues de là faire ces prédications, marchant les pieds nus sur la neige et sur la glace (car ce ne fut que depuis qu'on les obligea d'avoir des sandales), et après avoir passé presque tout le jour à prêcher et à confesser, ils s'en retournaient sans avoir mangé, et sans que ce travail, quelque extraordinaire qu'il fût, leur parût considérable.

On leur apportait , des lieux d'alentour , de quoi vivre plus qu'ils n'en avaient besoin ; et des gentilshommes qui venaient se confesser à eux , leur offraient des maisons plus commodes et mieux assises. L'un d'eux, nommé dom Louis , seigneur des Cinq- Villes, avait fait bâtir une chapelle , pour y mettre une image de la sainte Vierge , digne de vénération. Son père l'avait envoyée de Flandres à sa mère ou à son aïeule, je ne me souviens pas bien laquelle, et il la révérait tellement, que l'ayant gardée durant plusieurs années , il se la fit apporter à l'heure de la mort. C'est un tableau si excellent, que je n'ai jamais rien vu de plus beau, et je ne suis pas seule de ce sentiment. Le père Antoine de Jésus ayant été ea ce lieu, à la prière de ce gentilhomme, et ayant vu le tableau, il lui donna tant de dévotion, qu'il accepta l'offre d'y transférer le monastère. Ce lieu se nomme Mancera. Il crut y pouvoir demeurer, quoiqu'il n'y eût point de puits, ni d'apparence de pouvoir en faire. Ce gentilhomme leur fit bâtir une petite maison, propre pour la vie que menaient ces religieux, et leur donna des ornements fort honnêtes.

Je ne veux pas passer sous silence la manière dont Notrc-Scigneur les pourvut d'eau , et que l'on considéra comme un miracle. Un jour, après souper, le père Antoine, qui était prieur, étant dans le cloître

DES CAKMES DÉCHAUSSÉS. 80

avec ses religieux, et parlant du bcsoiu qu'ils avaient d'eau, se leva, marqua une croix avec son bâton dans un endroit de ce cloître, l'y planta, et dit : Fouillez ici. On lui obéit; et après que l'on eut un peu creusé, il en sortit une si grande quantité d'eau excellente à boire, que l'on a peine à la tarir lorsque l'on veut curer le puits que l'on y a fait. Ayant ensuite enfermé un jardin, ils ont fait tout ce qu'ils ont pu pour y trouver de l'eau, et employé même pour cela une machine, mais inutilement , quoiqu'ils y aient assez dépensé.

Après avoir remarqué , dans cette première maison si peu habitable, la dévotion qui y paraissait partout, je fus extrêmement édifiée de leur manière de vivre, de leur mortification , de leur oraison, et du bon exemple qu'ils donnaient. Un gentilhomme et sa femme, que je connaissais tous deux , étant venus me trouver, ne pouvaient se lasser de me parler de leur sainteté, et de l'avantage que ce pays en recevait. Ainsi ne doutant point que ce ne fût le commencement d'un grand bien pour le service de Dieu et pour notre ordre, j'en rendais sans cesse grâce à Notrc-Scigncur. Plaise à sa divine Majesté que cela aille toujours croissant, comme il a fait jusqu'à cette heure. Ces marchands dont j'ai parlé disaient qu'ils n'auraient voulu, pour rien au monde, n'avoir point vu ce qu'ils avaient vu; et l'on peut juger par là quel est le pouvoir de la vertu, puisqu'ils estimaient plus celte pauvreté que leurs richesses.

Lorsque j'eus communique avec ces pères de certaines choses, ma faiblesse et mes imperfections m'engagèrent à les prier de modérer la rigueur de leur pénitence, parce qu'ayant demandé à Dieu, avec tant d'ardeur et de prières , de vouloir me donner des personnes capables d'entreprendre ce grand ouvrage, et le voyant si bien commencé, je craignais que le diable , pour empêcher qu'il ne s'achevât, ne les portât à des austérités excessives qui ruineraient entièrement leur santé; au lieu que si j'avais eu plus de foi , j'aurais dû considérer que, puisque c'était une œuvre de Dieu , il la soutiendrait et la pousserait encore plus avant. Mais comme ces bons pères avaient les vertus qui me manquent, ils considérèrent peu ce que je leur dis. Je pris congé d'eux , et je partis extrêmement consolée. Néanmoins, quelques actions de grâces que je rendisse à Dieu d'une faveur si singulière, ce n'était pas autant que je l'aurais dû et qu'elle le méritait, puisque je voyais bien qu'elle était plus grande que celle qu'il me faisait de fonder des monastères de religieuses. Je le prie de tout mon cœur de me faire la grâce de m'acquitter de quelques-unes de tant d'obligations dont je lui suis si redevable Ainsi soit-il.

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FONDATION DU MONASTÈRE DES CARMELITES

DE TOLÈDE

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