‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 38 sur 201 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

La SaiiHe commence de travailler à la fondation tic ce monastère, cl de quelle sorte elle obiiiu du gouverneur de Tolède la permission de s'y établir.

11 y avait à Tolède un fort honnête marchand, nommé Martin Garnirez , qui n'avait jamais été marié ; c'était Un grand homme de bien , et qui menait une vie très-exemplaire; il était très-vérilable, très-fidèle dans schi commerce, et ne pensait à augmenter son bien que pour en faire des œuvres agréables à Dieu. Étant tombé malade de la maladie dont il mourut, le père Paul Hcrmandez, de la compagnie de Jésus, à qui je m'étais confessée lorsque j'étais à Tolède pour y résoudre la fondation de Malagon, désirant extrêmement que l'on en fit aussi une dans cette grande ville, lui représenta le service qu'il rendrait en cola à Dieu, et que l'on pourrait faire dans ce monastère les mêmes dévolions et célébrer les mêmes fêtes, en l'honneur desquelles il avait résolu de faire des chapelles et d'établir des chapelains dans une paroisse. Le malade était si abattu et si près de sa fin , qu'il ne lui restait pas assez de temps pour exécuter celle proposilion ; mais il chargea Alphonse Alvarez Ramirez, son frère, qui était un homme fort raisonnable, fort sincère , fort sage, fort craignant Dieu et fort aumônier, dont je puis rendre témoignage, comme l'ayant vu et traité diverses fois avec lui.

J'élais encore occupée à la fondation de Yalladolid lorsque Martin Garnirez mourut; et le père Hermandez et Alphonse Alvarez Ramircz m'ayant donné avis de ce qui s'était passé, me mandèrent que si je voulais accepter celte fondation, il n'y avait point de temps à perdre. Ainsi je partis aussitôt après que la maison de Valladolid eut été accommodée. J'arrivai à Tolède la veille de l'Annoncialion, et descendis chez madame Louise , où j'avais logé en allant à Malagon. Comme elle m'aime beaucoup , elle me reçut avec grande joie et mes deux compagnes, qui étaient du monastère de saint Joseph d'Avila, personnes de grande piété. Elle nous donna ensuite une grande chambre où nous n'étions pas moins retirées que dans un monastère. Je commençai à traiter de l'affaire avec Alphonse Alvarez et son gendre, nommé Jacques Hortis , qui était un homme de bien , et qui avait étudié eh théologie , mais beaucoup plus arrêté à ses sentiments que son beau-père. Nous ne pûmes sitôt convenir des conditions, parce qu'il m'en demandait que je ne croyais pas raisonnable d'accorder. Dans le même temps que nous agitions cette affaire , on cherchait partout une maison à louer pour y pouvoir prendre

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possession. Mais quelque diligence qu'on y apportât , il fut impossible d'en trouver qui nous fût propre. Je ne pouvais aussi obtenir du gouverneur la permission nécessaire pour notre établissement , que c'était à lui de donner, à cause que le siège archiépiscopal vaquait alors, quoique cette dame chez qui je logeais l'en sollicitât extrêmement , et avec elle un gentilhomme , chanoine de cette église, nommé dom Pierre Manriquez, fils du sénéchal de Caslille, qui est un homme de si grande piété, que bien qu'il soit malsain, il ne laissa pas, quelques années après cette fondation, d'entrer dans la compagnie de Jésus, où il y est encore , et très-considéré pour son mérite et pour sa vertu. Je ne pouvais néanmoins obtenir cette permission , parce que lorsque le gouverneur commençait à se rendre plus favorable, ceux du conseil se trouvaient contraires , que d'un autre côté il n'y avait pas moyen de conclure avec Alphonse Alvarez, à cause de son gendre, pour qui il avait une grande déférence. Enfin nous rompîmes tout , et je me trouvais fort empêchée , à cause que n'étant venue que pour cette seule affaire , il nous aurait été désavantageux de ne pas la terminer. Mais ma plus grande peine était de ne pas avoir la permission, ne doutant point que, pourvu que nous prissions possession , Notre-Seigneur pourvoirait au reste , comme il avait fait en d'autres rencontres. Deux mois s'étant passés de la sorte, et les choses étant toujours en plus mauvais termes, je me résolus de parler au gouverneur, et le Gs supplier de me faire la faveur de venir dans une église, proche la maison où je l'attendais. Il y vint, et je lui dis qu'il était étrange que des filles vinssent à Tolède pour y passer leur vie dans une étroite clôture, dans de très-grandes austérités , et d'une manière toute parfaite , et que ceux qui au contraire passaient la leur clans les plaisirs et les délices voulussent s'opposer à un dessein si louable et si agréable à Dieu. J'ajoutai à cela d'autres raisons, et le touchai de telle sorte, par la hardiesse avec laquelle Notre-Seigneur me lui fit parler, qu'il m'accorda la permission à l'heure même. Ainsi je m'en retournai bien contente , et croyais déjà tout fait, quoique l'on pût dire qu'il n'y avait encore rien de fait, puisque tout mon fonds consistait en trois ou quatre ducats. J'en achetai deux tableaux pour mettre sur l'autel, deux paillasses et une couverture. Quant à une maison , on n'en parlait plus depuis que j'avais rompu avec Alphonse Alvarez. Mais un marchand de la ville, nommé Alphonse d'A villa, fort de mes amis, qui n'est point marié, et ne s'occupe qu'à assister les prisonniers et à d'autres bonnes œuvres , m'avait dit de ne point m'en mettre en peine, qu'il m'en trouverait une, et le malheur voulut qu'il tomba malade.

Le père Martin de la Croix, religieux de l'ordre de saint François, personne de grande sainteté, était un peu auparavant venu à Tolède et y avait demeuré quelques jours. Un homme assez pauvre, qu'il confessait, nommé Àndrade , vint , suivant l'ordre qu'il lui en avait donné en partant , me trouver dans une église où j'entendais la messe, pour s'offrir

a me rendre louî le service qui serait on son pouvoir, qui ne s'étendait qu'à nous assister ciesa personne. Je le remerciai; et mes compagnes et moi trouvâmes assez plaisant que ce saint personnage nous eût envoyé un tel secours, parce que ce jeune liommc ne paraissait pas trop propre pour traiter avec des carmélites déchaussées.

Lorsque je me vis avec cette permission, mais sans aucune assistance, ne sachant à quoi me résoudre, je nie souvins de ce jeune homme, et je ie dis à mes compagnes. Elles ne purent s'empêcher d'en rire . et me répondirent de me bien garder de me servir de lui, que cela ne sen irait qu'à découvrir Faiïairc. Néanmoins , comme il m'avait clé envoyé par un grand serviteur de Dieu, et que je ne pouvais croire qu'il n'y eût quelque chose d'extraordinaire, j'étais si persuadée qu'il nous pourrait être utile, que, sans m'arrêtera ce qu'elles médisaient, je l'envoyai quérir. Après lui avoir extrêmement recommandé le secret, je lui dis l'étal de l'affaire , et le priai de nous chercher une maison à louer, dont je donnerais un répondant, et ce répondant était Alphonse; d'Avila, que j'ai dit être tombé malade. Ce jeune homme me promitde faire a< ce grande joie ce que je désirais, et dès le lendemain au matin il vint me dire dans l'église des Jésuites , où j'entendais la messe , qu'il avait trouvé une maison fort proche de nous, qu'il m'en apportait les clefs, et que nous n'avions qu'à l'aller voir. Nous y fûmes, et la trouvâmes si commode, que nous y demeurâmes près d'un an. Peut-on trop, en cette rencontre , admirer la conduite de Dieu? Des personnes riches s'étaient mises en peine durant deux ou trois mois de nous chercher une maison, et n'en avaient pu trouver dans tout Tolède. Et ce jeune homme, qui n'avait pour tout bien que sa bonne volonté, nous en trouva une aussitôt. J'en dis de même quand je considère que ce monastère se pouvant établir très-facilement, par le moyen d'Alphonse Alvarez, Dieu permit que nous ne pûmes tomber d'accord avec lui, afin que cette fondation se fit dans la pauvreté et avec travail.

Comme nous étions satisfaites de la maison , je me résolvais de ne point différer à nous en mettre en possession , de peur qu'il ne s'y renronirât quelque obstacle. Lorsque Andradc vint me dire qu'on nous la rendrait libre dès le jour même, et que nous n'avions qu'à y faire porter nos meubles, je lui répondis que cela serait bientôt fait, puisqu'ils ne consistaient qu'en une couverture et deux paillasses. Ces paroles auraient dû l'étonner, et mes compagnes ne pouvaient approuver que je lui eusse parlé de la sorte, à cause que nous voyant si pauvres, il pourrait cesser de nous assister; mais je n'avais pas fait cette réflexion, et ma simplicité ne produisit point cet effet en lui , parce que Dieu, qui lui donnait la volonté de nous servir, n'avait garde de manquer de la lui continuer, jusqu'à ce que son œuvre fût accomplie. Ainsi il ne travailla pas avec moins d'affection qu'au reste à faire venir des ouvriers et à accommoder la maison. Nous empruntâmes des ornements et les autres choses nécessaires pour célébrer la sainte messe; et à l'entrée

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de la nuit, étant accompagnées d'un officier, nous fumes en prendre possession au son d'une de ces clochettes dont on se sert à l'élévation de la sainte hostie, à cause que nous n'avions point de cloche.

Nous employâmes le reste de la nuit à tout accommoder. Mais nous ne trouvions point de lieu propre pour une chapelle, sinon dans une salle où l'on entrait par une petite maison proche de la grande, et qui en dépendait. Elle nous avait aussi été louée, et elle était encore occupée par quelques femmes.

Au point du jour nous ouvrîmes la porte, qui n'était que dans une cloison et répondait sur une petite cour, sans en oser rien dire à ces femmes , de peur qu'elles ne découvrissent l'affaire. Elles sortirent du lit fort effrayées, et nous n'eûmes pas de peine à les apaiser. Mais l'heure de dire la messe étant venue , et leur ayant fait entendre ce qui nous avait obligées d'en user ainsi , elles s'adoucirent , et cela ne passa pas plus avant.

Je connus depuis la faute que la passion d'achever celle œuvre de Dieu nous avait fait faire , de ne pas prévoir les inconvénients. Car la personne à qui le logis appartenait, ayant su que nous y avions fait une chapelle , nous donna beaucoup d'affaires , dans la créance que si nous étions content de l'état où nous avions mis cette maison , nous ne voudrions pas l'acheter ce qu'elle valait. Dieu permit néanmoins qu'elle s'apaisa. D'un autre côté, ceux du conseil ayant appris que j'avais établi le monastère dont ils m'avaient refusé la permission , en furent fort irrités , et le gouverneur était absent. Ils allèrent trouver un des seigneurs ecclésiastiques pour se plaindre de ce qu'une fille avait eu la hardiesse d'entreprendre de faire cette fondation contre leur volonté. Mais il se rencontra que je lui avais dit en confiance ce qui s'était passé. 11 ne fit pas semblant de le savoir, et les adoucit le mieux qu'il put, en leur disant que j'avais déjà fait de semblables établissements, et que ce n'avait pas été, sans doute, sans que j'en eusse le pouvoir.

Quelques jours après , ces messieurs nous firent signifier des défenses de continuer à faire dire la messe dans notre monastère, jusqu'à ce que nous eussions représenté les expéditions en vertu desquelles nous l'avions entrepris. Je répondis avec grande douceur que je leur obéirais , quoique je n'y fusse pas obligée ; et je priai aussitôt dom Pierre Manriquez, ce gentilhomme dont j'ai parlé, de leur aller montrer nos patentes. 11 y fut, et les apaisa, en leur représentant que c'était une chose déjà faite , sans quoi ils nous auraient donné de la peine.

de l'amour de la pauvreté.

Nous passâmes quelque temps , n'ayant pour tous meubles que notre couverture et nos deux paillasses , et il y eut tel jour que nous n'avions pas seulement autant de bois qu'il en faudrait pour faire rôtir une sardine. Mais Dieu inspira à une personne de jeter un fagot dans notre chapelle, ce qui nous vint bien à propos. Comme le froid élait très-

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grand, nous le sentions fort durant la nuit, et nous y remédiions le mieux que nous pouvions avec cette couverture et nos manteaux de gros drap , qui nous rendaient souvent ainsi de grands services On aura sans doute peine à comprendre que cette dame qui m'aimait tant, nous laissât dans une si grande pauvreté. Je n*en sais point d'autre raison , sinon que Dieu le permettait pour nous faire pratiquer cette vertu. Il est vrai aussi que je ne lui demandais rien , parce que je suis naturellement Irès-éloignée de vouloir être à charge à personne, et qu'il se pouvait faire aussi qu'elle n'y pensait point. Car je lui suis obligée de choses beaucoup plus importantes que celles dont nous avions alors besoin.

Cette pauvreté dans laquelle nous nous trouvions, nous remplissait de tant de consolations et de joie , que je ne saurais m'en souvenir sans admirer les trésors cachés que Dieu renferme dans les vertus ; mais ce contentement dura peu, parce qu'Alphonse Alvarez et d'autres nous donnèrent bientôt après au-delà de nos besoins. Je ne sentis pas moins de peine qu'un avare à qui l'on ravirait quelque chose de grand prix , et elle de mes compagnes n'était pas moindre. Ainsi leur demandant ce qu'elles avaient d'être si tristes , elles me répondirent : Comment ne le serions-nous pas, ma mère, puisqu'il semble que nous ne sommes plus pauvres? Depuis ce jour, mon amour pour la pauvreté s'augmenta de telle sorte, et je me suis trouvée si élevée au-dessus du désir de Imites les choses temporelles, qu'elles me paraissent indignes d'être considérées, quand je pense que l'avantage d'en être privé met l'âme dans une telle tranquillité, qu'elle n'a besoin de rien.

Lorsque je traitais de la fondation avec Alphonse Alvarez, plusieurs trouvaient à redire qu'il n'était pas d'assez grande condition, quoiqu il fût d'une bonne famille, d'une aussi grande ville qu'est Tolède, et qu'il ne manquât pas de bien. Mais cela ne me faisait point d'impression, liane que, grâce à Dieu, j'ai toujours plus estimé la vertu que la noblesse. On en avait néanmoins tant rompu la tète au gouverneur, qu'il ne m'accorda la permission qu'à la «barge de me conduire dans cette occasion comme j'avais fait dans les autres.

On recommença donc d'agiter l'affaire, et cela m'embarrassait fort. Toutefois, comme l'établissement était déjà fait, je me proposai de donner la grande chapelle ; et quant au reste du monastère, on le laissa en l'état où il était. Une. personne de grande qualité désirait d'avoir celle chapelle; mais y ayant divers avis sur ce sujet, je ne savais à quoi me résoudre. Notre-Seigneur m'ouvrit les yeux en me disant : Croyez-vous^ donc que la noblesse et ces qualités relevées que Von estime tant dans le monde seront fort considérées an jour du jugement dernier? Urne reprit ensuite sévèrement d'avoir écouté des discours qui doivent être méprisés par ceux qui ont renoncé au siècle.

Je demeurai toute confuse, et résolus d'achever le traité en abandonnant cette chapelle. Je n'y ai point eu de regret; car l'on a vu que sans

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cela il nous aurait été impossible d'acheter la maison où nous sommes maintenant , qui est lune des plus belles de Tolède. Elle a coûté douze mille ducats; et la quantité de messes qui s'y disent, nous donne et au peuple une grande consolation. Que si je me fusse arrêtée à ces vains raisonnements, nous n'aurions pu nous établir si commodément, et aurions fait- tort à celui qui nous a fait de si bon cœur une si grande charité.

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