‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 39 sur 201 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

La Sainte parle Jans ce chapitre des excellentes vérins des religieuses de ce nouveau monastère fondé dans Tolède.

J'ai cru devoir rapporter ici certaines choses faites pour le service de Dieu, par quelques religieuses de ce monastère , afin que celles qui viendront après nous s'efforcent de les imiter.

Une d'elles , nommée Anne de la mère de Dieu, vint y prendre l'habit avant que la maison fût achetée. Elle était alors âgée de quarante ans, et avait employé toute sa vie en bonnes œuvres. Quoiqu'il ne lui manquât rien de toutes les commodités qu'elle pouvait désirer, parce qu'elle était seule et avait du bien, elle résolut d'y renoncer pour embrasser la pauvreté et la soumission de l'esprit qui se rencontrent dans la vie religieuse. Elle me vint voir, et encore qu'elle eût peu de santé, je la trouvai si bien disposée, et remarquai tant de pureté dans celte âme, que je crus ne pouvoir choisir un meilleur sujet pour commencer cette fondation ; et ainsi je la reçus. Dieu lui donna plus de santé dans les austérités et l'assujétissement auxquels l'obéissance oblige qu'elle n'en avait dans l'aise et la liberté dont elle jouissait auparavant. Je ne le pus voir sans en être fort touchée, et ce qui m'oblige de parler d'elle, est qu'avant de faire profession, clic donna en aumône à cette maison tout son bien, qui était très-considérable. Cela me fit tant de peine, que, ne pouvant me résoudre à l'accepter, je lui représentai que peut-être elle s'en repentirait, parce que, s'il lui arrivait que ne pouvant larecevoir à profession, nous la renvoyassions sans lui rendre ce qu'elle nous aurait donné, ce lui serait une chose bien rude. J'insistai extrêmement sur ce point, pour deux raisons. L'une, afin que ce ne lui fût pas an sujet de tentation, et l'autre pour l'éprouver. Elle me répondit que, quand ce que je lui disais arriverait, elle perdrait de bon cœur tout son bien pour l'amour de Dieu ; et je ne pus lui faire changer de sentiment. Elle a vécu très-contente , et avec beaucoup plus de santé qu'elle n'en avait auparavant.

La mortification et l'obéissance qui se pratiquaient dans cette maison étaient merveilleuses. Et pendant le temps que j'y demeurai , je remarquai que la supérieure devait bien prendre garde à ce qu'elle disait. Car encore que ce fût sans dessein , ces excellentes religieuses l'exécutaient aussitôt. Regardant Un jour une petite marc qui était dans le jardin, je dis eu jetant les yeux sur une religieuse qiu était oroche de

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moi : Que forait une telle, si je lui disais de se jeté* dans cette mare? A peine avais-je achevé ces paroles, qu'elle était déjà dans l'eau ; et elle fut si trempée, qu'il lui fallut changer d'habit. '

Une autre fois, et j'étais présente, lorsque les sœurs allaient à coniVssr . une d'elles qui attendait qu'une autre eût achevé de se confesser, s'approcha de la supérieure pour lui parler. Sur quoi cette supérieure loi demanda si c'était là une bonne manière de se recueillir, et ajouta qu'elle ferait mieux de mettre la tête dans un puits qui était proche, pour penser à ses péchés. La religieuse prit ces paroles pour un corn mandement de se jeter dans le puits, et courut si promptement pour l'exécuter, que, si on ne l'en eût empêchée, elle s'y serait jetée, croyant en cela rendre un grand service à Dieu. J'ai vu dans ces bonnes religieuses tant de semblables exemples de mortification , qu'il a fallu que des personnes doctes les aient instruites des règles que l'on doit observer en ce qui regarde L'obéissance, parce qu'elles la portaient jusqu'à un tel excès, que, si leur intention ne les eût rendues excusables , elles auraient plutôt démérité que mérité en la pratiquant de cette manière. Mais ce n'est pas seulement dans ce monastère, dont je me suis par occasion trouvée obligée de parler, que l'on agit de la sorte. On voit aussi dans les autres tant de choses extraordinaires, que je voudrais n'y avoir point de part, pour pouvoir en rapporter quelques-unes, afin de rendre à Notre-Seigneur les louanges qui lui sont dues des grâces qu'il lui plaît de faire à ses servantes.

Lorsque j'étais encore dans cette maison , une religieuse tomba malade d'une maladie dont elle ne se releva point. Après qu'elle eut reçu le saint viatique et l'extrème-onction, elle se trouva dans un si grand repos , et même dans une telle joie , que nous pouvions lui parler comme si elle eût été en pleine santé, et la prier, quand elle serait dans le ciel, de nous recommander à Dieu et aux saints pour qui nous avions une dévotion particulière. Un peu avant qu'elle expirât, j'allai prier pour elle devant le très-saint Sacrement, et demander à Dieu de l'assister à la mort. Comme j'en revenais , je vis en entrant dans sa chambre Jésus-Christ Notre-Seigneur sur le milieu du chevet de son lit, avec les bras un peu étendus comme pour la soutenir, et il me dit: Que je m'assurasse qu'il assisterait de la même sorte toutes les religieuses qui mourraient dans ce monastère ; cl qu'ainsi elles ne devaient point appréhender en cette dernière heure les tentations du démon. Ces paroles me consolèrent extrêmement; je m'approchai de la malade, et elle me ilit : O ma mère, que je verrai de grandes choses ! Elle mourut aussitôt après dans une disposition tout angélique.

J'ai remarqué en d'autres, qui sont aussi mortes, qu'elles étaient dans le môme repos et la même tranquillité qu'elles auraient été dans le ravissement ou l'oraison de quiétude, sans faire paraître en nulle manière être tentées ; ce qui me fait espérer que Dieu m'accordera une semblable grâce, par les mérites de son Fils et de la glorieuse Vierge,

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dont j'ai l'honneur de porter l'habit. C'est pourquoi , mes filles , efforçons-nous de vivre comme de véritables carmélites. Cette vie est courte: et si nous savions quelles sont les peines que plusieurs souffrent à l'heure de la mort, et les artifices dont le diable se sert pour les tenter, nous ne pourrions trop estimer la grâce que Dieu nous fait de nous assister dans ces moments si redoutables.

Je rapporterai sur ce sujet un autre exemple d'un de mes alliés. C'était un grand joueur, et il avait quelque teinture des lettres. Le diable se servit de ce moyen pour le tenter, en lui faisant croire que le repentir était inutile à l'heure de la mort. Il était si persuadé de cette fausse opinion , qu'encore qu'il témoignât un fort grand regret de ses péchés , on ne pouvait le faire résoudre à se confesser, parce qu'étant damné, disait-il, cela serait inutile. Un savant religieux dominicain , qui était son confesseur, combattait son erreur par plusieurs raisons très-fortes , mais en vain, tant le démon lui inspirait de subtilités pour y répondre. Quelques jours se passèrent de la sorte , durant lesquels ce religieux et d'autres prièrent sans doute beaucoup pour ce pauvre homme, puisque Dieu lui fit miséricorde. Son mal , qui était un mal de côté , le pressant extrêmement, ce confesseur employa pour le convaincre des raisons encore plus fortes que les premières ; mais elles auraient peu servi, si Dieu ne l'eût regardé d'un œil de compassion, et ne lui eût touché le ceeur. Alors, ce bon prêtre s'approchant pour lui parler, le malade se leva sur son lit comme s'il eût été en bonne santé, et lui dit : Puisque vous croyez que la confession peut me servir, je suis résolu de me confesser. II envoya ensuite quérir un notaire, et prit pour témoins ceux qui se trouvèrent présents , qu'il s'engageait par un serment solennel à ne jamais jouer, et à changer de vie, si Dieu voulait la lui prolonger. Il se confessa ensuite très-bien , et reçut les sacrements avec tant de dé\otion , qu'il y a sujet de croire qu'il est sauvé.

Dieu veuille, mes sœurs, nous faire la grâce d'observer si parfaitement notre règle , que nous vivions comme de véritables filles de la sainte Vierge , afin de nous rendre dignes de l'effet des promesses qui! lui a plu de nous faire. Ainsi soit-il.

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