CHAPITRE XVI
La Sainle funde ces deux monastères à la prière du prince Ruy-Gomez de Sylva el de la princesse o'Eboly, sa femme, qui élant veuve, se rend religieuse dans celui des carmélites. Elle se retire ensuite d'avec elles , et elles quilieni celte maison pour s'aller établir à Ségovie.
Nous demeurâmes, comme je l'ai dit. près d'un an à Tolède ; et lorsque ce monastère eut 6'é entièrement établi, j'employai quinze jours à
faire accommoder l'église, à mettre des grilles, et à d'autres choses nétires qui n'étaient pas en petit nombre. Tout fut achevé la veille de la Pentecôte , et j étais si lasse d'avoir passé ce temps parmi les ouvriers, qu'étant au réfectoire le jour de cette grande fête, je me trouvai si consolée d'être délivrée de ces ennuyeuses occupations , et de pouvoir passer quelques heures dans l'oraison avec Notre-Seigncur, que je ne pouvais presque manger. Mais cette joie ne dura guère. On me vint dire qu'un officier de la princesse d'Eboly , femme du prince Ruy-Goincz «Je Sylva, me demandait. Je l'allai trouver, et appris que le sujet de son voyage était la fondation d'un monastère à Pastrane, dont cette princesse et moi avions autrefois traité ensemble, mais que je ne croyais pas devoir s'exécuter si promptement. Cela me donna de la peine, parce que le monastère de Tolède ne venant que d'être établi, et avec tant de contradictions, je voyais de grands inconvénients à l'abandonner. Ainsi je résolus de n'y point aller, et m'en excusai. Sur quoi cet officier me répondit que sa maîtresse s étant déjà rendue à Pastrane pour ce sujet, ce serait lui faire un affront. Cette considération ne me persuada pas ; je lui en représentai les raisons, et lui dis qu'après qu'il aurait dîné, j'écrirais à la princesse. Ma réponse ne put lui plaire; mais il était si sage, qu'il fut touché de mes raisons.
Comme les religieuses qui ne faisaient que d'être reçues en ce nouveau monastère n'auraient sans doute pu comprendre qu'on l'abandonnât si promptement, j'allai , dans une si fâcheuse rencontre , me prosterner devant le saint Sacrement, pour prier Noire-Seigneur de me faire la grâce d'écrire de telle sorte à la princesse, que je ne la mécontentasse pas; et il importait de l'éviter, parce que , dans ce commencement d'établissement des monastères des carmes déchaussés, on avait besoin de la ferveur du prince Ruy-Gomez , qui était en très-grand crédit auprès du roi. Je ne saurais dire si celte dernière pensée me vint alors dans l'esprit, mais je sais bien que je ne voulais pas désobliger la princesse. Etant en cet état, il me fut dit dans l'oraison , de la part de Dieu , que je ne fisse point de difficulté d'aller ; qu'il s'agissait de plus que cette fondation, et que je portasse avec moi la règle elles constitutions. Quelque raison que j'eusse de ne point aller, ce que je venais d'entendre m'obligea de suivre la conduite que j'avais accoutumé de tenir en de semblables occasions, qui était de ne rien faire que par l'avis de mon confesseur. Ainsi je le fis prier de venir; et sans lui dire ce que j'avais entendu , afin de m'assurcr davantage sur l'avis qu'il me donnerait en ne le prévenant pas, je priai Dieu, selon ma coutume, de l'éclairer et de l'inspirer pour me donner un conseil conforme à sa sainte volonté.
Mon confesseur, après avoir tout examiné, fut d'avis que j'y allasse , et je parlis de Tolède à la seconde fête de la Pentecôte. En passant par Madrid, qui se rencontrait sur notre chemin, nous logeâmes, mes compagnes et moi, dans un monastère de religieuses de Saint-François, où madame Léonor Mascaregnas , qui avait élé gouvernante du roi, et qui
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est une grande serrante de Dieu, s'est retirée. Elle m'y avait déjà reçue avec beaucoup de bonté , lorsque d'autres occasions m'avaient obligée de passer par !à.
LE PÈRE M Alt I AN DE SAINT- BENOIT
Cette dame me dit quelle se réjouissait de ce que j'étais venue dan3 une telle conjecture , parce qu'il y avait un bon ermite qui désirait extrêmement de me connaître, et qu'il lui semblait que la vie que lui et ses compagnons menaient avait une grande conformité avec la nôtre. Comme il n'y avait encore que deux religieux qui eussent embrassé noire réforme , cette proposition me parut fort avantageuse, et je la suppliai de me faire parler à cet ermite. 11 logeait dans une ebambre qu'elle lui avait donnée, et avait avec lui un jeune frère, nommé Jean de la Misère, très-verlueux et fort simple en ce qui regardait les eboses du monde. Dans les conférences que nous eûmes ensemble, ce père me dit qu'il avait dessein d'aller à Home. Mais avant que de passer outre, je veux rapporter ce que je sais de lui. 11 se nommait Marian de saint Benoît, et était Italien de nation, docteur, et très-habile. 11 avait été intendant de la reine de Pologne, n'avait point voulu se marier, et avait, quitté une commanderic de Saint-Jean pour suivre l'inspiration que Dieu lui donnait de ne penser qu'à son salut. On l'accusa d'avoir été complice d'un meurtre dont il était très-innocent, et il demeura deux ans en prison sans vouloir prendre d'avocat pour le défendre, remettant entre les mains de Dieu et des juges la justice de sa cause. De faux témoins, comme ceux qui accusèrent Susanne, soutenaient qu'il les avait engagés à faire cet assassinat. Mais leur ayant été demandé séparément en quel lieu, et comment il leur avait parlé, l'un dit qu'il était alors sur son lit; l'autre, qu'il était assis sur une fenêtre; et enfin ils confessèrent que leur déposition était fausse, elle déchargèrent entièrement. 11 me dit qu'il lui avait beaucoup coûté pour empêcher qu'ils ne fussent sévèrement punis, et que pouvant perdre son persécuteur, il avait fait tout ce qu'il avait pu pour le sauver.
Comme il était extrêmement vertueux , sincère et chaste , Dieu lui ouvrit l'esprit pour connaître le néant du monde , et lui inspira le goût de la retraite. Il jeta ensuite les yeux sur tous les ordres pour voir dans lequel il s'engagerait; et il n'en trouvait point où il ne remarquât quelque chose qui n'avait aucun rapport à la disposition où Dieu le mettait. Lorsqu'il était dans ces pensées, il apprit que quelques ermites vivaient en communauté dans le désert de Tardon , près de Séville , sous la conduite d'un saint homme nommé le père Mathieu ; que leurs cellules étaient séparées ; qu'ils ne disaient point l'office ensemble, mais seulement une oraison après avoir entendu la messe; et que sans avoir de revenu, ni recevoir d'aumônes, ils vivaient du travail de leurs mains dans une grande pauvreté , et mangeaient séparément; ce qui me parut un portrait de nos saints pères. Ce bon homme embrassa cette manière
de \ i\ re , et la pratiqua durant huit ans. Mais le saint concile de Trente, tenu en ce même temps, ayant obligé les ermites d'entrer dans les ordres de religieux , il voulait aller à Rome pour obtenir la permission tle continuer sa manière de vivre. Quand il m'eut raconté ce que je viens de rapporter, je lui montrai notre ancienne règle , et lui dis qu'il pou- ^ ait , sans se donner tant de peine , ne rien changer en ce qu'il avait pratiqué jusqu'alors, puisque c'était la même chose, et particulièrement pour ce qui regardait le travail des mains, qui était ce qu'il affectionnait davantage , parce que l'amour du bien , disait-il , est ce qui perd tout le monde et fait mépriser les religieux. Comme j'étais en cela de son sentiment , nous entrâmes en discours sur tout le reste , et lui ayant représenté qu'il pouvait , sans changer d'habit , rendre un grand service à Dieu, il me dit qu'il y penserait la nuit. Je ne doutai point qu'il ne fût presque persuadé de mes raisons , et je compris que c'était ce que Dieu m'avait fait entendre dans l'oraison, que j'allais pour une affaire plus importante que celle de l'établissement d'un monastère de religieuses. Ainsi je ressentis une extrême joie dans la créance que si ce bon père s'engageait dans notre ordre, il pourrait y servir Dieu très-utilement. Notre-Seigneur le loucha de telle sorte durant cette nuit, qu'il me vint dire le lendemain qu'il était entièrement résolu, et qu'il ne pouvait assez s'étonner de ce changement si prompt arrivé en lui , et encore par l'entremise d'une femme, ce qu'il me dit quelquefois, comme si j'en avais été la cause , au lieu que c'est Dieu seul qui remue et change les cœurs. Peut-on trop admirer sa conduite ? Ce saint religieux avait passé plusieurs années sans savoir à quoi se déterminer pour embrasser un état certain et arrêté , celui où il se trouvait ne l'étant pas , puisque lui et ses compagnons ne faisaient point de vœux, ni ne s'engageaient à rien qui les obligeât pour toujours , mais vivaient seulement dans la retraite ; et tout d'un coup Dieu lui fit connaître le service qu'il pouvait lui rendre en cet autre état pour continuer et confirmer ce qui était déjà commencé , car il a été très-utile à notre ordre , et a souffert pour ce sujet de grands travaux ; il en souffrira sans doute encore jusqu'à ce que tout soit bien affermi, selon qu'on en peut juger parles contradictions qui se rencontrent au rétablissement de notre première règle; et son esprit, son habileté et sa bonne vie , lui donnent beaucoup de crédit auprès de plusieurs personnes qui nous favorisent et nous protègent. 11 me dit ensuite que le prince Ruy-Gomez , qu'il avait vu à Pastrane, où je m'en allais, lui avait donné en ce lieu-là une place pour y bâtir un ermitage, que son dessein était de le mettre de notre ordre, et qu'il en prendrait l'habit. Je lui en témoignai une grande joie, et en remerciai Notre- Scigncur, parce que des deux monastères d'hommes que notre révérendissime père général m'avait permis d'établir , il n'y en avait encore qu'un qui le fût.
J'envoyai vers le père provincial qui était sorti de charge, et vers celui qui y était entré, pour obtenir leur consentement, sans lequel
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je ne pouvais rien faire , et j'écrivis à dom Alvarez de Mendoce, évéque d'Avila, qui nous affectionnait beaucoup, pour le supplier de les disposer à nous l'accorder. Dieu permit qu'ils n'en firent point de difficulté , parce qu'ils crurent que ce nouvel établissement, dans un lieu si solitaire, ne leur apporterait point de préjudice ; et le père Marian me donna parole de prendre l'habit aussitôt que ce consentement serait arrivé. Ainsi je continuai mon voyage avec joie, et fus parfaitement bien reçue à Pastrane de la princesse et du prince Ruy-Gomez. Ils nous donnèrent un logement séparé , et nous y demeurâmes plus longtemps que nous ne pensions , à cause que la maison que la princesse nous destinait s'étant trouvée trop petite , elle l'avait fait accroître de beaucoup, sans néanmoins rien abattre des gros murs.
Nous y passâmes trois mois et y souffrîmes assez , parce que la princesse désirait de moi des choses contraires à nos constitutions que je ne pouvais lui accorder , et que j'aimais mieux m'en retourner sans rien conclure. Mais le prince son mari , qui était très-sage , entra dans mes raisons et la rendit capable de les entendre. Je me relâchai seulement en certains articles , à cause que je désirai beaucoup plus d'établir un monastère religieux qu'une maison de religieuses, parce que j'en connaissais l'importance ; en quoi la suite fit voir que je n'avais pas tort.
Le consentement des pères provinciaux étant arrivé, le père Marian et son compagnon vinrent aussitôt, et le prince et la princesse trouvèrent bon que l'ermitage qu'ils avaient donné fût changé en uu monastère de carmes déchaussés. J'envoyai quérir à Mancera le père Antoine de Jésus pour commencer cette fondation ; je travaillais à leurs robes , à leurs manteaux , et tout ce qui pouvait dépendre de moi pour mettre les choses en état qu'ils pussent bientôt prendre l'habit, et comme je n'avais avec moi que deux religieuses, j'en fis venir quelques autres du monastère de Médine— du-Champ ; il s'y rencontra un père carme , nommé Balthazar de Jésus , qui était un fort bon prédicateur, et lorsqu'il apprit le dessein de l'établissement de ce monastère de carmes déchaussés , il vint avec ces religieuses , dans la résolution d'embrasser cet institut, comme il fit; et j'en louai beaucoup Dieu quand il me le dit. Il donna l'habit de frère convers au père Marian et à son compagnon , m'ayant été impossible de faire résoudre le premier à être du chœur, quelques instances que je lui en fisse, parce que son humilité était si grande, qu'il ne voulait occuper que le dernier lieu. Mais un commandement de notre père général l'obligea depuis à se faire prêtre.
Après que les deux monastères, l'un d'hommes et l'autre de filles, furent fondés, et que le père Antoine de Jésus fut armé, on commença à recevoir dans le premier des novices, dont les vertus de quelques-uns ont été si éminentes, que si Dieu veut qu'elles soient connues , il suscitera des personnes qui les écriront beaucoup mieux que je ne le pour
rais faire, avouant sincèrement que cela passe ma rapacité. Quant au monastère île tilles , il fut établi avec une grande satisfaction du prince et de la princesse sa femme, et il ne se pouvait rien ajouter aux témoignages qu'elle leur donna de son affection, jusqu'à la mort de ce prince. Mais le démon , ou peut-être Dieu , pour des raisons qui nous sont cachées , fit changer les choses de face. Elle fut si vivement touchée de sa perte, que sans attendre que le temps modérât sa douleur, elle se rendit religieuse par une résolution précipitée. Alors la clôture et les austérités auxquelles elle n'était point accoutumée , se joignant à son affliction , et les ordonnances du saint concile de Trente ne permettant pas à la supérieure de lui accorder les adoucissements qu'elle désirait , elle s^ dégoûta de telle sorte, et ensuite de toutes les autres religieuses, que même après avoir quitté l'habit et s'être retirée dans sa maison , elle ne pouvait les souffrir. Ces pauvres filles , de leur côté , ne pouvant plus vivre en repos, il n'y eut rien que je ne fisse auprès de nos supérieurs pour obtenir la permission d'abandonner ce monastère , et en établir un autre à Ségovie. Elles s'y en allèrent, comme on le verra dans la suite , et renoncèrent non seulement à tout ce que la princesse leur avait donné, mais emmenèrent avec elles les religieuses qu'elle avait désiré qu'elles reçussent sans dot. Elles n'emportèrent que les lits et quelques petits meubles qu'elles avaient apportés , et laissèrent les habitants de ce lieu dans un sensible déplaisir de leur retraite. Mais pour moi, j'avais la plus grande joie du monde de les voir délivrées de celte peine , parce que je savais très-certainement qu'elles n'avaient donné aucun sujet à cette princesse d'être mécontente d'elles. Elles la servaient même après qu'elle eût pris l'habit, comme elles faisaient auparavant; et outre les causes de ce changement que j'ai déjà rapportées , on dit qu'une des femmes qu'elle avait menées avec elle donna lieu à ce désordre. Enfin, Noire-Seigneur le permit, à cause qu'il voyait, sans doute, qu'il n'était pas à propos de fonder un monastère en ce lieulà, et ses jugements sont grands et impénétrables. Je ne l'aurais aussi jamais entrepris de moi-même, et je n'avais rien fait dans cette affaire que par l'avis de personnes saintes et savantes.
DU MONASTÈRE DES CARMÉLITES