CHAPITRE XVII
Avis important que la Sainte donne aux supérieures , touchant la conduite qu'elles doivent tenir envers les religieuses , et particulièrement en ce qui regarde l'obéissance et la mortification.
En suite de ces deux fondations , je m'en retournai à Tolède, où je demeurai quelques mois pour acheter la maison dont j'ai parlé , et y mettre toutes choses en bon état.
Durant ce temps je reçus une lettre du recteur de la compagnie de Jésus de Salamanque. 11 me mandait qu'il croyait fort à propos de fonder un monastère dans cette ville, et il m'en alléguait plusieurs raisons. J'en avais déjà eu la pensée, et n'en avais été retenue que parce que je le voulais fonder pauvrement, et que ce lieu-là est pauvre. Mais considérant qu'encore qu'Avila ne le soit pas moins, nous n'y manquions toutefois de rien ; que Dieu assiste toujours ceux qui le servent; que nous sommes en très-petit nombre, et que le travail de nos mains nous aide à vivre , je n:e résolus d'embrasser cette proposition. Ainsi je partis pour aller à Avila demander la permission de l'évèque qui y était alors , et je n'eus point de peine à l'obtenir , à cause que le père recteur l'avait informé de notre manière de vivre, et lui avait fait comprendre qu'il y allait du service de Dieu. Ainsi je regardais ce monastère comme déjà établi , tant la chose me paraissait facile ; et je pensai à louer une maison. Une dame que je connaissais nous en lit avoir une , quoique cela fût assez difficile , parce que le terme n'était pas échu , et que des écoliers y logeaient. Ils promirent d'en sortir quand les personnes pour qui c'était seraient arrivées ; et ils ne savaient qui elles étaient , tant j'avais eu soin de tenir l'affaire secrète , jusqu'à ce que nous eussions pris possession , sachant , par expérience , les efforts que fait le démon pour empêcher que de semblables desseins- ne réussissent. Mais Dieu, qui voulait que la fondation se fit, ne lui permit pas alors de la traverser. Néanmoins elle reçut depuis de si grandes oppositions, qu'elles ne sont pas entièrement cessées dans le temps que j'écris ceci, quoiqu'il y ait déjà quelques années que ce monastère est établi. Ces traverses me font croire que Dieu y sera bien servi , puisque le démon a tant de peine à le souffrir.
Après avoir donc obtenu la permission et m'ètre assurée d'une maison, je partis sans autre confiance qu'en la seule bonté de Dieu. Car je ne connaissais personne en ce lieu-là qui pût m'assister en tant de choses nécessaires pour mettre ce logis en état ; et pour tenir la chose plus secrète , je ne menai qu'une religieuse, ce qui m'était arrivé à .Médinedu-Champ , me faisant juger à propos d'en user de la sorte, jusqu'à ce
que nous eussions pris oossession , afin que si je rencontrais de seins. th 11. 7
blables obstacles , j'en souffrisse soûle le déplaisir avec celle personne dont je ne pouvais me dispenser de me faire accompagner. Nous arrivâmes la veille de la fête de Ions les saints , après avoir passé la moitié île la nuit avec un grand froid, et métré trouvée fort malade au lieu où m mis avions couche.
Je ne rapporte point, en parlant de ces fondations, les grandes incommodités que je souffris par les chemins , soit du soleil , du froid , de la neige qui durait quelquefois tout le jour, de ce que nous nous égarions, de la fièvre , et d'autres maux dont jetais fort travaillée, parce que, grâce à Dieu . je n'ai jamais guère de santé, et que je ne pouvais douter qu'il ne me donnai de la force. Il se rencontrait même quelquefois dans ces fondations qu'ayant de si grandes douleurs , qu'elles arrachaient des plaintes de ma bouche, et que je ne croyais pas pouvoir demeurer dans ma cellule sans m'appuyer; lorsque je me plaignais à Noire-Seigneur de ce qu'il nie commandai! des choses qu'il savait n'être pas en mon pouvoir d'exécuter, il me fortifiait el m'encourageait de telle sorte, que j'oubliais toutes mes peines, bien que je ne laissasse pas de souffrir encore. Ainsi je ne me souviens point que la crainte du travail m'ait jamais empêchée d'entreprendre aucune fondation, quoique j'appréhendasse extrêmement les voyages , principalement quand ils étaient longs ; niais je n'étais pas plus tôt partie que je les comptais pour peu, en considérant celui pour le service duquel je m'y engageais, les louanges qu'on lui donnerait dans ces nouvelles maisons qui lui seraient consacrées, el le bonheur d'y avoir le très-saint Sacrement. Car j'avoue que ce m'est une grande joie de voir augmenter le nombre des églises; et quand je pense à la quantité que les hérétiques ruinent, il me semble qu'il n'y a rien que l'on ne doive faire pour procurer un si grand bien , el recevoir une aussi grande consolation que celle d'avoir en plusieurs lieux , sur nos autels , Jésus-Christ , vrai Dieu et > rai homme , tel qu'il est dans le très-saint Sacrement , quoique la plupart du monde n'y fasse point de réflexion.
Je ne puis assez dire quel était mon contentement de voir, quand nous étions au chœur, des âmes si pures donner avec lant de ferveur des louanges à Dieu , el témoigner leur vertu en tant d'autres manières , comme en ce qui regarde l'obéissance , l'amour de la clôture et de la solitude , et l'ardeur avec laquelle elles embrassent les mortifications. Sur quoi j'ai remarqué que plus elles sonl grandes , plus elles les acceptent avec tant de joie , que leurs supérieures se lasseraient plutôt de les leur proposer qu'elles de les pratiquer, leurs désirs en cela n'ayant point de bornes.
DES MORTIFICATIONS INDISCRETES.
Quoique je me sois éloignée de ce qui regarde la fondation dont j'ai commencé de parler , j'ajouterai ici . mes filles , de crainte de l'oublier, des choses qui me viennent à l'esprit, touchant la mortification, qui uourronl senir aux supérieures. Comme leurs vertus et leurs talents
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sont différents, elles veulent d'ordinaire conduire les religieuses qui leur sont soumises par le chemin qu'elles-mêmes tiennent. Celles qui sont fort mortifiées trouvent facile tout ce qu'elles commandent pour assujétir la volonté, à cause qu'il leur semble qu'elles le feraient sans peine, quoique si on le leur ordonnait, elles y seraient peut-être bien empêchées. C'est pourquoi il faut extrêmement prendre garde à ne rien commander aux autres de ce qui leur paraît rude. Car la discrétion est trèsimportante dans le gouvernement des âmes, et non seulement nécessaire en de semblables rencontres , mais j'ose dire beaucoup plus qu'en d'autres , parce qu'il n'y a point de plus grand compte que celui que nous rendrons des personnes dont nous avons la conduite, tant pour ce qui regarde l'extérieur que l'intérieur. D'autres supérieures, qui ont l'esprit fort élevé , voudraient que l'on priât sans cesse. Sur quoi, comme j'ai dit que Dieu conduit les âmes par des chemins différents , ces supérieures doivent considérer qu'il ne les a pas établies en autorité pour choisir celui qui leur plaît le plus , mais pour suivre celui qui leur est prescrit par la règle et par nos constitutions, quoiqu'elles voulussent en tenir un autre, .le rencontrai dans l'un de nos monastères une de ces supérieures si affectionnée à la pénitence, qu'elle conduisait toutes les sœurs par cette voie , et obligeait qnelquefois la communauté à se donner la discipline durant l'espace de sept psaumes de la pénitence et de quelques oraisons, et de faire d'autres choses semblables. De même, lorsque la prieure aune dévotion extraordinaire pour l'oraison , au lieu de se contenter que les soeurs la fassent à l'heure ordonnée, elle veut qu'elles s'y occupent après matines, quoiqu'elle fit beaucoup mieux de les envoyer dormir. Je le répète encore, si une supérieure est affectionnée à la mortification, elle tourmente ces pauvres filles , et ces innocentes brebis de la sainte Vierge obéissent sans dire mot; ce qui ne me donne pas moins de confusion que de dévotion , et me cause aussi quelquefois une tentation assez grande de voir que ces bonnes filles sont si occupées de Dieu , qu'elles ne s'aperçoivent pas de la faute de leur supérieure qui me fait craindre pour leur santé. Je voudrais qu'on se contentât qu'elles accomplissent leur règle , en quoi il y a assez à travailler , et que le reste se fit avec douceur, particulièrement en ce qui regarde la mortification. Cela est si important, que je conjure, au nom de Dieu , les supérieures d'y prendre garde. Il n'y a rien en quoi la discrétion et la connaissance des talents de chacune des sœurs soient plus nécessaires ; et si l'on ne se conduit dans ces occasions avec une grande prudence, au lieu de leur profiter et de les faire avancer dans le service de Dieu , on leur nuira beaucoup , et on les jettera dans le trouble et l'inquiétude.
Il faut considérer que ces mortifications ne sont pas d'obligation, ni nécessaires pour élever l'âme à une haute perfection, qui est un ouvrage qui ne s'accomplit que peu à peu , en aidant et en conduisant les personnes selon la capacité et l'esprit que Dieu leur donne. Et c'est se
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tromper «pic de s'imaginer que l'on n'a pas besoin d'esprit pour cela . puisqu'il y en a qui demeurent longtemps avant de pouvoir connaître ce que c'est que la perfection et quel est l'esprit de notre règle. Mais celles-là se trouveront peut-être les plus saintes, parce qu'elles ne sauront pas quand il est permis de s'excuser, el autres petites choses semblables , à quoi elles se porteraient Facilement si elles l'entendaient, au lieu que , n'y comprenant rien , il leur parait qu'il y a de la vertu à ne le pas faire.
Je connais une de ces âmes qui est, à mon avis, l'une de toutes celles de nos monastères qui a le plus d'esprit, et à qui Dieu fait de plus grandes grâces, tant en ce qui regarde la pénitence que l'humilité, et qui néanmoins n'a pu entrer dans certaines choses de nos constitutions, comme, par exemple, d'accuser ses sœurs dans le chapitre des fautes qu'elle a remarquées en elles. Il lui semble que c'est manquer de charité, et elle demande comment il lui serait possible de dire du mal de ses sœurs. Je pourrais rapporter d'autres exemples semblables de quelques-unes de celles qui servent Dieu le plus parfaitement, et qui sont dans le reste les plus éclairées.
Une supérieure ne doit pas aussi se persuader de pouvoir bientôt acquérir la connaissance des âmes; cela n'appartient qu'à Dieu, qui seul pénètre le fond des cœurs. 11 faut qu'elle se contente de le suivre, on travaillant de tout son pouvoir à conduire chacune d'elles dans le chemin où il lui plait de la mettre, supposé toutefois qu'elle ne manque pointa l'obéissance ni aux autres points essentiels de la règle el des constitutions. Celle des onze mille vierges qui se cacha, ne laissa pas d'être sainte et martyre . et souffrit peut-être plus que les autres quand elle se présenta ensuite pour être martyrisée.
Pour revenir à la mortification, lorsqu'une supérieure, pour mortifier une religieuse, lui commande une chose qui, bien que petite en ellemême, lui est fort pénible, si elle voit qu'en l'exécutant elle demeure si inquiétée et si tentée, qu'il lui serait plus avantageux qu'on ne la lui eût point ordonnée, la prudence oblige celte supérieure à ne pas tenir envers elle une conduite si rude, mais à dissimuler , et se contenter de la faire avancer peu à peu jusqu'à ce que Notre-Seigneur agisse lui-même en elle, afin que ce qu'elle ferait dans le dessein de servir celte âme, qui ne laisserait pas, sans ces actions de mortification, d'être une fort, bonne religieuse , ne lui soit pas un sujet de trouble et d'abattement d'esprit, ce qui serait une chose terrible ; mais que cette sœur s'accoutume insensiblement à faire comme les autres , ainsi que je l'ai vu arriver : et quand même elle ne le ferait point, elle ne laisserait pas de se sauver. Je connais une de ces personnes qui a toujours été très-vertueuse, et qui, depuis plusieurs années, sert fidèlement Noire-Seigneur en diverses manières, qui a néanmoins quelques imperfections , et souvent des sentiments qu'elle ne peut surmonter, quoiqu'elle les connaisse et me témoigne la peine qu'ils lui font souffrir. Je crois que Dieu permet qu'elle tombe dans
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ces fautes , qui ne sont pas des péchés , afin de l'humilier et de lui faire voir qu'elle n'est pas toute parfaite. Quelques-unes embrassent si volontiers les mortifications , que plus elles sont grandes , plus elles s'en réjouissent, parce que la grâce que Noire-Seigneur leur fait d'assujélir leur volonté leur donne cette force. D'autres , au contraire, ne sauraient supporter de légères mortifications , et leur en ordonner serait comme mettre sur les épaules d'un enfant deux sacs de blé , que non seulement il ne pourrait porter, mais dont le poids l'accablerait. Pardonnez-moi , je vous prie, mes chères sœurs les supérieures, si ce que j'ai remarque en diverses personnes m'a nortée à m'étendre beaucoup sur ce sujet.