CHAPITRE XXII
La Sainlo ne parle dans ce chapitre que des vertus du P. .Jérôme Gralien de la Mère de Dieu, canne déchaussé.
Durant que j'attendais à Veas la permission du conseil des ordres pour fonder le monastère de Cara\nque, un religieux, carme déchaussé , nomme le p'ère Jérôme Gralien de la Mère de Dieu, qui, peu d'années auparavant, avait pris l'habit à Alcala, vint m'y voir. C'était un homme d'esprit, savant, modeste, et qui avait toujours été si vertueux, qu'il paraissait que la sainte Vierge l'avait choisi pour contribuer au rétablissement de l'ancienne règle de son ordre. Lorsqu'il était encore jeune à Alcala, il ne pensait à rien moins, non seulement qu'à embrasser notre règle, mais qu'à se faire religieux. Son père, qui était secrétaire du roi, avait aussi pour lui un dessein bien différent; car il voulait qu'il suivît sa profession. Et lui, au contraire, avait un si violent désir d'étudier en théologie, qu'enfin ses prières et ses larmes lui en obtinrent la permission. 11 fut prêt d'entrer dans la compagnie des Jésuites, qui lui avaient promis de le recevoir, et lui avaient dit d'attendre quelques jours pour de certaines, considérations. J'ai su de lui-même que le vrai traitement qu'on lui faisait lui était pénible , parce qu'il lui semblait que ce n'était pas le chemin du ciel. Il avait toujours pris quelques heures pour faire oraison ; et son recueillement et son honnêteté étaient extrêmes.
En ce même temps, un de ses amis, nommé le père Jean de Jésus, docteur en théologie, prit l'habit de notre ordre dans le monastère de Pastrane. Je ne sais si ce fut par cette occasion, ou par un livre qu'il avait fait de l'excellence et de l'antiquité de notre ordre, qu'il s'y affectionna. Car il prenait tant de plaisir à lire les choses qui le regardaient et à les prouver par de grandes autorités, qu'il dit qu'il avait souvent du scrupule de ce que, ne s'en pouvant tirer, il quittait ses autres études ; et il y employait même ses heures de récréation. O sagesse et puissance de Dieu ! que vous êtes admirables , et qu'il est impossible aux hommes de ne pas accomplir ce que vous voulez ! Vous saviez, Seigneur, le besoin que ce grand ouvrage que vous aviez commencé dans notre ordre avait besoin de semblables personnes, et je ne saurais assez vous remercier de la grâce que vous nous fites en cette rencontre. Car si j'avais eu à choisir entre tous ceux qui étaient les plus capables de servir, dans ces commencements , notre congrégation , je
vous aurais, mon Dieu, demandé ce saint religieux. Que vous soyez béni à jamais!
Lorsque ce père n'avait ainsi aueune pensée d'entrer dans notre ordre, il l'ut prié d'aller à Pastrane pour traiter de la réception d'une religieuse avec la prieure de celui de nos monastères qui subsistait encore en ce lieu-là. Sur quoi je ne saurais assez admirer les moyens dont il plait à Dieu de se servir, puisque s'il y fût allé pour prendre luimême l'habit de notre réforme, tant de personnes auraient travaillé à l'en détourner, qu'il ne l'aurait peut-être jamais fait. Mais la glorieuse Vierge voulut le récompenser de son extrême dévotion pour elle ; car je ne puis attribuer qu'à son intercession, qui ne manque jamais à ceux qui ont recours à son assistance, la grâce que Dieu fit à ce bon religieux de l'engager ainsi dans son ordre , afin qu'il pût, par les services qu'il lui rend , lui témoigner l'ardeur de son zèle.
Étant encore fort jeune, à Madrid, il allait souvent prier Dieu devant une image de cette bienheureuse Vierge qu'il nommait sa maîtresse, et j oe doute point que ce ne soit elle qui a obtenu pour lui de Notre- Seigncur celle grande pureté de cœur qu'il a toujours eue. Il m'a dit qu'il lui semblait quelquefois qu'il remarquait dans ses yeux qu'elle avait beaucoup pleuré, à cause de tant d'offenses que l'on commet contre son Fils. 11 en conçut des sentiments si vifs pour ce qui regarde la gloire de ce Rédempteur du monde, et de si ardents désirs pour le bien des âmes , qu'il n'y a point de travaux qui ne lui paraissent légers quand il rencontre l'occasion de profiter à quelqu'une , comme je l'ai éprouvé en diverses fois.
Ne semble-t-il donc pas, mes filles, que la sainte Vierge, par une heureuse tromperie, le fit aller à Pastrane pour y prendre lui-même l'habit de notre ordre, lorsqu'il ne pensait qu'à le faire donner à un autre? « 0 mon Sauveur ! que les secrets de votre conduite sont impénétrables « d'avoir ainsi disposé les choses pour récompenser ce fidèle serviteur « de ses bonnes œuvres, du bon exemple qu'il avait toujours donné, et « de son extrême affection pour votre glorieuse mère. »
Lorsqu'il fut arrivé à Pastrane, il alla trouver la supérieure pour la prier de recevoir cette fille , sans savoir que Noire-Seigneur l'y conduisait afin d'obtenir par ses prières une semblable grâce pour lui— iiième. Comme par une faveur particulière de Dieu, sa conversation est si agréable, que l'on ne saurait le voir sans l'aimer, aiusi qu'il l'est de toutes les personnes qu'il gouverne , parce qu'encore que sa passion pour l'avancement des âmes ne lui permette pas de dissimuler aucune faute, il les reprend d'une manière si douce, que l'on ne saurait s'en plaindre; celte prieure en fut si touchée, qu'elle conçut un très-grand désir de le voir entrer dans notre ordre; elle représenta ensuite aux sœurs que n'y ayant guère, ou peut-être point de si bon sujet, elles devaient toutes se mettre eu prière pour demander à Dieu de ne pas le laisser aller qu'il n'eût pris l'habit. Et comme cette supérieure est une si