‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 49 sur 201 · DE SÉVILLE · texte numérisé non relu

DE SÉVILLE

grande religieuse, que je crois qu'elle aurait été seule capable d'obtenir cette grâce de Dieu, à combien plus forte raison devait-on l'espérer des prières que tant de bonnes âmes joignirent aux siennes 1 Toutes lui promirent de s'y employer de tout leur pouvoir, et elles le firent par des jeûnes, des disciplines et des oraisons continuelles. Leurs vœux furent exaucés , car le père Gratien étant allé au monastère des pères carmes déchaussés, l'extrême régularité qui s'y pratiquait, la ferveur avec laquelle on y servait Dieu , et que cet ordre était consacré à la sainte Vierge, qu'il désirait si ardemment de servir, lui Orent une telle impression, qu'il résolut de ne point retourner au monde. Le démon ne manqua pas de lui représenter l'extrême douleur qu'il causerait à son père et à sa mère, qui l'aimaient si tendrement, et qui, dans le grand nombre d'enfants qu'ils avaient, le considéraient comme le seul appui de leur famille. Mais il remit le soin de les assister entre les mains de Dieu, pour l'amour duquel il abandonnait toutes choses et se consacrait à sa sainte mère. Ainsi ces bons pères lui donnèrent l'habit avec une grande joie ; et celle de la prieure et des religieuses fut teile, qu'elles ne pouvaient se lasser de remercier Dieu d'avoir accordé cette grâce à leurs prières.

Il passa l'année de son noviciat avec la même humilité que le moindre des novices, et donna, dans une occasion qui s'en offrit, une preuve signalée de sa vertu ; car, le prieur étant absent, on mit en sa place un jeune père qui n'était ni savant, ni habile, ni assez expérimenté pour exercer cette charge, il ordonnait des mortifications si excessives, principalement pour de si bons religieux, que si Dieu ne les eût assistés, ils n'auraient pu les pratiquer. On a reconnu depuis que ce père est si mélancolique, que l'on a de la peine à vivre avec lui, lors même que , n'étant point en charge , il n'a qu'à obéir, et à plus forte raison quand il commande, tant cette humeur, qui produit de si dangereux effets, domine en lui. 11 est d'ailleurs bon religieux, et Dieu permet quelquefois de semblables choses pour perfectionner l'obéissance de ceux qui l'aiment, ainsi qu'il arriva en cette rencontre.

C'a été sans doute par le mérite d'une si parfaite obéissance du père Jérôme Gratien de la mère de Dieu, que Notre-Seigneur a voulu lui apprendre à conduire ceux qui lui sont soumis, après l'avoir pratiquée lui-même. Et afin qu'il ne lui manquât rien de ce qui était nécessaire pour bien gouverner, il soutint de très-grandes tentations trois mois avant que de faire profession. Mais comme il devait être un généreux chef de tant de généreux combattants engagés dans le service de la reine des anges, il résista avec tant de courage à ces assauts , que plus cet esprit infernal le pressait de quitter l'habit, plus il se fortifiait dans la résolution de le porter toute sa vie. Il m'a donné un écrit qu'il fit dans le plus fort de ses tentations; et je l'ai lu avec grande dévotion , parce que l'on y voit clairement de quelle sorte Dieu le soutenait.

On trouvera peut-être étrange que ce saint religieux m'ait communiqué tant de particularités des choses les plus intérieures qui le concer-

niMil ; mais je yeux croire que Dieu l'a permis, afin que je les rapportasse ici pour obliger ceux qui les liront d'admirer les faveurs qu'il fait à ses créatures, puisqu'il sait que ce bon père n'en a jamais tant ilit à nul autre, ni même à ses eonl'esseurs. 11 s'y portait quelquefois à cause que mon âge et ce qu'on lui avait dit de moi lui faisaient croire que j'avais quelque expérience de ces choses; et d'autres fois, parce que la suite du discours l'engageait à nie les confier, aussi bien que d'autres que je ne pourrais écrire sans trop m'étendre; outre que je me retiens, de peur de lui donner de la peine si ce papier tombait un jour entre ses mains. .Mais quand cela arriverait, comme ce ne pourrait être que de, longtemps, j'ai cru devoir rendre ce témoignage à l'obligation que lui a notre ordre dans ce renouvellement de notre ancienne règle. Car. encore qu'il n'ait pas été le premier à y travailler, il y a eu des temps où j'aurais eu regret de ce que l'on avait commencé , si je n'eusse mis mon espérance en la miséricorde de Dieu ; en quoi je n'entends parler que des maisons des religieux, celles des religieuses ayant, par son infinie bonté, toujours bien été jusqu'ici. Ce n'est pas que celles des religieux allassent mal ; mais il y avait sujet de craindre qu'elles ne déchussent bientôt, parce que n'ayant point de provincial particulier, ils étaient soumis aux pères de l'observance mitigée, qui ne donnaient point de pouvoir sur eux au père Antoine de Jésus , qui avait commencé la réforme, et aurait, pu les conduire : joint à cela que notre révérendissime père général ne leur avait point donne de constitutions. Ainsi chaque maison se gouvernait comme elle pouvait, et dans ces différentes conduites l'on souffrit beaucoup, jusqu'à ce que le pouvoir passa entre les mains de ceux de la réforme. J'en étais souvent fort affligée; mais Dieu \ remédia par le moyen du père Gratien , de qui je parle, quand il fut établi commissaire apostolique avec une entière autorité sur les carmes déchaussés et sur les carmélites. 11 fit alors des constitutions pour ces religieux, et notre révérendissime père général nous en avait déjà données. Dès la première fois qu'il visita ces pères, il établit une si grande union entrecux, qu'il parut que Dieu l'assistait , et que la sainte Vierge lavait choisi pour le rétablissement de son ordre. Je la prie de tout mon cœur d'obtenir de son divin Fils de continuer à le favoriser de ses -raies, et le faire de plus en plus avancer dans son senicc. Ainsi soil-il.

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