CHAPITRE XXIII
I.a Sainte çarl pour la fondation du monastère de Sévillc. Incroyables peines et grands périls qu'elle court en chemin, et difficultés qu'elle rencontre à cet olablissement. Hais après qu'elle eût parlé à 1 archevêque, il lui en accorda enfin la permission.
Lorsque ce bon père Gratien vint me visitera Veas, nous nous étions .seulement écrit, mais nous ne nous étions encore jamais vus. quoique je le souhaitasse extrêmement, à cause du bien que l'on m'avait dit de lui. Son entretien me donna beaucoup de joie, el me fit voir que ceux qui l'a-
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vaiinl tant loué ne connaissaient qu'une partie de ses verdis. Je nie sentis, dans nos conférences, soulagée de mes peines. Dieu me fil comprendre, ce me semblait, que je tirerais de grands avantages de sa communication ; et je me trouvais si consolée et si contente, que je ne me connaissais pius moi-même. Sa commission ne s'étendait pas plus loin que l'Andalousie. Mais le nonce Payant envoyé chercher à Yeas , il lui donna aussi pouvoir sur les carmes déchaussés et sur les carmélites de la province de Castille; et j'en eus une telle joie, que je ne pouvais as se/ à mon gré en remercier Notrc-Seigneur.
lui ce même temps on m'apporta la permission de fonder un monastère à Caravaque ; mais comme elle n'était pas telle que je la jugeais nécessaire, on fut obligé de la renvoyer à la cour. Il me fâchait fort de m'en retourner en Castille, parce que j'avais écrit aux fondatrices que cet établissement ne pouvait se faire sans une certaine condition qui y manquait, .et l'on ne put éviter d'aller à la cour. Comme le père G ralien, en qualité de commissaire de la province d'Andalousie, était supérieur de ce monastère, et qu'ainsi je ne pouvais agir sans son ordre , je lui communiquai l'affaire. 11 jugea aussi que si j'abandonnais la fondation de Cara\aque, elle serait ruinée, et que ce serait rendre un grand service à Dieu que d'en faire une dans Séville. Elle lui paraissait facile, à cause qu'elle était demandée par des personnes riches, qui pouvaient présentement nous donner une maison, et que, d'un autre côté, l'archevêque de celte grande ville avait tant d'affection pour notre ordre, qu'elle lui serait très-agréable. Ainsi nous résolûmes que je mènerais à Séville la prieure et les religieuses que je croyais mener à Caravaque. J'avais toujours auparavant refusé, pour de certaines raisons , de faire des fondations dans l'Andalousie; cl quand j'allais à Yeas, si j'eusse su ce qu'il en était, je n'y aurais point été. Mais ce qui me trompa, fut qu'encore que le territoire de celte province ne commence qu'à quatre ou cinq lieues de là, il ne laisse pas d'être de son ressort. Néanmoins je n'eus point de peine à me rendre à la résolution prise par ce sage supérieur, parce que Notre-Seigncur m'a fait la grâce de croire que ceux qu'il élève sur moi en autorité ne font rien que bien à propos.
Nous nous préparâmes aussitôt pour partir, à cause que la chaleur commençait d'être bien grande, et le père Gratien, commissaire apostolique, ayant été mandé parle nonce, nous nous mîmes en chemin, accompagnées du père Julien d'Avila et d'un religieux de notre réforme. Nous allions , selon notre coutume , dans des chariots couverts , et après être arrivés à l'hôtellerie, nous nous mettions tous dans une chambre bonne ou mauvaise, comme elle se rencontrait, et une sœur qui se tenait à la porte recevait ce dont nous avions besoin, sans que ceux qui nous accompagnaient y entrassent. Quelque diligence que nous pussions faire, nous n'arrivâmes à Séville que le jeudi de la semaine de la trèssainte Trinité; et, bien que nous ne marchassions pas dans la grande chaleur du jour, le soleil était si ardent, que lorsqu'il avait donné sur
nos chariols, on \ était dans une espèce de purgatoire. Cela faisait quelquefois penser à ces bonnes sœurs combien les tourments de l'enfer doii en( être grands, puisqu'une incommodité infiniment moindre donne tant de peine; et d'antres fois elles s'entretenaient du plaisir de souffrir pour Dieu. Ainsi elles continuaient leur voyage avec grande joie; et ces six religieuses étaient telles, qu*il me sembla que je n'appréhenderais point, avec une si sainte compagnie, de me trouver au milieu des Turcs, parce qu'elles auraient la force , ou , pour mieux dire , Dieu la leur donnerait, de souffrir pour son amour, qui était le but de tous leurs désirs et le sujet de tous leurs entretiens, tant elles étaient exercées a l'oraison et à la mortification. 11 est vrai que , voyant qu'il fallait les mener si loin, j'avais choisi celles qui me paraissaient les plus propres pour cet établissement , et elles curent besoin de toute leur vertu pour supporter tant de travaux. Je ne dis rien des plus grands, à cause que quelques personnes pourraient s'en trouver blessées.
La veille de la Pentecôte, Dieu les affligea extrêmement par une fièvre qu'il m'envoya si violente, que je n'en ai jamais eue de semblable , et je ne puis attribuer qu'à leurs prières que le mal ne passa pas plus avant. Je paraissais être en léthargie, et le soleil avait tellement échauffé l'eau que mes compagnes me jetaient pour me faire revenir, que j'en recevais peu de soulagement. En récompense, nous arrivâmes le soir dans un si méchant logis, que tout ce que l'on put faire fut de nous donner une petite chambre sans fenêtres, qui n'avait pour plancher que le toit de la maison , et que le soleil perçait de part en part lorsque l'on ouvrait la porte, mais un soleil incomparablement plus ardent que celui de Castille. On me mit sur un lit , qui était tel que j'aurais mieux aimé coucher par terre : il était si haut d'un côté et si bas de l'autre, que je ne pouvais m'y tenir, et il semblait n'être fait que de pierres pointues. Tout est supportable avec la santé; mais , en vérité, c'est une étrange chose que la maladie. Enfin je crus qu'il valait mieux me lever et partir, parce que le soleil de la campagne me paraissait plus supportable que celui de cette chambre. Quel tourment doit donc être celui des damnés qui demeurent durant toute une éternité dans un même état, sans pouvoir jouir du soulagement de changer au moins de peine en passant d'une douleur à une autre, comme il m'arriva une fois lorsque j'en éprouvais une très-grande. Mais, quelque mal que je souffrisse dans celte dernière rencontre, il ne me souvient point d'en avoir été touchée. Mes sœurs l'étaient beaucoup , et il plut à Notre-Seigneur que ces extrêmes douleurs ne continuèrent avec tant de violence que jusqu'à la nuit.
Deux jours auparavant il nous était arrivé un accident qui nous donna une grande appréhension. Ayant à traverser, dans un bac, la rivière de Guadalquivir, les chariots ne purent passer au lieu où le câble était tendu : il fallut prendre plus bas , en se servant néanmoins de ce câble; et ceux qui le tenaient l'ayant lâché, je ne sais comment le bac dans lequel était notre chariot s'en alla sans rames au fil de l'eau.
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Dans un si pressant péril, le désespoir du batelier nie donnait plus de peine que le danger où nous étions. Nous nous mîmes toutes en prières, et les autres jetaient de grands cris. Un gentilhomme, voyant cela de son château qui en était proche, avait envoyé pour nous secourir, avant qu'on eût lâché le câble que nos religieux et les autres tenaient de toute leur force; niais la rapidité de l*eau en faisait tomber quelques-uns par terre, et les contraignit tous enfin de le lâcher, comme je l'ai dit. Sur quoi je n'oublierai jamais l'inerovable douleur qu'un Gis du batelier, qui n'avait que dix ou onze ans, témoignait avoir de celle de son père. Dieu, qui a pitié des affligés, fit que le bac s'arrêta contre un banc de sable, où l'eau était assez basse d'un côté, ce qui donna moyen de nous secourir; et la nuit étant venue, celui qui avait été envoyé du château nous servit de guide pour nous remettre dans notre chemin, sans quoi nous nous serions trouvées dans une nouvelle peine. Ayant tant de choses à dire de ce que nous souffrîmes durant ce voyage , je ne pensais pas rapporter celles-ci , qui sont beaucoup moins importantes , et je me suis sans doute rendue ennuyeuse en m'étendaut trop sur ces particularités-
La dernière fêle de la Pentecôte , il nous arriva un nouvel accident , qui me fâcha plus que tous les autres. Nous nous étions extrêmement pressées , afin d'arriver à Cordoue assez matin pour y entendre la messe sans être vues dans une église qui est au-delà du pont, où nous croyions trouver peu de monde ; mais les chariots ne pouvant passer ce pont sans une permission du gouverneur, il fallut l'envoyer demander, ce qui nous retarda plus de deux heure9 , parce qu'il n'était pas encore levé. Cependant quantité de gens s'approchaient de notre chariot pour voir qui était dedans ; mais comme il était bien fermé, cela ne nous donnait pas beaucoup de peine. Lorsque la permission fut venue , la porte du pont se trouva trop étroite pour passer notre chariot: il fallut y travailler, et cela consuma encore du temps. Enfin nous arrivâmes à l'église où le père Julien d'Avila devait dire la messe. Nous la trouvâmes pleine de monde, à cause que l'on y faisait une grande solennité et que l'on devait y prêcher, parce qu'elle porte le nom du Saint-Esprit, ce que nous ne savions pas. J'en fus si fâchée, qu'il me semblait que nous ferions mieux de nous en aller sans entendre la messe, que de nous engager dans une si grande presse. Mais le père Julien ne fut pas de cet avis, et comme il est théologien , nous fûmes obligées de le croire, quoique les autres seraient peut-être entrées dans mon sentiment. Nous descendîmes donc à l'église, sans que l'on pût nous voir le visage , parce que nous avions nos voiles baissés ; mais il leur suffisait, pour être surpris , de nous voir avec ces voiles , des manteaux blancs de gros drap, et des sandales. L'émotion que cette rencontre me donna, aussi bien qu'aux autres personnes qui nous accompagnaient, fut si grande, qu'elle fut cause, à mon avis , que la fièvre me quitta. Lorsque nous entrâmes dans l'église , un bon homme eut la charité d'écarter le peuple pour nous faire
place,; et je le priai de nous mener dans quelque chapelle. Il f.e fit : il en ferma la porte, et nous y laissa jusqu'à ce qu'il \inl nous en retirer pour nous mener hors de l'église. Peu de jours après il arriva à Se ville, et dit à un père de noire ordre qu'il croyait que Dieu, pour le récompenser de cette action, lui avait donné du bien qu'il n'espérait point. Je vous avoue, mes filles, qu'encore que la peine que je souffris ce jour-là ne v ous paraisse peut-être pas grande , ce fut pour moi l'une des plus rudes mortifications que j'aie éprouvées en toute ma vie , parce que l'élonnement et l'émotion de tout ce peuple ne furent pas moindres que s'ils eussent vu entrer plusieurs taureaux dans l'église, ce qui me donnait une grande impatience d'en sortir, quoique nous ne sussions où nous retirer durant le reste du jour. Nous le passâmes comme nous pûmes dessous un pont.
Etant arrivées à Séville, nous allâmes loger dans une maison que le père Marian, à qui j'avais donné avis de tout, nous avait louée: et bien que je crusse ne plus rencontrer de difficultés, parce que, comme je l'ai dit, l'archevêque affectionnait fort les carmes déchaussés, et m'avait même quelquefois écrit avec beaucoup de bonté, Dieu permit que j'eusse assez de peine, à cause que ce prélat ne pouvait approuver des monastères de filles sans revenu, et avec raison. De là vint notre mal, ou pour mieux dire notre bien. Car si on le lui eût fait savoir atant que je me fusse mise en chemin, je crois certainement qu'il n'y aurait jamais consenti. Mais le père commissaire et le père Marian, croyant qu'il serait bien aise de ma venue , comme en effet il en témoigna de la joie , et qu'ils lui rendraient un grand service, ne voulurent point lui en parler; et s'ils en eussent usé autrement, ils auraient fait une grande faute en pensant bien faire. Ainsi , quoique dans toutes les autres fondations nous commencions toujours par obtenir la permission de l'ordinaire . selon le saint concile de Trente , nous ne l'avions point demandée pour celle-ci, à cause que nbus croyions, comme il était vrai , et que ce prélat l'a reconnu depuis, que cette fondation lui était fort agréable. En quoi il paraît que Dieu ne veut pas qu'aucun de ces nouveaux monastères s'établisse sans que j'en souffre de grandes peines, d'une manière ou d'une autre.
Lorsque nous fûmes dans la maison, je pensais prendre possession ainsi que j'avais accoutumé, et commencer d'y dire l'office. Mais le père Marian, qui conduisait celte affaire , n'osant, de peur de m'affliger, me dire la difficulté qui s'y rencontrait, m'alléguait des raisons pour différer ; et comme elles étalent assez faibles, je n'eus pas de peine à juger qu'il n'avait pu obtenir la permission. Il me proposa ensuite de fonder le monastère avec du revenu, et quelque autre expédient dont il ne me souvient pas: et enfin il me déclara nettement que ce prélat, quoique fort homme de bien, n'ayant jamais, depuis tant d'années qu'il était archevêque de Séville, après avoir été évêque de Cordoue, donné aucune permission pour établir des monastères de religieuses , il n'y avait pas
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lieu de L'obtenir pour celui-ci , principalement n'ayant point de revenu. Ainsi c'était me dire nettement qu'il ne fallait plus penser à cette affaire, puisque , quand même je l'aurais pu, j'aurais eu une très-grande peine à me résoudre de fonder un monastère avec du revenu, dans une ville telle que Séville, n'en n'ayant jamais établi avec cette condition qu'en des lieux si pauvres que l'on n'aurait su autrement y subsister. A quoi il faut ajouter que ne nous restant rien de l'argent que nous avions apporté pour la dépense de notre voyage, et n'ayant pour toute chose que nos habits, quelques tuniques, quelques coiffes, et ce qui avait servi à couvrir nos chariots , nous fûmes même contraintes d'emprunter d'un ami d'Antoine Gaylan ce qu'il fallait pour le retour de ceux qui nous avaient accompagnées , et le père Marian s'employa pour chercher les moyens d'accommoder le logis. Outre que n'ayant point de maison en propre, je trouvais de l'impossibilité à faire une fondation en ce lieu.
Ensuite de plusieurs importunités de ce père, l'archevêque permit qu'on nous dit la messe le jour de la très-sainte Trinité, et défendit en même temps de sonner les cloches, ni seulement d'en attacher; mais elles étaient déjà attachées. Nous passâmes ainsi plus de quinze jours ou un mois; je ne saurais dire lequel, tant j'ai mauvaise mémoire, et j'étais toute résolue , si le père commissaire et le père Marian me l'eussent permis , de m'en retourner à Veas avec mes religieuses pour travailler à la fondation de Gara vaque; ce voyage me paraissant moins fâcheux que d'avoir publié, comme on avait fait, que nous étions venues pour nous établir à Séville. Mais le père Marian ne voulut jamais me permettre d'en écrire à l'archevêque. Il jugea plus à propos de tâcher, comme il fit, de gagner peu à peu son esprit, tant par luimême que par les lettres que le père commissaire lui écrivit de Madrid. Ce qui m'ôtait tout scrupule et me mettait l'esprit en repos , c'était que nous continuions toujours à dire l'office dans le chœur; que l'on.ne nous avait dit la première messe que par la permission de ce prélat, que c'était un des siens qui l'avait dite, et qu'il ne laissait pas d'envoyer quelquefois me visiter et m'assurer qu'il viendrait me voir. Toutes ces circonstances me. faisaient croire que.je n'avais pas sujet d'être si fort en peine ; et ma peine ne procédait pas aussi de ce qui me regardait ainsi que mes religieuses , mais de celle qu'avait le père commissaire de m'avoir engagée à ce voyage, et de penser à l'afiliction que. ce lui serait si tout venait à être renversé, comme il n'y avait que trop sujet de l'appréhender.
En ce même temps , les pères carmes mitigés apprirent que celte fondation se faisait. Ils vinrent me voir, et je leur montrai les patentes que j'avais de notre révérendissime père général. Elles leur fermèrent la bouche, et ils ne se seraient pas, a mon avis, si aisément adoucis s'ils eussent été informés de la difficulté que faisait l'archevêque; mais on ne le savait point; et l'on croyait, au contraire, que cette fondation lui s. TH. II. 9
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était fort agréable. Dieu permit enfin qu'il vint nie voir. Je lui représentai le tort qu'il nous faisait. II m'accorda tout ce que je pouvais désirer; cl depuis ce jour il n'y a point de faveurs que nous n'ayons reçues de lui en toutes occasions.