CHAPITRE XXIV
Dans les extrêmes diflicultés de trouver une maison pour rétablissement de ce
monastère, l>reu assure à la Sainte qu'il y pourvoirait. Assistance qu'elle reçoit d'un de ses frères <|tii revenait des Indes. Enfin elle aeliéte une maison Ircscommode, et l'on y porte le très saint Sacrement avec une très-grande solennité.
Oui pourrait s'imaginer que dans une ville aussi grande et aussi riche qu'est Séville, j'eusse trouvé moins d'assistance pour fonder un monastère , qu'en tous les autres lieux où j'en avais établi ? J'y en rencontrai néanmoins si peu, que je crus souvent qu'il valait mieux abandonner ce dessein. Je ne sais si l'air du pays y contribuait. Car j'ai entendu dire que Dieu y donne au démon plus de pouvoir de tenter qu'ailleurs, et il est vrai que je n'avais de ma vie été si lâche qu'alors. Je ne perdais pas toutefois la confiance que j'avais en Dieu ; mais je me trouvais si différente de ce que j'avais toujours été, et si éloignée des dispositions où je m'étais vue en de pareilles rencontres , qu'il me semblait queNotrc- Scigneur se retirait en quelque sorte de moi pour me laisser à moimême , afin de me faire connaître que le courage que j'avais auparavant venait de lui , et non pas de moi.
Nous demeurâmes en cet état dans Sévillc, depuis le temps que j'ai dit jusque un peu avant le carême, sans avoir moyen d'acheter une maison , ni que personne voulût être notre caution , comme nous en avions trouvé ailleurs, parce que celles qui avaient tant pressé le père commissaire de nous faire venir, ayant su quelle était l'austérité de notre règle, ne se jugèrent pas capables de la supporter. Une seule, dont je parlerai dans la suite , vint avec nous et prit l'habit. Cependant je me voyais pressée de quitter l'Andalousie à cause que d'autres affaires m'appelaient ailleurs, et ce m'était une très-grande peine de laisser ces religieuses sans maison, quoique je connusse que je leur étais inutile, parce que Dieu ne me faisait pas la faveur de me donner, comme dans les provinces de deçà, quelqu'un qui m'assistât en cette entreprise.
Les choses étaient en cet état, lorsque Laurent Zépida, l'un de mes frères, revint des Indes, où il avait passé plus de trente-quatre ans : il eut encore plus de peine que moi de voir que ces bonnes religieuses n'eussent point de maison en propre. Il nous assista beaucoup, et particulièrement pour nous faire avoir celle où elles sont à présont. De mon côté, je priais instamment Notre-Scigneur, et je le faisais prier par mes sœurs , de ne pas permettre que je partisse sans les laisser dans un logis qui leur appartînt. Nous recourions aussi à l'assistance du glorieux saint Joseph et de la très-sainte Vierge, en l'honneur de laquelle nous faisions plusieurs processions. Voyant donc mon frère si disposé à nous
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aider, je traitai de l'achat de quelques maisons. Mais lorsque le marche paraissait conclu, il se rompit. M'étant ensuite mise en prières pour demander à Dieu que , puisqu'il honorait ces religieuses de la qualité de ses épouses, et qu'elles avaient un si grand désir de le servir, il lui plût de leur donner une maison, il me dit : J'ai déjà exaucé votre prière. Laissez-moi faire. Ces paroles me donnèrent la joie que l'on peut s'imaginer; je tins la chose pour faite, comme en effet elle se fit. Il nous empêcha ensuite , par son extrême bonté, d'en acheter une, dont chacun approuvait l'acquisition à cause qu'elle était en très-belle assiette, mais si mal bâtie et si vieille, que ce n'était qu'une place, qui ne nous aurait guère moins coûté que la maison tout entière que nous avons maintenant. Aussi n'en étais-je pas contente, parce que cela ne paraissait pas s'accorder avec ce que Dieu m'avait dit dans l'oraison , qu'il nous donnerait une maison très-commode. Il accomplit sa promesse. Car ne restant plus qu'à passer le contrat de celle dont je viens de parler, celui qui nous la vendait à un prix excessif, remit pour quelques considérations , à le signer, dans le temps dont nous étions convenus , et nous dégagea ainsi de notre parole. Je l'attribuai à une singulière faveur de Dieu , à cause qu'il y avait tant à travailler à cette maison, qu'elle n'aurait pu être entièrement rétablie durant la vie des religieuses qui y étaient, quand même elles auraient trouvé moyen de faire une si grande dépense, ce qui leur aurait été fort difficile.
Un ecclésiastique , grand serviteur de Dieu , nommé Garcia Alvarez , Irès-estimé dans la ville, à cause de ses bonnes œuvres, qui faisaient toute son occupation , fut principalement cause que nous changeâmes d'avis. Il avait tant de bonté pour nous , que depuis que nous eûmes la permission de faire dire la messe, il ne manquait jamais de venir nous la dire tous les jours , quoique la chaleur fût extrême ; et s'il eût eu plus de bien , rien ne nous aurait manqué. Comme il connaissait fort cette maison , il nevoyait point d'apparence de l'acheter si chèrement, et nous le représenta tant de fois, qu'enfin il nous fit résoudre à n'y plus penser. Lui et mon frère allèrent ensuite voir celle que nous avons aujourd'hui, et en revinrent, avec raison, si satisfaits, Notre-Seigneur le voulant ainsi, que l'affaire fut terminée en deux ou trois jours, et le contrat signé. Mais nous n'eûmes pas peu de peine à y entrer, parce que celui qui l'avait louée ne voulait point en sortir, et que les religieux de Saint-François , qui en étaient proche, nous prièrent instamment de ne nous y point établir. Pour moi , j'y aurais consenti , si le contrat n'eût pas encore été signé, et en eusse remercié Dieu, pour n'être point obligée de payer six mille ducats que nous coûtait la maison , sans pouvoir en jouir présentement. La mère prieure, au contraire, louait Dieu de ce que le marché était fait, à cause qu'elle avait en cela , comme en toute autre chose , plus de foi que moi , et qu'elle est beaucoup meilleure. Après avoir demeuré plus d'un mois en cet état, enfin celte bonne mère , les autres religieuses et moi , allâmes de nuit
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nous mettre dans la maison . ne voulant pas que ces religieux le sussent avant que nous en eussions pris possession. Mais ce ne fut pas sans crainte que nous toutes , et ceux qui nous accompagnaient , finies ce chemin. Autant d'ombres que nous voyions nous paraissaient autant de ces religieux.
Dès le point du jour, Garcia Alvarez, ce bon prêtre qui était venu avec nous, dit la première messe; et depuis nous n'eûmes plus rien a appréhender. Jésus, mon Sauveur, quelles frayeurs n'ai-je point eues dans ces prises de possession? Et si l'on en a tant lorsqu'on n'a d'autre dessein que de travailler pour votre service, combien grandes doivent être celles des personnes qui ne pensent qu'à vous' offenser et à nuire à leur prochain? et comment est-il possible qu'ils y trouvent du plaisir et de l'avantage? Mon frère n'était pas présent, parce qu'il avait été obligé de se retirer, à cause que la précipitation avec laquelle on avait passé Je contrat lui avait fait commettre une erreur qui nous aurait été préjudiciable, et qu'étant notre caution, on voulait pour ce sujet le mettre en prison. Ce qu'il n'avait point d'habitude dans Se ville, où il passait pour étranger, nous causa ainsi beaucoup de peine, jusqu'à ce qu'il donnât pour assurance à nos parties des effets dont ils se contentèrent. Ensuite tout alla bien , quoique pour nous faire mériter davantage, nous eûmes durant quelque temps un procès à soutenir.
Nous nous étions renfermées dans un étage bas, et mon frère passait les jours entiers à faire travailler les ouvriers. 11 continua aussi à nous nourrir, ainsi qu'il avait commencé de faire quelque temps auparavant, parce que notre maison n'était pas encore considérée comme un monastère, mais comme un logis particulier, excepté par un saint prieur des chartreux de las Cuevas, de la famille des Pantojas d'Avila, à qui Dieu avait, dès notre arrivée, donné tant d'affection pour nous qu'il nous assistait en toutes manières , et continuera sans doute jusqu'à la fin de sa vie. Je rapporte ceci , mes sœurs , à cause qu'étant juste de recommander à Dieu nos bienfaiteurs , tant morts que vivants , je crois devoir engager celles qui liront cette relation, à prier pour ce saint religieux à qui nous sommes si obligées.
Si je m'en souviens bien , il se passa de cette sorte plus d'un mois, durant lequel mon frère travaillait avec tant d'affection à faire de quelques chambres une chapelle, et à tout accommoder, qu'il ne nous laissait rien à faire. Quand cela fut achevé, je désirais fort que le très-saint Sacrement y fût mis sans bruit, parce que j'appréhende toujours de causer de la peine aux autres , lorsqu'on le peut éviter. Je le proposai à Garcia Alvarez, ce bon prêtre; et il en conféra avec le père prieur des chartreux ; l'un et l'autre n'affectionnant pas moins que nous-mêmes ce qui nous touchait. Ils jugèrent qu'aGn de rendre le monastère connu de tout le monde, il fallait que celte action se fit avec grande solennité, et allèrent ensuite trouver l'archevêque. Après avoir agité l'affaire, il fut résolu que l'on irait prendre le très-saint Sacrement dans une paroisse,
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pour le porter on procession dans notre monastère. Ce prélat ordonna aussi que le clergé, avec quelques confréries, y assisterait, et que. l'on tapisserait les rues.
Le bon Garcia Alvarez para notre cloître par où l'on entra, et orna extrêmement l'église et les autels. Il y avait même une fontaine qui jetait de l'eau de naphthe , sans que nous y eussions aucune part, ni que nous l'eussions désiré. Mais il est vrai que nous ne pûmes voir qu'avec beaucoup de dévotion et de plaisir celte cérémonie se faire avec tant de solennité , les rues si bien tendues , et une si bonne musique de voix et d'instruments , que ce saint prieur des chartreux me dit qu'il n'avait jamais rien vu de semblable à Séville. Ainsi on pouvait juger que c'était un ouvrage de Dieu. Ce bon père, contre sa coutume, assista à la procession. L'archevêque posa lui-même le très-saint Sacrement; et la multitude du peuple qui se trouva à cette fête était incroyable. Vous voyez , mes filles , par ce récit , quels étaient les honneurs que l'on faisait à ces pauvres carmélites , auparavant si méprisées de tout le monde , qu'il ne semblait pas qu'on leur voulût seulement donner un verre d'eau , quoiqu'il n'en manque pas dans la rivière de cette grande ville.
Il arriva une chose que tous ceux qui la virent trouvèrent fort remarquable. Après que la procession fut achevée, on tira tant de coups de canon et tant de fusées , que cela dura presque jusqu'à la nuit ; et il leur prit alors envie d'en tirer encore. Sur quoi le feu s'étant mis à la poudre qu'un homme portait, l'on considéra comme un miracle qu'il n'en fût pas brûlé. Il s'éleva une si grande flamme, qu'elle alla jusqu'au haut de notre cloitre , qui était tapissé de taffetas jaune et cramoisi , et personne ne doutait que ce taffetas ne dût être en cendres ; mais il ne parut pas seulement que le feu s'en fût approché , quoique les pierres de ces voûtes en fussent toutes noircies. Nous en remerciâmes Dieu, parce que nous n'avions pas le moyen de payer cette étoffe ; et il y a grande apparence que le démon, à qui cette cérémonie ne plaisait point, non plus que de voir une nom elle maison consacrée à Dieu , avait voulu s'en venger en quelque manière. Notre-Seigneur ne le permit pas. Qu'il soit béni et glorifié à jamais!