A LA RÉVÉRENDE HÈRE PRIEURE DES CARMÉLITES DÉCHAUSSÉES DE
UALAGQX.
Sa tendresse pour celle mère ; son estime pour le père Grattai ; son départ pour la fondation de Séville.
La grâce du Saint-Esprit soit avec votre révérence, ma chère fille. 1575. 2 mai. — Dieu soit loué de ce que vos lettres sont enfin arrivées ; je vous assure qu'il me tardait beaucoup de les recevoir; il faut que je vous aime plus que d'autres qui me touchent de plus près que vous, car j'attends toujours vos lettres avec impatience, et, quand je les ai. je les trouve toujours trop courtes. J'ai été bien consolée d'apprendre que votre santé fût meilleure ; Dieu veuille vous la donner aussi parfaite que je le désire; je suis pourtant fâchée que vous ayez toujours cette douleur dont vous me parlez ; cela ne doit pas vous accommoder avec la fatigue inséparable de votre charge; et dès lors que cela tourne en infirmité habituelle, vous devriez penser sérieusement à y apporter remède. Je prie le Seigneur de vous faire trouver celui qui est le plus convenable et le plus efficace.
Oh ! ma chère mère, que j'aurais souhaité vous tenir ici tous ci s jours-ci! Sans exagération, je ne crois pas avoir passé un meilleur temps dans toute ma vie. Nous avons eu ici, pendant une vingtaine de jours, le père-maître Gralien, et je puis vous assurer que, quoique je l'aie pratiqué pendant tout ce temps, je ne connais encore qu une parlie de son mérite. C'est un homme accompli, selon moi, et nous serions trop heureuses si nous pouvions vivre sous sa conduite. A ous ne pouv ez mieux faire, ma chère fille, vous et toutes nos sœurs, que prier Dieu qu'il nous le donne pour supérieur. Ce serait pour moi un grand soulagement de pouvoir me décharger sur lui du gouvernement de toutes ces maisons. Je n'ai jamais vu tant de perfection accompagnée de tant de douceur ; Dieu veuille le conduire toujours par la main et le conserver. Pour chose du monde, je ne voudrais pas avoir été privée de la satisfaction que j'ai eue de le voir et de l'entretenir tout à loisir ; ii était ici à attendre le père Marian, que nous aurions voulu qui ne fût poie.l arrivé. Le père Julien-d'Avila et tout le monde en est enchanté. Il prêche admirablement bien, et je ne doute pas qu'il ne se soit beaucoup perfectionné depuis que vous ne l'avez vu. car il a éprouvé de grandes persécutions, et rien ne profite davantage.
Le Seigneur a disposé les choses de façon que lundi prochain, s'il plaît à Dieu, je partirai pour Sé.ille. Dans la lettre que j'écris au père Jacques, je lui explique plus particulièrement les raisons qui m'engagent à faire ce voyage. Ainsi je vous dirai seulement, ma chère tille. que. comme celte maison est de la province d'Andalousie, dont le père Gralien est provincial, je me suis trouvée, sans y penser, soumise à sa
£r2 LETTRE XII.
juridiction, et que je n'ai pu me dispenser de lui obéir comme ù mon supérieur : ajoutez à cela que nous étions sur le point de partir pour Cararaquc, mais que nous sommes obligées de différer, parce que la permission du conseil des ordres ne se trouve pas en bonne forme ; de sorte qu'en attendant nous avons pris la résolution d'aller faire la fondation de Séville. C'eût été pour moi un grand sujet de consolation de pouvoir vous y mener arec moi ; mais je vois que ce serait perdre votre maison que de vous en tirer dans les conjonctures présentes, outre qu'il y a encore d'autres inconvénients.
Je compte que le père Gratien vous verna avant que de revenir de ces côtés-ci. Le nonce l'a mandé, et il sera rendu à Madrid quand vous recevrez cette lettre. Je me porte beaucoup mieux qu'à mon ordinaire, et je me suis fort bien trouvée de ce pays-ci. Ah! que je serai contente de passer iï-té auprès de vous, plutôt que d'aller respirer l'air brûlant de Sévilïe! Recommandez-nous au Seigneur, et priez toutes nos sœurs de se joindre à vous. Vous leur ferez, je vous prie, bien des compliments de ma part.
Il y aura à Séville plus de commodité, et nous nous écrirons plus souvent. Ainsi je ne vous en dis pas davantage pour cette fois-ci; je vous prie seulement de saluer de ma part le père recteur et votre confesseur; vous leur direz ce qui se passe, et que je me recommande à leurs prières. Encore une fois bien des amitiés à toutes nos sœurs; Dieu vous rende une très-grande sainte.
Je sui»,
Ma révérende mère,
Voire servante,
TnÉRÈSE DE JÉSUS.
C'est aujourd'hui le jour de l'Ascension.
La sœur S. Jérôme vous salue. Je la mène avec moi à Séville avec cinq autres sœurs de beaucoup de mérite, surtout celle que nous destinons à être prieure, qui a toutes les qualités qu'on peut désirer dans une supérieure de maison.
Ne vous pressez-vous point trop de faire faire profession à la sœur Jeanne-Baptiste? Elle est bien jeune; ne serait-il pas à propos de la retarder un peu? Cependant si vous en jugez autrement, et que vous soyez contente d'elle, je vous en laiss;1 la maîtresse; mais, pour moi, il me semble qu'on ne ferait pas mal de l'éprouver un peu davantage. Elle m'a paru d'une assez mauvaise santé.
REMARQUES
11 est clair que la Sainte écrivit cotte lettre à Veas, puisqu'elle nous apprend cllcméme, dans le livre de ses Fondations, que ce fut là qu'elle vit le père Gratien pour la première fois. Ce fut on l'année 1575 qu'arriva celle première entrevue (le la Sainte avec le père Gratien. Voyez l'Histoire générale de: l'Ordre, 2e part., liv. 2, cliap. 14. Une aulre preuve que celle lettre fut écrite en l.->7;>, c'est qu'il parait que la Sainte était sur son départ pour la fondation de Séville, où l'on sait qu'elle arriva en 1575, ■rois jours avant la Trinité. Eu 1575 l'Ascension fui le 1-2 mai.
AU RÉVÉREND PERE RODRIGUE ALVAREZ DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, L'UN DE SES DIRECTEURS.
PREMIÈRE
Elle lui explique par obéissance les différents degrés de l'oraison surnaturelle, tels qu'elle
les a éprouvés.
1576. — Mon révérend père, en matière de spiritualité il est bien mal aisé de s'exprimer d'une manière claire et intelligible, et encore plus difficile de le faire avec brièveté. Si par hasard je réussis dans une entreprise aussi difficile, j'en devrai tout le succès à mon obéissance. Mais quand je dirais quelques extravagances , il n'y aurait pas grand inconvénient, puisque ceci doit tomber entre les mains de quelqu'un qui m'en a bien entendu dire de plus grandes. Je vous prie seulement d'être persuadé que je ne me flatte point du tout de m'en bien lirer, d'autant plus que je pourrai vous dire telle chose que je n'entendrai pas moi-même. Tout ce dont je puis vous répondre , c'est que je n'avancerai rien que je n'aie expérimenté plus d'une fois : si la chose est bonne, ou si elle ne l'est pas, vous en jugerez, et vous aurez la bonté de m'en dire votre avis.
Je compte vous faire plaisir, mon révérend père, de commencer d'abord par traiter des choses snrnalurelles; car il n'y a personne qui ne sache ce que c'est que dévotion, attendrissement, don des larmes, méditation , et tout ce que l'homme peut acquérir ici-bas avec la grâce de Dieu. J'appelle surnaturel ce que nous ne pouvons acquérir par nous-mêmes, quelque soin et quelque diligence que nous y apportions. A cet égard tout ce que nous pouvons faire, c'est de nous y disposer, et c'est un grand point que cette disposition.
Or la première sorte d'oraison que j'ai éprouvée , et qui m'a paru surnaturelle, est un recueillement intérieur qui se fait sentir à l'âme; en telle sorte qu'il lui semble qu'elle a au-dedans d'elle de nouveaux sens, à peu près semblables aux extérieurs, et qu'elle cherche à se débarrasser du trouble que ceux-ci lui causent. Quelquefois même elle les entraîne après elle, et l'envie lui prend de fermer les yeux et les oreilles du corps, pour ne voir et n'entendre que ce dont elle est alors occupée; c'est-à-dire pour traiter avec Dieu seule à seul. Dans cet état on ne perd aucun de ses sens , ui aucune des puissances de l'âme; tout est conservé, mais tout est rempli de l'idée de Dieu. Ceci ne peut manquer d'être clair pour quiconque aura eu le bonheur de passer par cet état, mais non pas pour d'autres ; il faudrait bien d'autres discours et quantité de comparaisons pour leur en donner l'intelligence.
De ce recueillement vient pour l'ordinaire une quiétude ou paix intérieure, dans laquelle il semble à l'âme que rien ne lui manque Alors elle se lasse de parler, je veux dire , de prier cl de méditer: eS?
2oi LETTRE XIII.
n'est capable de rien autre chose que d'aimer. Cet étal dure quelquefois longtemps.
Cette oraison de quiétude produit ordinairement un sommeil que l'on appelle le sommeil des puissances de l'âme, dans lequel elles ne sont pourtant pas tout à fait si absorbées, ni si suspendues que l'on puisse qualifier cet état de ravissement ou d'union totale. Il arrive même quelquefois et le plus souvent que dans l'oraison de quiétude l'âme comprend clairement (du moins cela parait ainsi) que sa volonté «■st unie à Dieu, et que cette puissance est uniquement occupée de lui, sans pouvoir se détourner à aucun autre objet; et cependant les «li'iiY autres puissances restent libres et capables de vaquer aux œuvres du service de Dieu. En un mot, Marthe et Marie vont ensemble. La première fois, que je passai par cet état , j'en demeurai si surprise que je demandai au père François si ce n'était point une illusion ; fl me répondit que non, et que cela lui arrivait souvent à luimême.
Mais on éprouve tout autre chose dans l'union de toutes les puissances ; car alors elles ne sont capables de quoi que ce soit au monde ; l'entendement est comme frappé d'étonnement ; la volonté aime plus que l'entendement ne conçoit, mais sans que l'âme comprenne ou puisse dire, ni si elle aime, ni ce qu'elle fait; la mémoire est, ce me semble , anéantie ; il ne reste plus aucune idée ; les sens ne servent pas plus que si on en avait totalement perdu l'usage. Tout cela, comme je me l'imagine, pour que l'âme puisse se livrer au cher objet dont elle jouit, et qu'elle ne perde rien de ces moments de délices qui malheureusement durent si peu.
L'âme s'aperçoit bien des grands avantages qu'elle retire de cet état précieux ; elle est fort enrichie d'humilité, de bons désirs et d'autres vertus; mais on ne peut pas dire précisément ce que c'est. Car quoique l'âme exprime ordinairement ce qu'elle sent, il y a là quelque chpse qu'elle a peine à comprendre et à faire entendre aux autres. Ce que j'en puis dire, c'est que cette union, lorsqu'elle est véritable, est la plus grande faveur que le Seigneur puisse faire à l'homme ici-bas, ou du moins une des plus grandes.
Le ravissement et la suspension des puissances sont termes, selon moi, à peu près synonymes; mais pour exprimer l'état d'union, dont je viens de parler, je me sers plus volontiers du terme de suspension,, parce que celui de ravissement me semble plus fort et plus frappant. Voici cependant en quoi diffère le ravissement de la suspension :
Le ravissement dure davantage, et se sent plus à l'extérieur. Il coupe la respiration. On ne peut parler ni ouvrir les yeux. La même chose arrive dans l'union ou suspension , mais non pas avec tant de force. Dans ces deux minières d'oraison , il n'y a que le plus ou le moins.
Quand le ravissement est considérable, la chaleur naturelle se retire et je ne sais ce (ju'i Ile devient ; les mains demeurent froides comme de
LETTRE X11I. 2j5
la glace, et quelquefois raides comme des bâtons; et le corps reste debout ou à genoux, selon la posture où il était en entrant dans l'oraison ; l'aine est tellement occupée à jouir des objets que le Seigneur lui présente , qu'il semble qu'elle oublie d'animer le corps , et qu'elle l'abandonne totalement. Aussi , pour peu que cet état dure , les membres sont longtemps à s'en ressentir.
Il me semble que dans le ravissement la volonté de Dieu est que l'âme ait une connaissance plus parfaite de ce dont elle jouit que dans l'union ou suspension. Dieu dans cet état lui découvre ordinairement les plus grands mystères , ce qui produit en elle de merveilleux effets , comme de s'oublier soi-même, pour ne s'occuper que de la gloire d'un si puissant Maître. Pour moi je pense que Dieu agissant ainsi sur l'âme, ne peut que lui laisser une forte persuasion de son impuissance et de sa misère , et de son ingratitude, de n'avoir pas servi comme elle le devait celui qui, parle seul effet de sa bonté, la comble de tant de bienfaits. La satisfaction et la douceur qu'elle éprouve alors au-dedans d'elle, sont si fort au-dessus de toute comparaison que, si le souvenir en restait et ne s'effaçait pas , les plaisirs d'ici-bas n'inspireraient plus que du dégoût , et l'on foulerait aux pieds toutes les eboses de la terre.
Voici maintenant la différence que je fais entre le ravissement et le rapt. Dans le ravissement, l'âme meurt peu à peu aux choses extérieures , et perd insensiblement l'usage de ses sens pour ne vivre que pour Dieu. Mais le rapt vient tout d'un coup, parle seul moyen d'une connaissance que Dieu met dans le plus intime de l'âme, et cela avec une telle promptitude , qu'il semble à l'âme que Dieu lui arrache sa partie supérieure , et que celte partie se sépare du corps. C'est pourquoi elle doit s'armer de courage à l'approche de cet état, et se jeter avec confiance entre les bras du Seigneur , pour qu'il l'emporte où il lui plaira ; elle doit même être prête à mourir pour lui s'il le faut, et se tenir dans celle disposition jusqu'à ce qu'il l'ait mise en lieu de repos , c'est à-dire qu'elle soit parvenue au degré de lumière où il veut l'élever; car ce n'est point à elle à pénétrer les desseins que Dieu a sur elle.
Le rapt rend les vertus encore plus fortes que le ravissement, parce que la puissance de Dieu y éclate davantage, et détermine l'âme plu efficacement à la crainte cl à l'amour. Dieu dans le rapt emporte l'âme, comme en étant le maître , sans qu'elle y puisse mettre obstacle. Elle demeure pénétrée de douleur, et frappée d'étonnement d'avoir ose offenser une si haute Majesté ; elle voudrait bannir le péché de dessus la terre, et aue tous les hommes ne s'occupassent à autre chose qu'à glorifier Dieu. Je crois que c'est de là que viennent à certaines personnes les désirs violents qu'elles ont que toutes les âmes soient sauvées, d'y pouvoir contribuer en quelque chose, et de faire rendre partout à Dieu l'hommage qui lui est i!û.
Le vol de l'esprit est encore autre chose. C'est un je ne saK quoi qui
s'exhale du plus profond de l'âme. Voici, autant que je puis m'en souvenir ( car j'ai la mémoire fort mauvaise ), voici la comparaison que j'en ai donnée clans l'écrit que vous connaissez (1), où j'ai amplement expliqué toutes ces manières d'oraison et d'autres encore. 11 me semble que l'âme et l'esprit doivent être une même chose ; je n'y trouve d'autre différence que celle qui se rencontre entre un feu bien allumé et sa flamme. On distingue dans le feu ce qui demeure en bas et ce qui monte en haut , quoique l'un et l'autre soient toujours du feu, et qu'ils ne diffèrent que par leur situation : il en est de même de l'âme. Quand Dieu l'a disposée à brûler de son amour, et que ce feu vient à s'allumer, elle produit et lance hors d'elle-même quelque chose d'extrêmement vif et subtil qui monte en haut, et va où Dieu veut. C'est ce que j'appelle le vol de l'esprit. Je ne puis m'exprimer autrement, et véritablement cela ressemble à un vol ; je ne sais point de comparaison qui y vienne mieux; ic sais seulement qu'on sent cela très-clairement dans cet état, et qu'on ne peut y résister.
Vous diriez que ce petit oiseau de l'esprit s'est échappé de cette misérable cage du corps ; et qu'ayant recouvré sa liberté, il est plus propre à obéir au Seigneur. Cet état est quelque chose de si délicat et de si subtil, qu'il s'empare de l'âme sans lui laisser le moindre doute ni la plus petite appréhension d'avoir été trompée. Ce n'est pas qu'au sortir de cet état, quand elle vient à considérer sa misère et son indignité, elle ne trouve assez de sujets de craindre ; mais il lui reste au fond d'ellemême une certaine certitude, une sécurité qui la soutient, et à laquelle elle peut se livrer sans inconvénient , pourvu qu'elle continue d'apporter ses soins pour ne point tomber dans l'illusion.
Ce que j'entends par transport, est un désir impétueux que Dieu donne quelquefois à l'âme , sans même que l'oraison ait précédé. C'est presque toujours un souvenir qui lui vient tout d'un coup que Dieu est absent d'elle; soit que ce souvenir vienne sans cause naturelle, soit qu'il soit occasionné par quelque parole qu'on ait entendue. Ce souvenir est quelquefois si violent qu'il met l'âme hors d'elle-même dans le moment, comme il arriverait à quelqu'un à qui l'on viendrait apprendre brusquement une nouvelle infiniment triste, ou à qui l'on ferait une extrême frayeur. Dans ces occas-.ons l'esprit ne trouve plus de ressource dans la raison, et demeure comme absorbé. La même chose arrive ici, excepté que la douleur que l'âme ressent est pour un si juste sujet , qu'elle connaît clairement qu'il lui serait avantageux d'en mourir. De là vient que tout ce qui se présente à elle en cet état ne sert qu'à la tourmenter davantage; il semble que le Seigneur veuille la priver de toute consolation , et qu'elle n'existe que pour souffrir. Elle a peine à se persuader que la volonté de Dieu soit qu'elle vive ; elle se trouve comme dans une solitude affreuse, et dans un abandon qui ne se peut décrire;
(1) Cet écrit -dont parle la Sainte est apparemment l'histoire desa vie ou le Chemin de la Perfection; car ses autres ouvrages sent postérieurs à celle lettre.
toutes les choses d'ici-bas lui sont pénibles , et elle ne peut trouver de compagnie dans rien de ce qui est créé.
L'âme alors n'aspire qu'à son Créateur, mais elle conçoit en même temps qu'il lui est impossible d'en jouir, si elle ne meurt; et comme il ne lui est pas permis de se procurer la mort , elle meurt du désir do mourir, à tel point qu'elle est réellement en danger de mort. Elle se voit comme suspendue entre le ciel et la terre, sans savoir que devenir. Dieu lui donne de moment à autre la connaissance de ses perfections , mais uniquement pour lui faire concevoir ce qu'elle perd à être séparée de lui , et celte connaissance fait sur elle une impression si étrange que les termes me manquent pour exprimer la douleur qu'elle en ressent. En effet il n'y a point de souffrances sur la terre, au moins de celles que j'ai éprouvées, qui soient égales à celle-ci; et pour en donner une idée , j'observerai seulement que , quand cet état ne durerait qu'une demi-heure, on en sort le corps tout brisé, et les os comme déboîtés avec de grandes douleurs, et qu'il ne serait pas possible de se servir alors de sa main pour écrire.
Mais ces douleurs corporelles, l'âme ne les sent pas que le transport ne soit passé ; elle est trop occupée de ce qu'elle souffre intérieurement ; je crois même qu'elle serait absolument insensible à de plus grands tourments extérieurs. Elle a pourtant l'usage de tous ses sens ; elle peut parler, elle peut regarder, mais non pas marcher; car elle est comme assommée par ce grand coup de l'amour divin. Il faut que cet état vienne de Dieu ; car, quand on mourrait d'envie de se le procurer, on n'y réussirait pas. Il laisse dans l'âme des effets merveilleux, et elle en retire de très-grands avantages. Les docteurs en parlent diversement, mais aucun ne le condamne. Le père d'Avila m'écrivit il y a quelque temps que c'était une excellente chose, et tout le monde est d'accord sur ce point. Enûn l'âme conçoit clairement que c'est une des plus grandes faveurs qu'elle puisse recevoir de Dieu ; mais si cette faveur était souvent répétée, la vie ne durerait pas longtemps.
Il y a un mouvement de l'âme moins violent et plus ordinaire, qui arrive lorsque l'âme sent seulement un grand désir, un grand attendrissement et uu regret d'être ici exilée, qui lui fait verser des larmes; mais comme elle reste assez libre pour considérer que c'est la volonté du Seigneur qu'elle vive sur la terre, elle se console, et lui offre sa vie, en le suppliant de ne pas permettre qu'elle vive pour elle , mais uniquement pour lui. Tel est l'effet de ce mouvement.
Une autre manière d'oraison assez ordinaire , est une espèce de blessure que l'âme reçoit comme si on lui faisait passer une flèche au travers du cœur. Celte blessure excite en elle une douleur si vive qu'elle en gémit, mais en même temps si délicieuse , qu'elle voudrait en être perpétuellement atteinte. Celte douleur n'est pas dans les sens , et l'on ne doit pas croire que la plaie dont je parîo soit matérielle ; on ne la sent qu'au fond de l'âme, sans qu'il en reste sur le corps aucune inarque ;
-5S LETTRE Mil.
mais il faut bien que je me serve de ees sortes de comparaisons, puisque je ne pourrais me foire entendre autrement , quoique j'avoue qu'elles sont bien grossières pour le sujet que je traite ; mais comment faire? Ce n'est point chose qu'on puisse dire ni écrire ; il faut l'avoir éprouvée pour la bien comprendre; car la différence est extrême des peines de 1 âme à celles du corps; et c'est ce qui me fait aisément concevoir qu'on ne peut juger des peines de l'enfer et du purgatoire par celles que le corps peut souffrir en ce monde.
11 y a des temps où cette blessure semble tirer du fond de l'âme de grands sentiments d'amour, des désirs de s'unir à Dieu, si vifs et si délicats, qu'ils sont au-dessus de l'expression. L'âme dans cet état considère combien elle est malheureuse d'être attachée à ce misérable corps qui l'empêche de jouir de son Créateur comme elle le souhaiterait; et cette considération lui donne pour son corps une aversion mortelle. Son corps lui semble une haute muraille qui la sépare de l'objet qu'elle aime , et qui met obstacle à cette félicité suprême dont elle sent les avant-goûts. C'est alors qu'elle connaît le coup terrible que nous a porte le péché d'Adam, qui est la cause d'une séparation si cruelle. Au reste, il en est de cet état comme de ceux dont j'ai parlé précédemment. C'est Dieu seul qui les donne, et il ne dépend pas plus de nous de nous les procurer que de nous y soustraire.
Cette manière d'oraison , je veux dire celle de la blessure d'amour, précède ordinairement celle de ravissement et de transport ; et j'oubliais de dire que le transport se termine presque toujours par un ravissement , Dieu voulant par cette faveur consoler l'âme, et l'engager à vivre pour lui.
Tout ceci ne peut être une imagination, et j'en pourrais apporter plusieurs raisons, si je ne craignais d'être trop longue. Dieu sait si ces états sont bons, ou s'ils ne le sont pas ; mais au moins on ne peut pas nier qu'ils ne produisent d'excellents effets, et que l'âme n'en retire de grands avantages.
Dans ces états, je vois les trois personnes de la très-sainte. Trinité, aussi distinctement comme je vous vis hier, mon révérend père, vous et h' père provincial, excepté que je ne vois ni n'entends rien, comme j'ai déjà eu l'honneur de vous dire; mais quoique je ne les voie point . non pas même des yeux de l'âme, j'ai une certitude extraordinaire de leur présence ; et quand cette présence vient à manquer, mon âme s'en aper- ;oil aussitôt. De vous dire comment cela se fa il , c'est ce qui m'est impossible; mais je sais, à n'en point douter, que ce n'est point une imagination ; et c'en est si peu une, que quelque effort que je fasse pour me rappeler la môme représentation, je ne puis y réussir. C'est ce que j'ai éprouvé plus d'une fois. Il en est de .même de tout ce que j'ai pu vous dire dans cette lettre; il y a tant d'années que les mêmes choses m'arrivenl , «pie je crois pouvoir vous en attester la réalité. Il est bien vrai, et remarquez rcei, je vous supplie, mon révérend père, i! est bien
i.ii nu. xui. 259
vrai que, quant à la personne qui me parle toujours, je puis dire affirmativement qui elle me paraît être ; mais je ne pourrais pas parler «les deux autres avec la même certitude; il y en a une que je sais qui ne m'a jamais parlé; la raison, je l'ignore; je ne m'occupe jamais à demander à Dieu plus qu'il ne me donne, je craindrais trop que le démon ne me fit illusion; et j'espère moyennant cette crainte que je ne serai jamais plus curieuse. Il me semble que la première personne m'a quelquefois parlé ; mais comme je ne m'en souviens pas bien, ni de ce qu'elle m'a dit, je n'ose l'assurer. Tout cela est écrit où vous savez, et plus au long; au reste, quoique ces trois personnes se présentent à mon âme distinctement et d'une manière si extraordinaire, mon âme conçoit clairement que ce n'est qu'un seul Dieu. Je ne me souviens pas que le Verbe éternel m'ait parlé , mais bien son humanité, et je crois pouvoir affirmer que ce n'est point une imagination.
Je ne puis répondre à la question que vous me faites sur l'eau, et je n'ai point appris non plus où est situé le paradis terrestre. J'ai déjà dit que j'entends seulement ce qu'il plait au Seigneur de me faire entendre, parce que je ne puis faire autrement, et qu'il ne dépend pas de moi de ne l'entendre pas; mais de lui demander l'intelligence de (elle ou telle chose, je ne l'ai jamais fait, ni n'oserais le faire ; j'aurais trop peur, je le répète, d'être la dupe de mon imagination et que le démon ne me trompât ; jamais, grâce à Dieu, je n'ai eu de curiosité ; je ne me soucie point d'être plus savante que je ne suis ; ce que j'ai appris sans le vouloir ne m'a que trop coûté, quoique j'aie lieu de croire que c'est un moyen dont Dieu s'est servi pour me sauver, me voyant si méchante ; car les bonnes âmes n'ont pas besoin de tous ces secours surnaturels pour pratiquer la vertu.
Il ne faut pas que j'oublie une sorte d'oraison qui précède la première dont je vous ai parlé , et qui consiste en la présence de Dieu; ce n'est point une vision , mais c'est l'état où se trouve quiconque se recommande sincèrement à Dieu au commencement de sa prière, quand ce serait même une prière vocale, à moins que l'âme ne soit dans une sécheresse absolue. Dieu veuille me faire miséricorde et ne pas permettre que je perde par ma faute le fruit de tant de grâces qu'il m'a
faites.
Je suis avec beaucoup de respect,
Moi: révérend père,
Vclre indigne et très-soumise servante,
Thérèse de Jésus.
remarques.
C'esl moins ici une leilre qu'une partie d'un traité sur l'oraisnn. Le père Rodrigue Alvarez, à qui cet écrit est adressé, fut un des premiers sujets de sa compagnie, tant pour sa piété que pour sou érudition. On trouve sa vie parmi celles des hommes illustres de la compagnie de Jésus, écrites par le père Jean Eusèbe de Nireraberg.
1! est important d'observer que les visions, les extases et tous ces états surnaturels dont il est ici parlé, ne sont point essentiels à la perfection de la vie spirituelle, et
2(}0 LBTTtŒ XIV.
qu'il suffit, pour arriver à celle perfection, d'aimer Dieu ci le servir dans la sincérité de son cœur. Ce sont dos faveurs singulières dont Dieu juge à propos de grati- Der linéiques aines sans qu'elles y contribuent en rien, et pour des raisons qui nous font inconnues. Il y aurail de la présomption à désirer qu'il opérât en nous les mêmes merveilles. .
L'histoire générale de l'ordre nous apprend quen I année loiO, lorsque la Sainle était encore à Séville, elle et ses filles eurent une persécution à essuyer à l'occasion d'une novice mélancolique, qui, de dépit d'avoir été congédiée, alla les accuser à l'inquisition de plusieurs faussetés ; que cetle première perséculion fut bientôt apaisée, l'innocence des accusées ayant élé reconnue par les inquisiteurs; mais que cela leur donna lieu d'examiner l'esprit de la Sainte et sa manière d'oraison ; sur quoi ils voulurent avoir l'avis du père Rodrigue Alvarez, de la compagnie de Jésus ; ce qui obligea la Sainle de donner une relation de sa vie. L'histoire ajoute que ce père, ayant pris lecture de celle relation, l'approuva et en rendit compte aux inquisiteurs. C'est celle même relation qui est renfermée dans la présenie lettre, que j'ai cru devoir placer pour cette raison en 157G.