‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 75 sur 201 · AU RÉVÉREND PÈRE RODRIGUE ALVAREZ, DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS · texte numérisé non relu

AU RÉVÉREND PÈRE RODRIGUE ALVAREZ, DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS

SECONDE

Elle lui rend compte de la conduite qu'elle a tenue depuis le commencement jusqu'alors, par rapport aux choses surnaturellesqu'elle a éprouvées en faisant l'oraison, et lui nomme les personnes dont elle a pris conseil en différents temps sur cette matière.

1576. — Il y a quarante ans que la religieuse que vous savez a pris l'habit. Dès la première année elle commença à méditer pendant quelques heures du jour sur les mystères de la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ et sur ses péchés , sans jamais élever son esprit à rien de surnaturel. Elle considérait seulement les créatures ou d'autres objets qui la portaient tantôt à se convaincre du peu de durée des choses d'ici-bas, tantôt à admirer la grandeur de Dieu dans ses ouvrages, et l'amour qu'il nous porte. Cette considération l'excitait de plus en plus à servir un si bon Maître , et beaucoup plus que la crainte, qui n'a jamais été son motif. Elle nourrissait en elle un désir très-vif de voir Dieu glorifié et son Église augmentée ; c'était là le sujet de toutes ses prières ; elle ne pensait nullement à elle, et il lui semblait qu'elle se serait peu embarrassée d'endurer les plus grands tourments pour obtenir de Dieu quelque chose de ce qu'elle désirait avec tant d'ardeur, ne fûtce que la moindre chose.

Elle vécut ainsi pendant vingt-deux ans dans de grandes sécheresses, sans qu'il lui vint en pensée de désirer rien de plus. Elle était si convaincue de sa bassesse, qu'il ne lui semblait pas qu'elle fût digne d'élever son esprit jusqu'à Dieu ; et elle regardait comme une grande grâce qu'il lui faisait de la souffrir devant lui pour le prier ou pour lire de bons livres.

Il fut question, il y a environ dix -huit ans, de la fondation qu'elle fit à Avila du premier monastère des carmélites réformées ; mais deux ou trois ans avant cette fondation (je crois que c'est trois ans ), elle commença à s'apercevoir qu'on lui parlait quelquefois intérieurement, et elle eut même quelques visions ou révélations, toujours dans l'intérieur de

LEITHE X.IV. 261

son âme, car elle n'a jamais rien vu ni entendu par les yeux et les oreilles du corps, hors deux fois qu'elle crul entendre parler, mais elle ne comprit rien à ce qu'on lui disait. Quand elle avait de ces visions intérieures, la représentation des objets ne durait pas pour l'ordinaire plus qu'un éclair, mais les objets ne laissaient pas de demeurer aussi fermement imprimés dans son esprit, et même plus, que si elle les eût vus des yeux du corps.

Elle était pour lors si peureuse de son naturel, qu'elle n'osait quelquefois demeurer seule, même pendant le jour; et comme , quelque effort qu'elle fit, elle ne pouvait se soustraire à ces visions, elle en était extrêmement affligée, craignant que ce ne fût une tromperie du démon. Elle commença donc d'en parler à des personnes spirituelles de la compagnie de Jésus.

Ces personnes furent entre autres le père Araos , qui était commissaire de la compagnie, et qui vint à passer où elle était; le père François (1), auparavant duc de Candie, avec qui elle eut deux entretiens à ce sujet; le père provincial Cilles Consalez, qui esta présent à Rome ; celui qui est actuellement provincial en Castillc, qu'elle n'a pourtant pas tant pratiqué que le père Consalez ; le père Baltazar Alvarez, actuellement recteur à Salamanque, qui l'a confessée pendant six ans ; le père Salazar, recteur actuel de Cuença ; le père Ripalda, recteur de Burgos ; et celui-ci était assez mal disposé en sa faveur sur des récits qu'on lui avait faits, jusqu'à ce qu'il eût conféré avec elle; le docteur Paul Hernandez, à Tolède, consulteur de l'inquisition; un autre père qui était recteur à Salamanque lorsqu'elle lui parla (21 ; le docteur Guttiérez et quelques autres pères de la compagnie, qu'elle a trouvés dans les différents endroits où ses fondations l'ont appelée , et dont elle a recherché l'entretien sur la réputation qu'ils avaient de spiritualité.

Elle communiqua aussi beaucoup des affaires de son âme avec le vénérable père d'Alcanlara, saint homme de la réforme de saint François (3). Ce fut lui qui contribua le plus à faire entendre que cette religieuse était conduite par l'esprit de Dieu.

On passa plus de six années à faire différentes épreuves, comme elle l'a écrit plus au long, et comme on verra encore par la suite; mais on avait beau faire des épreuves, elle avait beau s'affliger et répandre des larmes, elle n'en était que plus sujette aux suspensions et aux ravissements, et même avec un sentiment de douleur.

On faisait pour elle quantité de prières , et l'on disait beaucoup de messes pour obtenir de Dieu qu'il la conduisît par une autre voie, parce que sa frayeur était extrême quand elle n'était point en oraison. Cependant on remarquait en elle un grand progrès dans la perfection, sans que ce progrès fût accompagné de vaine gloire, ni de la moindre tenta-

(11 C'est S. François de Borgia.

(2) Le texte dit : Lorsque je lui parlai. C'est sans doute une distraction.

(5) Les récolels.

lion qui y eût rapport; an contraire , elle était toute honteuse que cela

fût su. Elle ne parlait même jamais de ce qu'elle éprouvait au-dedans d'elle, à moins que ce ne fût à ses confesseurs, ou à gens de qui elle pût recevoir quelque lumière; et même cela lui coûtait davantage à révéler que si c'eût été de grands péchés, parce qu'il lui semblait qu'ils allaient se moquer d'elle et traiter ce qu'elle leur disait de contes de femmelettes, chose qu'elle a toujours eue en aversion.

11 y a environ treize ans, plus ou moins, toujours était-ce après la fondation du couvent de Saint-Joseph-d'Avila (1), où elle avait passé en sortant de son premier couvent; il y a, dis-je. à peu près ce tempslà qu'il vint à Avila un inquisiteur; je ne sais s'il l'était de Tolède, mais je suis bien sûre qu'il l'avait été de Séville; c'était dom Soto, aujourd'hui évéque de Salamanque. Elle fit en sorte d'avoir un entretien avec lui pour s'assurer davantage. Elle lui rendit compte de tout. La réponse de cet inquisiteur fut qu'il ne trouvait rien dans ce qu'elle lui disait qui pût regarder son office, puisque tout ce qu'elle voyait et entendait dans l'oraison ne servait qu'à l'affermir de plus en plus dans la foi catholique ; et en effet elle a toujours été et est encore trèsfernoe sur ce point. Elle a toujours désiré sincèrement la gloire de Dieu et le salut du prochain, à tel point que, pour sauver une seule âme, elle endurerait volontiers mille morts.

Cependant, comme cet inquisiteur la vit si fort dans la peine, il lui conseilla de mettre par écrit tout ce qui lui arrivait dans l'oraison, et même toute l'histoire de sa vie, sans en rien omettre, et de communiquer cet écrit au père-maître d'Avila, qui était un homme fort éclairé sur ces matières; après quoi elle pourrait se tenir tranquille. Elle suivit ce conseil; elle écrivit sa Vie et ses péchés. Le père d'Avila lui fit réponse, la consola et la rassura. Cette relation était telle, que tous les théologiens qui la virent, et qui étaient les confesseurs (2) de celte religieuse, disaient qu'elle contenait des avis salutaires pour la vie spirituelle. Ils lui ordonnèrent de la transcrire et de composer un autre petit livre, pour servir d'instruction à ses filles; car elle était alors prieure.

Avec tout cela, comme il n'était pas absolument impossible que des personnes spirituelles se trompassent aussi bien qu'elle, elle ne laissait pas de temps à autre de retomber dans ses premières frayeurs. Elle pria donc son confesseur de trouver bon qu'elle communiquât sa situation à quelques théologiens du premier ordre, quand ce ne serait pas des personnes fort adonnées à l'oraison, parce qu'elle ne désirait autre chose que de savoir si ce qui lui arrivait n'avait rien de contraire à l'Écriture-Sainte. Ce n'est pas qu'elle ne «c consolât quelquefois en considérant que, quand même elle eût mérilé par ses péchés de tomber

(t) La fondation de ce couvent est du 21 août 1562.

(i\ Le texte dit : Mes confesseurs, ce qui ne peut être qu'une distraction.

LETTRE XIV. 2ti3

dans l'illusion, il n'y avait pas d'apparence que Dieu permit que tant de bonnes âmes qui désiraient l'éclairer y tombassent de même.

Ce fut dans l'intention que je viens de dire qu'elle commença à consulter les pères de l'ordre de Saint-Dominique, qui avaient été autrefois ses confesseurs, avant qu'il fût question chez elle d'aucun effet surnaturel. Ce ne fut pourtant pas aux mêmes pères qui l'avaient déjà confessée qu'elle s'adressa , mais à d'autres du même ordre. Voici les noms de ceux qu'elle consulta.

Le père Vincent Baron , qui la confessa durant un an et demi à Tolède. Il était alors consulteur du Saint-Office, et il l'avait pratiquée longtemps avant toutes ces choses. C'était un homme d'une érudition profonde. Il la rassura beaucoup, comme avaient fait les pères jésuites dont j'ai parlé ; ils s'accordaient tous à lui demander ce qu'elle pouvait craindre, puisqu'elle n'offensait pas Dieu, et qu'elle était persuadée de sa propre misère. Le père Pierre lbagnez, qui était professeur à Avila. Le pèremaître Dominique Bagnez, qui est à présent régent du collège de Saint- Grégoire de Valladolid. Il fut son confesseur (1) pendant six ans; et depuis ce temps-là elle a toujours continué de lui demander par lettres ses avis, dans les occasions où elle a cru en avoir besoin. Le père-maître Chaves. Le père maître Barthélcmi de Médine, professeur en l'université de Salamanque. Comme elle savait qu'il était fort prévenu contre elle sur le récit qu'on lui avait fait des choses dont il s'agit, elle se persuada que, n'étant retenu par aucun égard , il lui dirait plus franchement qu'un autre si elle était dans l'illusion. Il y a de cela un peu plus de deux ans. Elle voulut se confesser à lui, et eut une grande communication avec lui durant le séjour qu'elle fit à Salamanque. Elle lui fit lire aussi les mémoires de sa Vie, afin qu'il fût mieux informé; mais il la rassura autant et plus que les autres n'avaient fait, et fut depuis un de ses meilleurs amis. Le père Philippe de Jlénésès , qui la confessa quelque temps, lorsqu'elle alla fonder le couvent de Valladolid. Il était alors recteur du collège de Saint-Grégoire; et quelque temps auparavant, ayant ou: parler de ce dont il s'agit, il avait eu la charité d'aller exprès à Avila pour s'entretenir avec elle, dans le dessein de la détromper s'il la trouvait dans l'illusion, ou de la défendre contre la calomnie si elle était dans la bonne voie. Il fut fort satisfait d'elle. Le père provincial Salinos, homme d'une grande sainteté, et le père Présenté-Lunar, prieur de Saint-Thonias-d'Avila , avec lesquels elle eut une communication particulière. Et enfin le père Jacques de Yangues , professeur à Ségovie.

Parmi ces pères il y en avait plusieurs qui étaient gens de grande oraison, et peut-être l'étaient-ils tous.

Elle a encore consulté d'autres personnes , eu ayant eu assez d'occasions, durant tant d'années que ses craintes ont duré, et qu'elle a été obligée de se transporter en divers lieux pour ses fondations. On a fait

(I) Le texte dit ici : Mon confesseur. Autre distraction.

s. th. n. 17

■jl,V LETTRE XIV.

quantité d'épreuves, car tout le monde souhaitait de pouvoir l'instruire; cl ees épreuves n'ont servi qu'à la rassurer et à convaincre ceux qui les faisaient. Elle était toujours prête à faire ce qu'on lui ordonnait, et rien ne l'affligeait davantage que quand elle ne pouvait pas obéir en ce qui concernait ces choses surnaturelles. Son oraison et celle des religieuses qu'elle a fondées est toujours animée d'un désir ardent de la propagation de la foi; et c'est à celte intention autant que pour le bien de son ordre qu'elle a fondé son premier monastère.

Elle a toujours dit que si quelques-unes de ces choses surnaturelles qu'elle éprouvait lui eussent inspiré le moindre sentiment contraire à la foi catholique et a la loi de Dieu, elle ne se serait pas amusée à aller chercher des docteurs, ni à faire des épreuves, mais qu'elle aurait aussitôt reconnu que c'était l'ouvrage du démon.

Jamais elle n'a réglé sa conduite sur ce qui lui avait été inspiré dans l'oraison; et quand ses confesseurs lui disaient de faire le contraire, elle leur obéissait sans la moindre répugnance, et les instruisait de tout ce qui lui arrivait. Quelque assurance qu'on pût lui donner que c'était Dieu qui agissait en elle, jamais elle n'a cru cela assez déterminémciu pour en jurer, quoiqu'à en juger par les effets et parles grandes grâces qu'elle recevait , elle eût tout lieu de croire que du moins quelques-unes de ces choses lui venaient de Dieu. Ce qu'elle a toujours désiré le plus, c'a été d'acquérir des vertus ; et c'est aussi ce qu'elle a le plus recommandé à ses religieuses, ayant accoutumé de leur dire que l'âme la plus humble et la plus mortifiée est aussi la plus parfaite.

Le père-maître Dominique Bagnez , qui demeure à Valladolid , est celui avec qui elle a toujours eu et a encore le plus de communicatfon. Elle lui a remis la relation de sa Vie dont je viens de parler, et il l'a présentée au Saint-Office à -Madrid, suivant ce qu'elle a appris. Sur tout ce qui y est contenu, elle se soumet à la foi catholique et à l'Eglise romaine; mais personne n'y a encore trouvé à redire, parce que les choses dont il s'agit ne dépendent pas de nous, et que Notre-Seigneur ne demande pas l'impossible.

La raison pourquoi la situation de cette religieuse s'est si fort divulguée, c'est que, comme elle était toujours dans la crainte, et qu'elle a été obligée de se consulter à plusieurs personnes, les uns l'ont dit aux autres; et de plus on a abusé de la relation qu'elle avait écrite. On ne saurait croire combien ce coup lui a été sensible, c'a été une des plus glandes croiv qu'elle ail éprouvées, et il lui en a bien coûté des larmes, (le n'était point par un sentiment d'humilité qu'elle se chagrinait; c'était au contraire son amour-propre qui souffrait de ce qu'elle était dei enue le sujet des conversations. 11 a paru que Dieu n'a permis cela que pour la mortifier vivement pendant quelque temps ; car ceux qui disaient du mal d'elle plus que tous les autres, ont ensuite été ceux qui en ont dit le plie de bien.

LETTRE XIV. 2lî5

Elle a toujours é\ilé avec le plus grand soin de s'en rapporter, sur les états de son âme, aux personnes qu'elle jugeait disposées à tout attribuer à Dieu, dans la crainte que ces personnes-là ne fussent aussi bien qu'elle les dupes du démon. Mais quand elle trouvait des gens plus soupçonneux, c'était avec eux qu'elle traitait plus volontiers, quoique ceux-ci ne laissassent pas de lui faire de la peine, quand, pour l'éprouver, ils ne lui marquaient qu'un mépris général pour toutes ces choses, parce qu'il y en avait quelques-unes qui lui paraissaient évidemment venir de Dieu. Elle n'eût pas voulu qu'on eût condamné le tout si décisivement , n'ayant point de raison de le faire, ni qu'on eût aussi ajouté foi à tout indistinctement, comme venant de Dieu, parce qu'elle comprenait fort bien qu'il pouvait y avoir do l'illusion en quelque chose; aussi n'a-t-elle jamais cru pouvoir marcher avec une assurance entière dans un chemin si dangereux.

Elle a toujours fait son possible pour n'offenser Dieu en aucune manière , et elle a toujours été obéissante. Moyennant ces deux dispositions et la grâce de Dieu, elle a compté que ces choses surnaturelles ne l'empêcheraient pas de faire son salut, quand même elles viendraient du démon.

Depuis qu'elle les a éprouvées, elle s'est sentie portée de plus en plus à rechercher ce qui est le plus parfait, et elle a presque toujours eu un grand désir de souffrir. Et de là cette consolation qu'elle a éprouvée dans les différentes persécutions qu'on lui a suscitées, qui n'ont pas été. en petit nombre , et cet amour tout particulier pour les personnes qui la persécutaient; de là aussi ce grand attrait pour la pauvreté et pour la solitude, et ce désir ardent de sortir de ce lieu d'exil pour voir Dieu. Ce sont ces effets et d'autres de même nature qui l'ont enfin déterminée à se tranquilliser, ne pouvant pas se figurer non plus que ceux qu'elle avait consultés , qu'un esprit qui la laissait avec de si bonnes dispositions, pût être mauvais. Ce n'est pas qu'elle soit exempte de toute crainte, mais cette crainte ne la fatigue plus tant.

Son esprit ne lui a jamais suggéré d'user de dissimulation, mais au contraire l'a toujours portée à l'obéissance. Elle n'a jamais rien vu des yeux du corps, comme on l'a déjà dit, mais les choses se présentent à elle d'une manière si subtile et si intellectuelle, que quelquefois, et surtout dans les commencements, elle se figurait que .c'était une imagination. D'autres fois aussi elle ne le pouvait croire. Ces sortes de choses n'étaient pas continuelles, mais lui arrivaient le plus souvent dans les cas de quelque tribulation (1); comme cette fois , par exemple, qu'elle venait de passer plusieurs jours dans des tourments intérieurs inexprimables , et dans un trouble affreux, qu'excitait on son âme la crainte d'être trompée par le démon. C'est ce qui est expliqué fort au long dans celte relation , où elle a aussi bien publié ses péchés que tout le reste, la crainte lui ayant fait oublier sa réputation.

(1) Le texte dit, nécessité.

u rJRE xiv.

Élanl donc dans cette affliction qui était si extrême qu'un ne peut i.i

indrc, elle ne fit qu'entendre ces paroles : C'est moi, ne crains rien

;:t aussitôt son âme demeura tellement tranquille, courageuse et

irée, qu'elle ne pouvait comprendre elle-même d'où lui pouvait

venir un si grand bien. Et on effet, tout ce que ses confesseurs et les

docteurs qu'elle avait consultés avaient pu lui dire jusqu'alors, n'avait

pas été c pable de lui procurer la paix que ce peu de paroles lui rendit

en un instant.

D'autres fois il lui est arrivé de se trouver merveilleusement fortifiée par îles visions ; et sans ce secours elle n'eût jamais été capable de supporter, comme elle a fait, de si grands travaux et tant de contradictions, outre ses maladies qui ont été sans nombre, principalement depuis son entrée en religion. Elle n'en à plus a présent de si fréquentes, mais elle n'est jamais sans souffrir, tantôt plus, tantôt moins ; c'est son ordinaire. S'il lui arrive de rendre quelque petit service à Notre-Seignt ur, ou d'en recevoir quelques grâces, ces choses s'effacent bien vite de sa mémoire; ou si quelquefois elle s'en souvient, il ne dépend pas d'elle d'y arrêter son allenlioq, comme elle fait sur ses péchés. Elle est toujours plongée dans cette affligeante idée, comme dans un bourbier infect.

La considération de l'énormité de ses péchés, et du peu qu'elle a fait pour Dieu, est sans doute ce qui l'empêche d'être tentée de vaine gloire; jamais son esprit ne lui a rien représenté qui ne fût pur et chaste ; et il ne lui semble pas qu'elle puisse avoir des pensées d'une autre nature, s'il est vrai que ce soit l'esprit de Dieu qui agisse sur elle, d'autant plus qu'elle n'a nul soin de son corps, et n'y pense seulement pas, tant elle est remplie de Dieu.

Elle conserve aussi toujours une grande crainte de rien faire qui puisse offenser Dieu, et un grand désir d'accomplir en tout sa volonté. C'est la grâce qu'elle ne cessa de lui demander; et il lui semble qu'elle est si bien affermie dans cette résolution, qu'il n'y a chose au monde que ses confesseurs ne lui fissent faire, et qu'elle n'exécutât sur le champ, avec la grâce de Dieu, pour peu qu'elle crût par là lui être plus agréable. Versuadée qu'elle est qu'il aide toujours ceux qui dans leurs entreprises ont pour objet son service et sa gloire, rien ne la touche en comparaison de ce motif, et elle ne songe pas plus à travailler pour elle, que si elle n'existait pas, du moins autant qu'elle peut juger d'elle-même, et que ses confesseurs en jugent.

Tout ce qui est écrit dans ce papier est exactement vrai. On peut le vérifier par le moyen de ses confesseurs et des personnes avec qui elle communique depuis vingt ans.

Très-souvent son esprit la porté à glorifier Dieu, et elle voudrait que , oui le monde s'y portât comme elle, quelque chose qu'il lui en pût coûter. De là vient le désir qu'elle a du salut des âmes, qui ne la quitte point Et quant au mépris souverain qu'elle a pour toutes les choses du

LETTKE XIV. - "■

monde, il vient sans dout,' ile l'habitude qu'elle a prise d'en co

la misère et la honte, avec le prix inestimable des biens spirituels et

éternels.

Voici maintenant, mon révérend père, comme se fait la vision, puisque vous voulez le savoir: On ne voit rien ni intérieurement ni extérieurement, parce qu'elle n'est point imaginaire (1); mais l'âme, sans rien voir, conçoit l'objet, et sent de quel côté il est, plus clairement que si elle le voyait; excepté que rien de particulier ne se présente à elle; mais c'est comme si, étant dans l'obscurité, on sentait quelqu'un auprès de soi ; car quoiqu'on ne le pût pas voir, on ne laisserait pas pour cela d'être sûr de sa présence. Cette comparaison n'est pourtant pas tout à fait juste, car celui qui est dans l'obscurité peut juger qu'une personne est auprès de lui, par quelque moyen, soit par le bruit qu'elle fait, soit par ce qu'il l'entrevoit et la connaît d'auparavant; au lieu qu'ici il a j a rien de tout cela, et sans le secours d'aucunes paroles, ni intérieures ni extérieures, l'âme conçoit très-clairement quel est l'objet qui se présente à elle , de quel côté il est . et quelquefois ce qu'il veut lui dire. Par où et comment elle conçoit cela, c'est ce qu'elle ignore; mais la chose se passe ainsi, et sans qu'elle puisse juger du temps que cela dure; et quand une fois l'objet s'est éloigné d'elle , elle a beau vouloir se le représenter encore de la même façon, elle n'en peut venir à bout. Ce n'est plus que l'effet de son imagination, et non pas comme auparavant une représentation indépendante du concours de l'homme. Il en est de même de toutes les choses surnaturelles; et de la vient que l'âme, à qui Dieu fait ces sortes de grâces , loin de s'en glorifier, en devient plus humble qu'auparavant, parce qu'elle reconnaît que c'est un don de Dieu dont elle ne peut se dégager, comme elle ne peut se le procurer en aucune manière. Cette considération redouble son amour et son zèle pour un si puissant Seigneur, qui peut faire ce que nous ne pouvons seulement pas concevoir, du moins en ce monde. C'est ainsi que quelque savant qu'on soit, on reconnaît toujours qu'il y a des sciences où l'on ne peut atteindre. Que celui qui donne ces biens précieux soit à jamais béni.

Je suis avec la vénération la plus parfaite . Mon révérend père ,

Voire indigne servant.1 et fille,

Thérèse ue Jésls.

(1) C'est à dire, parce qu'elle ne réside point duns l'imagination.

REMARQUES

Cette lettre est vraisemblablement la suite de celle qui précède immédiatement : et il y a heu de croire que le père Alvarez, après avoir lu celle première lettre, ordonna a la Sainte de lui en faire une seconde, où elle lui marquerait la manière don s'était conduite dans l'Oraison, depuis son entrée en religion jusqu'alors, et lui indiquerait les personnes dont elle avait pris conseil; et de plus, comment se faisait la vision dont elle lui avait parle, alin de remettre le tout à l'inquisition. La relation qui est renfermée dans celle seconde lettre est admirable par sa brièveté sa clarté, le

■'i'J 1 1 : it,i: \ît.

bon ordre qui y règne, et les instructions qu'on y trouve. Dans celte relation ia Saint. , pour n'être pas connue apparemment, et par modestie, parle toujours d'elle à la troisième personne., comme si elle parlait d'une autre; mais on remarque pourtant dans le texte quelques endroits où il lui est échappé par distraction d'user de la première personne.

Comme ette commence sa lettre par dire qu'il va quarante ans qu'elle a pris l'habit, un juge qu'elle était à Séville lorsqu'elle l'écrivit, et que c'était dans le temps de la première persécution qu'elle eut à essuyer à l'occasion de celle novice mélancolique, qui la déféra à l'inquisition, et qui mit le trouble dans le couvent. C'est à cet événement qu'on doit sans doute le soin que la Sainle a toujours pris de bannir de son ordre ■"humeur mélancolique; et en effet, on ne saurait trop admirer l'esprit de gaieté et l'égalité d'humeur qui régnent parmi les carmélites réformées au milieu de leurs austérités, et malgré la rigoureuse clôture qu'elles observent.

Doin Solo-Salazar, dont elle parle ici, cl qui lui conseilla de consulter le père Jean d'Avila, était un homme d'un rare mérite. Il l'ut successivement proviseur et chanoine d'Astorga, inquisiteur de Cordoue, de Séville et de Tolède, conseiller d'état, commissaire général de la croisade, évèquc d'Albaracin , de Ségorbc et de Salamanque. Il mourut a Meriila en 1576, et l'on croit qu'il fut empoisonné par les Illuminés (1), tant de celte ville que de Glcrcna, auxquels il s'était opposé.

Ce que la Sainle dit que rien ne l'affligeait davantage que quand elle nejxmvait pas oliéir, doit s'entendre des choses qui ne dépendaient pas d'elle : comme, par exemple, si un confesseur lui commandait de s'abstenir de toutes choses surnaturelles , tandis que Dieu jugeait à propos de lui en envoyer; il est clair qu'en celle occasion il n'était pas en son pouvoir d'obéir; mais son obéissance était toujours dans l'intention ; aussi dit-elle, quelques lignes plus bas, que, quand ses confesseurs lui ordonnaient de faire le contraire de ce qui lui était inspiré dans l'oraison, elle leur obéissait sans le moindre chagrin.

La Sainte parle ensuite de l'affliction qu'elle eut voyant que la relation de sa vie était devenue publique. Voici comme la chose arriva. Une dame du premier rang qu'elle voulait attirer à Dieu la pria un jour de Lui montrer celle relation; la Sainte s'en défendit autant qu'il lui fut possible; mais la dame ayant paru choquée de ce relus, la Sainte eut enlin pour elle cette complaisance, à condition que la relation ne serait vue de personne, ce que la dame promit. Cependant cette dame ne l'eut pasplutot en sa possession qu'elle en fit lecture à qui voulut l'entendre ; de manière qu on ne s'entretenait d'autre chose dans les cercles, qu'on en faisait de piquantes railleries, et que cela suscita à la Sainte une grande persécution, comme si elle eût voulu se l'aire passer pour sainle.

Llle dit encore que son esprit ne lui a jamais rien représenté qui ne fût pur et chaste, et qu'il ne lui semble pas qu'elle puisse avoir des pensées d'une aulre nature, s'il est vrai que ce soit l'esprit de Dieu qui agisse en elle.

Cet endroit a besoin d'explication. La Sainte ne veut pas dire par là que ce soit la marque du mauvais état de l'âme, que d'avoir des tentations contre la chasteté; car il est certain qu'il n'y a de mal aux tentations qu'amant qu'on y donne son consentement, et qu'au contraire on mérite beaucoup en y résistant avec courage. Saint Paul était sans doute animé de l'esprit de Dieu ; cependant il ne laissait pas d'être sujet à de pareilles tentations ; ce qui lui faisait dire : bains est mil» stimulus camis meœ, augclut Salante qui me colaphizel.

Il esi donc évident que la Sainte ne veut dire autre chose en cet endroil, sinon que ses visions produisaient seulement en elle l'oubli de sou corps et le souvenir île Dieu.

El en effet, si ces visions eussent été des illusions que Dieu eut permis que la Sainte eût souffertes, sans néanmoins y consentir, il n'en aurait pas été de même; car en ne cas le démon n'aurait pas manqué de la laisser avec des tentations contre la chasteté. Je crois aussi que, depuis le temps que Dieu commença à favoriser la Sainte de ses grâces, il la délivra de toutes sortes de tentations de ce genre; et cela est assex conforme à ce que la Sainte dit d'elle-même en divers endroits de ses ouvrages.

Ce qui vient d'être dit au commencement des remarques que cette lettre est vraisemblablement la suite de la précédente, et que l'une et l'autre ont été écrites lors de la première persécution de Séville, ne permet pas de donner à celle-ci d'autre date que 1570. Mais ce qui confirme celle date encore davantage, c'est ce que dit la Sainte au commencement de celle-ci, qu'il y a quarante ans qu'elle a pris l'habit; car on sait qu'elle avait pris l'habit en 1536, à quoi ajoutant quarante ans, cela fait bien 1576.

' ) Secte d'héréliqucs.

LETTBE XV.. 2C.9

AI RKVÉREXDISSIME PÈRE JEAN-BAPTISTE RUBEO DE K.VVEXXE, GÉNÉRAL DE l'ordre DES CARMES.

In Sainte intercède, auprès de lui, en faveur des pères Gralien et Maria», qui l'avaient assistée dans la réforme, et Cassure de son obéissance relativement à un décret rendu contre elle, par le chapitre général.

La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec votre révérence , mon très-révérend père.

1576 , au commencement. — J'ai eu l'honneur d'écrire trois ou quatre fois à votre révérence, depuis que je suis à Séville, et j'en suis demeurée là, sur ce que j'ai appris de nos pères à leur retour du chapitre, que vous étiez parti de Rome pour aller visiter les monastères du Mantouan. Dieu soit béni de l'heureux succès de cette affaire.

Je vous rendais compte dans ces lettres, mon très-révérend père, des trois nouveaux monastères qui ont été fondés cette année, l'un à ^ eas, l'autre à Caravaque et le troisième ici. Je puis dire que vous y avez pour Glles de grandes servantes de Dieu. Les deux premiers sont rentes, et celui-ci ne l'est pas. Nous n'y avons point encore de maison en propre, mais j'espère que le Seigneur nous en procurera bientôt une. Je n'entre point à cet égard dans un plus grand détail, persuadée • que je suis que quelques-unes de mes lettres vous seront parvenues.

Je vous marquais aussi, mon très-révérend père, qu'il y a bien de la différence d'entendre parler nos pères déchaussés (je veux dire les pères Gratien et Marian), ou d'en entendre parler à leurs ennemis. Il est certain que vous avez en eux de véritables enfants , et j'ose dire qu'en ce qui est essentiel, ils ne le cèdent à aucuns de ceux qui se vantent le plus de l'être. Gomme ils m'ont priée de leur servir de médiatrice, pour obtenir de vous que vous les remettiez dans vos bonnes grâces, n'osant pas vous écrire eux-mêmes, je vous en suppliais très-instamment et vous en supplie encore aujourd'hui. Accordezmoi cette grâce pour l'amour de Notre-Seigneur , et prenez quelque confiance en ce que j'ai l'honneur de vous dire. Je n'ai point de raison pour vous déguiser la vérité, outre que je croirais ne pou- \oir le faire sans offenser Dieu; et quand ce ne serait pas un péché, je regarderais comme une grande trahison et comme une insigne méchanceté de la déguiser à un père que j'aime si tendrement. Quand nous serons tous deux devant Dieu , vous verrez , mon très-révérend père, les obligations que vous avez à votre véritable fille Thérèse de Jésus. C'est celte espérance qui me console, car je me doute bien que vous ne manquerez pas de gens qui vous feront entendre le contraire de ce que je vous écris ; mais les personnes sans passion me rendront témoignage que je dis la vérité, et je la dirai toujours tant que je vivrai.

Je vous pariais encore dans mus lettres de la commission que Le père Gratien avait reçue du nonce , et vous marquais que ce prélat lui avait t'ait dire de le venir trouver. 11 faut vous dire présentement, mon trèsrévérend père, qu'on lui a donné de nouveau la commission de visiter non seulement les maisons de la réforme , tant d'hommes que de filles , mais même celles des carmes mitigés de la province d'Andalousie. Je sais à n'en pouvoir douter qu'il s'est excusé autant qu'il a pu de ce dernier article, quoiqu'on veuille dire le contraire; c'est la pure vérité, et son frère le secrétaire y était également opposé, parce qu'il ne revient île ces sortes de commissions que beaucoup de peine ; mais puisque c'était une affaire réglée, si nos pères mitigés eussent voulu m'en croire, ils auraient reçu le commissaire, et les choses se seraient passées amicalement, comme entre frères , sans blesser personne. J'ai fait te que j'ai pu pour les concilier, tant parce que c'était, ce me semble, le parti le plus raisonnable, que par amitié pour ces pères qui nous ont fait plaisir en tout ce qu'ils ont pu , depuis que nous sommes ici.

J'ai trouvé parmi eux, comme je crois vous l'avoir mandé, des gens de mérite et d'érudition ; il serait à souhaiter que nous en eussions autant dans notre province de Castille.

J'ai toujours aimé à faire , comme on dit , de nécessité vertu ; et pour cette raison j'aurais voulu que ces pères , avant de s'opposer à la commission , eussent bien examiné s'il y avait apparence qu'ils réussissent dans leur opposition ; il faut avouer d'un autre côté que nous avons eu dans l'ordre tant de visites et tant de nouveautés depuis nombre d'années , qu'il n'est pas bien étonnant qu'ils en soient las et rebutés. Dieu nous fasse la grâce de tirer quelque avantage de tout ceci pour notre sanctification. On peut bien dire qu'il nous éprouve. Cependant je trouve celte commission bien moins mortifiante pour l'ordre, que si c'était un étranger qui en fût chargé ; et j'espère que tout ira bien , pourvu que vous favorisiez le père Gratien de manière que tout le monde sache qu'il est dans vos bonnes grâces. Il prend la liberté d'écrire de son coté à votre rév érence , et ne désire rien tant que d'être bien avec elle. Il vous révère comme son père, et serait au désespoir de vous donner le moindre mécontentement.

Je vous supplie donc encore une fois , mon très-révérend père , pour l'amour de Noire-Seigneur et de sa glorieuse Mère que vous aimez tant, cl pour qui ce bon père a aussi tant de dévotion (car c'est cette dévotion «lui l'a fait entrer dans noire ordre), je vous supplie, dis-je, de lui répondre avec douceur, d'oublier tout le passé et les fautes qu'il a pu faire , et de le recevoir pour votre fils et pour votre sujet, comme il l'est < ;i effet , aussi bien que le pauvre père Marian , à qui l'on ne peut rien reprocher, sinon qu'il ne scnl pas toujours la portée de ce qu'il dit. Je m' m'étonne pas qu'il vous ail écrit des choses fort éloignées de sa densée, car la plupart du temps il ne sait pas s'expliquer; mais il pro-

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leste à (pi ..„,. .entendre que jamais i! n'a eu dessein de rien dire ni de rien faire qui fût capable de vous offenser. En vérité je crois que ("est le démon qui, par l'intérêt qu'il a de tout gâter, aura fait manquer ces bons pères contre leur intention.

Pour l'amour de Dieu , mon très-révérend père , accordez-moi ia grâce que je vous demande. Considérez que c'est le propre des enfants de manquer, et le propre des pères de leur pardonner, sans avoir égard à leurs fautes. Bien des raisons vous y engagent, que vous ne sentez peut-être pas si bien où vous êtes que je les sens ici. Quoique nous autres femmes ne soyons guère bonnes pour le conseil , il est pourtant des occasions où nous rencontrons juste. Pour moi je ne vois pas où serait l'inconvénient de recevoir à pardon ces bons pères qui iraient volontiers se prosterner à vos pieds , s'ils étaient à portée de le faire. J'imagine au contraire que cela ne peut produire qu'un très-bon effet. Dieu nous pardonne bien; et pourquoi ne leur pardonneriez-vous pas ? ne fût-ce que pour faire entendre que vous êtes bien aise que la réforme se fasse parle moyen d'un de vos enfants.

S'il y avait dans l'ordre beaucoup de sujets à qui l'on pût confier cette commission , à la bonne heure; mais puisqu'on n'en voit point qui ait les talents du père Gratien comme votre révérence serait la première à en convenir, si elle le connaissait plus particulièrement, n'est-ce pas là un motif suffisant pour vous engager à le protéger; ne fût-ce, comme je l'ai dit , que pour faire connaître à tout le monde , si la réforme réussit, que c'est par vos conseils et par votre autorité? car il n'est pas douteux que , dès qu'on saura que la chose se fait de votre agrément , toutes difficultés seront bientôt aplanies. J'aurais mille autres choses à vous dire là-dessus , mais j'aime mieux: prier Dieu de vous inspirer ce qui convient le plus à sa gloire , d'autant plus que je m'aperçois depuis un certain temps que vous ne faites pas grand cas de ce que je vous dis. Cependant, si je manque en quelque chose, c'est assurément contre mon intention.

Le père Antoine de Jésus est ici; il n'a pu se dispenser d'y venir, quoiqu'il ait déjà commencé à se défendre, comme ces deux pères. Il écrit à votre révérence. Peut-être sera-t-il plus heureux que moi. Je souhaite de tout mon cœur que vous preniez de tout ceci l'idée la plus convenable à la gloire de Dieu. Du reste je m'en rapporte à sa Providence d'en ordonner comme il lui plaira.

J'ai appris l'ordonnance du chapitre général , par laquelle il m'est fait défense de sortir de la maison que j'aurai une fois choisie. Le père Ange , notre provincial , l'avait envoyée ici au père Ulloa , avec ordre de me la faire signifier. Celui-ci s'est imaginé apparemment que cela me chagrinerait beaucoup , et je crois bien que telle était l'intention de ceux qui me l'ont attirée; c'est ce qui l'a engagé à la garder longtemps sans en faire usage; mais il y a un peu plus d'un mois que , l'ayant su 5>ar un autre endroit , j'ai fait en sorte' qu'en me la signifiât.

. cet égaïu ^aîs vous assurer, mou très-révérend père, autant que je puis répondre de moi-même, que j'aurais regardé comme une grande faveur, et même comme une récompense de votre part, si j'avais reçu le même ordre par une de vos lettres ; si , par exemple , vous m'eussiez mandé que, touché des longs travaux que j'ai endurés dans toutes ces fondations , et connaissant la faiblesse de mon tempérament, vous m'ordonniez de me reposer. La preuve que ce que je vous dis est vrai , c'est que je ne laisse pas d'être fort contente de demeurer tranquille , quoique l'ordre m'en vienne par une voie bien différente.

Mais si cet ordre m'est agréable , à prendre la chose de ce côté là, l'amour que je porte à votre révérence me le fait trouver , d'un autre côté , extrêmement dur et rigoureux , par la raison qu'il m'est envoyé, comme à une personne désobéissante ; c'est ainsi du moins que le père Ange l'a annoncé à toute la cour, avant que j'en susse rien , croyant sans doute que j'allais être bien mortifiée de me voir si fort resserrée. Jl m'a même écrit que je pourrais y remédier , en m'adressant au pape, comme si ce n'était pas un avantage pour moi. En vérité, quand ce n'en serait pas un , quand j'en serais au contraire la plus affligée du monde , jamais il ne me viendrait dans l'esprit de manquer à l'obéissance que je vous dois; et à Dieu ne plaise que je me procure jamais le moindre contentement contre la volonté de votre révérence.

Je puis bien dire, mon très-révérend père, et c'est une vérité dont Dieu m'est témoin, que si quelque chose a été capable de me consoler dans les travaux, les inquiétudes, les afflictions et les contradictions que j'ai essuyées par le passé, ça été de savoir que je vous obéissais, et que je faisais chose qui vous était agréable; et ainsi vous ne devez pas douter de la satisfaction que je vais avoir présentement à exécuter ce que vous m'ordonnez. Il n'a pas tenu à moi que vous n'ayez été obéi sur le champ, mais comme nous touchions aux fêtes de Noël, et que le chemin est fort long, on n'a pas voulu me laisser partir, dans la persuasion que votre inteution n'était pas que je hasardasse ma santé; c'est ce qui fait que je suis encore ici, mais dans l'intention d'y demeurer seulement jusqu'à la fin de l'hiver; car, à vous dire vrai, je ne m'accommode point du tout des gens de l'Andalousie. La grâce que je vous demande c'est de m'honorer de vos lettres en quelque endroit que j'aille Comme je ne me mêlerai plus de rien, Dieu merci, je crains fort que vous ne veniez à in'oublier, mais j'y mettrai bon ordre; car, quand mes lettres devraient vous ennuyer, je ne laisserai pas de vous écrire pour ma propre satisfaction.

On n'a jamais pensé dans ce pays-ci, et l'on n'y pense point encore, que le concile ni le bref du pape, donné motu proprio, ôtent aux supérieurs le droit qu'ils ont de transférer les religieuses de leurs couvents

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dans d'autres, lorsque l'avantage de l'ordre exige ce déplacement, ce qui peut arriver souvent. Je ne dis pas cela par rapport à moi, car je ne suis plus bonne à rien; et, en vérité, si je savais vous faire le moindre plaisir je me tiendrais volontiers toute ma vie, non pas seulement dans la même maison, puisque je suis très-contente de me reposer, mais dans une prison. Ce que j'en dis seulement est pour vous ôter fout scrupule sur le passé; je puis donc assurer votre révérence que jamais il ne m'est arrivé de sortir de mon couvent pour aller fonder (et il est clair que je ne pouvais sortir pour autre chose) sans un ordre ou une permission par écrit de mon supérieur. Quand j'ai été à A cas et à Caravaque, j'en avais l'ordre du père Ange : quand je suis venue ici, j en avais l'ordre du père Gratien, qui, pour lors, avait la même commission qu'il a aujourd'hui du nonce, si ce n'est qu'il ne s'en servait pas. Comment donc le père Ange peut-il dire que je suis venue ici comme une apostate, et me faire passer pour une excommuniée? Dieu le lui pardonne ! Vous savez, mon très-révérend père, et même vous êtes témoin que j'ai toujours fait mes efforts pour lui procurer votre bienveillance, et pour le contenter en toutes choses, tant que le service de Dieu a pu le permettre, et avec tout cela je ne puis parvenir à m'en faire un ami.

Il ferait beaucoup mieux de se tourner contre le père Valdcmore; car il est bon que votre révérence sache que celui-ci, comme prieur d'Avila, s'est avisé de chasser du couvent de l'Incarnation les pères déchaussés, au grand scandale de toute la ville; et de plus, malgré la régularité qui règne dans cette maison, dont on ne peut trop remercier Dieu, il a si fort maltraité les religieuses, que c'est quelque chose de pitoyable de voir le trouble où elles sont encore aujourd'hui. On m'écrit que pour excuser le prieur elles se donnent le tort à elles-mêmes, que cependant les pères déchaussés sont retournés au couvent, et que monseigneur le nonce a défendu à ious autres carmes d'y confesser. Je ne puis vous exprimer combien je suis touchée de l'affliction de ces pauvres filles, à qui l'on ne donne que du pain pour toute nourriture, et que l'on ne cesse de tourmenter. Dieu veuille y apporter du remède, et nous conserver votre révérence pendant une longue suite d'années.

On vient de m'apprendre que le père général des dominicains doit venir ici incessamment; mon Dieu, que je serais contente si vous pouviez y venir aussi ! mais d'un autre côté je craindrais pour vous les incommodités d'un si grand voyage. Ainsi je consens volontiers que ma satisfaction soit retardée jusqu'à cette bienheureuse éternité qui n'aura point de fin. C'est alors, je vous le répète, que vous connaîtrez combien vous m'êtes redevable ; plaise à Dieu, par sa miséricorde, que j( mérite moi-même d'y arriver. Je me recommande, avec votre permision, aux prières des révérends pères vos assistants. Toutes vos filles et \os servantes de ce monastère vous supplient de leur donner votre bé-

'2Vi x vi.

lion, el je \ous la demande aussi poui . .oi, qui suis, avec la véné ration la plus profonde,

Mon très-révérend père,

De votre révérence ,

L'indigne cl très- soumise servante,

Thérèse de Jésus.

De Séville.

REMARQUES

Le père général Rubeo de Ravenne était un grand serviteur de Rien et fort attaché à la Sainte. Il l'avait connue en Espagne, el l'avait même beaucoup excitée à travailler à la réforme- -Mais ceux qui y étaient opposés, lui en firent de si mauvais rapports, qu'il donna depuis bien de la peine à la Sainte, et à ceux qui l'avaient assistée dans cette entreprise, entre autres aux pères Cratien et Mariai), qu'il regardait comme des novateurs dangereux.

La Sainie est toui occupée dans cette lettre, du désir de remettre ces pères dans les bonnes grâces de leur général; et pour y parvenir plus aisément, au lieu d'entreprendre de les justifier, ce qui aurait pu irriter le général, elle prend le parti de demander pardon pour eux, feignant de le> croire coupables, quoiqu'elle connût mieux que personne leur innocence. Cette tournure adroite el délicate ne pouvait manquer de produire l'effet qu'elle en aiiendait.

Le portrait que fait ici la Sainte du père Marian, est fort singulier, et ne ressemble guère à ce que ilil l'Histoire de l'ordre.

Lorsque la Sainie dit au père général qu'il connaîtra dans le ciel les obligations (j'i'H lui a, elle entend parler sans doute de quelque grâce qu'elle avait demandée pour lui à Dieu, et qu'il avait obtenue par son intercession.

On sait que la Sainie passa l'hiver de 1575 à Séville; ainsi, comme Noël était passé lors de celte lettre, et que l'hiver durait encore, il y a toute apparence qu'elle lut é- rite au commencement de l'année 157 ii. L'auteur de l'Histoire générale de l'ordre, lui donne la même date, sec. pari, livre 3, ch. 3.

Le père Antoine de Jésus, dont il est parlé dans cette lettre, était un des deux premiers proie? de la réforme.

Il ne faut point confondre cette persécution dont parle ici la Sainte, qui s'était élevée contre les religieuses de l'Incarnation, à l'occasion des deux carmes déchaussés qui les dirigeaient, avec une autre persécution qu'elles éprouvèrent depuis, pour avoir élu la Sainie pour prieure. Dans l'une et dans l'autre de ces deux persécutions on leur ola les carmes déchaussés qu'elles avaient pour directeurs; mais dans la première on les leui rendit bientôt après ; et d ms la seconde on alla plus loin, on emprisonna ces deux religieux, dont l'un était le bienheureux Jean de la Croix.

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