DÉCHAUSSÉ
Elle lui fait réponse au sujet de deux postulantes qu'il lui avait recommandées, et en qui elle ne trouvait pas les qualités su/lisantes; elle lui parle aussi de l'établissement des carmes déchaussés, à Madrid, à Salamunque et à Malagon , cl de plusieurs autres sujets.
La grâce de l'Esprit saint soit avec votre révérence.
1576. 21 octobre. — 11 paraît bien , mon révérend père , que vous ignorez les obligations que j'ai au père Olea, et l'amitié que je lui porte, puisque vous prenez la peine de m'écrira sur les mêmes choses dont il est question , ou dont il a été question entre lui et moi. Vous savez que ce n'est pas mon défaut que l'ingratitude. Je puis vous assurer que l'affaire dont vous me parlez serait déjà terminée, s'il n'y allait que de mon repos ou de ma santé ; mais quand la conscience est intéressée , il n'y a amitié qui tienne; je dois plus à Dieu qu'à qui que ce soit.
Et plût à Dieu qu'il n'y eût d'autre inconvénient que celui île la dot 1 tous savez (ou si vous ne le savez pas , tout le monde vous le dira) que nous avons dans nos maisons beaucoup de religieuses qui n'ont rien apporté ; et d'ailleurs c'est une assez bonne dot que cinq cents ducats : il n'y a point de monastère où celte fille ne puisse être reçue pour ce prix-là. Le père Olea ne connaît point nos sœurs; ainsi je ne suis point étonnée de son incrédulité; mais moi qui sais que ce sont de vraies ser- \ antes de Dieu , et qui connais toute leur candeur , je ne croirai jamais qu'elles soient capables d'ôter l'habit à une novice , sans de bonnes raisons. Je sais jusqu'où elles portent le scrupule sur cet article ; et assurément ce n'est pas sans sujet qu'elles ont pris une telle résolution. Comme nous sommes en petit nombre dans chaque maison , le trouble que causent celles qui ne sont pas propres pour la religion est quelque chose de si insupportable , que la conscience la moins timorée se fera toujours un scrupule d'en recevoir de pareilles ; à plus forte raison quiconque craindra de déplaire en rien à Notre-Seigneur. Dites-moi , je vous prie, si nos sœurs lui refusent leur suffrage, est-ce que je puis leur faire prendre une religieuse par force? aucun supérieur n'aurait ce pouvoir.
N'allez pas vous imaginer que le père Olea soit personnellement intéressé dans cette affaire , il m'a lui-même écrit qu'il ne prend pas plus d'intérêt à cette fille qu'à une personne qui passerait par la rue ; mais ce sont mes péchés qui sont cause qu'il s'est mis dans la tête d'exercer sa charité dans une chose qui n'est pas faisable , et où je ne puis l'obliger, dont je suis en vérité bien fâchée. Au bout du compte, quand la chose serait faisable , on ne rendrait pas un bon office à celte fille de lui faire passer sa vie avec des personnes qui ne veulent point d'elle. J'ai peut-être même plus fait dans cette occasion que la raison n'aurait voulu, puisque j'ai engagé nos sœurs à la garder encore un an contre leur gré, pour l'éprouver davantage, et pour m'instruire par moimême de toutes choses , s'il arrive que je passe par ce couvent en allant à Salamanque. Je ne l'ai fait que par considération pour le père Olea, et pour lui donner satisfaction; car je suis bien persuadée que les religieuses m'ont accusé vrai; et vous savez vous-même combien elles ont d'éloignement pour le mensonge, dans les choses même les plus légères.
Vous savez aussi qu'il n'est pas nouveau de voir des novices sortir de nos maisons, c'est chose assez ordinaire; et celle-ci n'en sera pas moins estimée , quand elle dira que sa santé ne lui a pas permis de soutenir l'austérité de la règle; du moins je n'en ai encore vu aucune qui ait rien perdu par là de sa réputation. Je vous réponds que ceci me servira de leçon , et que dorénavant j'y regarderai de plus près que je n'ai encore fait; et, par exemple, j'empêcherai qu'on ne reçoive la demoiselle que propose le seigneur Nicolas , quoiqu'il paraisse que cela vous ferait plaisir , parce que je suis informée d'ailleurs que ce
n'est point un sujet qui nous convienne, cl que je ne veux pas me faire des ennemis en cherchant à obliger mes patrons et mes amis. C'est une chose étrange que de me demander, comme vous faites , pourquoi tfonc j'ai consenti qu'on me parlât de la réception de celte demoiselle; il faut bien se parler pour connaître les sujets. Comment voudriez-vous qu'on fit autrement? J'avais grande envie d'obliger le seigneur Nicolas , mais on m'avait dit d'abord les choses d'une façon, et j'ai appris depuis qu'elles étaient toutes différentes. D'ailleurs je suis persuadée que le seigneur Nicolas a plus à cœur le bien général de nos maisons que l'avantage particulier d'un sujet, et qu'il n'a jamais prétendu que celle demoiselle fût reçue qu'autant qu'elle nous conviendrait.
Ne m'en parlez donc plus, pour l'amour de Dieu, mon révérend père; avec une dot aussi bonne que celle qu'on lui donne, elle peut bien entrer dans un autre couvent; mais elle ne convient nullement dans le nôtre, où nous ne devons prendre que des sujets choisis, attendu notre petit nombre. Et si jusqu'à présent il nous est arrivé d'être moins exactes à l'égard de quelques-unes , dont le compte est facile à faire , nous nous en sommes si mal trouvées , qu'à l'avenir nous y prendrons garde de plus près. Surtout n'allez pas nous brouiller avec le seigneur Nicolas, en lui persuadant d'insister, car il éprouverait un second refus.
Vous me faites rire, mon révérend père, de dire que vous connaîtriez le caractère de cette demoiselle rien qu'à la voir; croyez-moi, nous ne sommes pas si faciles à connaître, nous autres femmes; et tel a confessé une femme pendant plusieurs années , qui est étonné après ce temps-là de l'avoir méconnue. Cela vient sans doute de ce que les femmes la plupart du temps ne savent pas même se confesser, et que les confesseurs ne peuvent porter leur jugement que sur ce qu'on leur dit. Enfin, mon père , quand vous voudrez que nous fassions quelque chose pour vous dans nos maisons, présentez nous des sujets qui aient les qualités con- \enables, et vous verrez que nous serons bientôt d'accord sur la dot; autrement ne comptez point sur nous.
Je suis bien aise de vous dire que j'avais aussi pensé qu'il serait facile d'avoir ici une maison pour loger les religieux, et même d'obtenir la permission d'y dire la messe, quoique ce ne fût pas un monastère, comme on le permet aux gentilshommes qui ont des chapelles dans leurs maisons; mais ayant communiqué les idées que j'avais là-dessus à notre père (1), il me répondit que cela ne convenait nullement, et que ce serait tout gâter; et je crois qu'il eut raison; ainsi, connaissant sur cela ses intentions, vous n'auriez pas dû, ce me semble, assembler tant de religieux, et encore moins permettre qu'on préparât l'église comme si vous aviez déjà la permission. Je n'ai pu m'empècher d'en rire. Je n'achèterais pas même une maison sans l'agrément de l'ordinaire , et si j'en ai fait la faute à Séville, vous savez ce qu'il m'en a coûte; en un mot, je vous ai
(I) Le père Gratien.
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toujours dit que vous n'avanceriez rien, à moins que vous n'eussiez la permission du nonce par écrit.
Je demeurai toute surprise, lorsque dom Jérôme me dit que vous vous adressiez à nos pères chaussés. Je suis fort éloignée d'avoir en eux, surtout à présent, la même confiance que vous y avez tous; car je ne parle seulement pas au père Valdemore, il m'est suspect; je ne le crois point du tout disposé à nous faire du bien; et s'il nous témoigne de l'amitié, ce n'est que pour pénétrer nos desseins et en avertir ses amis. Je voudrais que vous ne vous fiassiez pas plus à lui que je m'y fie. Ce n'est point de la part de pareils amis que vous devez attendre du secours. Reposez-vous sur celui que celte affaire regarde, c'est-à-dire, sur Dieu ; il la fera réussir dans son temps ; surtout ne vous pressez pas tant ; vous reculeriez plutôt que d'avancer.
Il faut encore que je vous dise , mon révérend père , que don Diègue Mexie est un gentilhomme plein d'honneur, qui fera ce qu'il a promis; et puisqu'il est déterminé à en parler à son cousin , apparemment il est sûr de réussir. Soyez persuadé que ce que son cousin ne fera pas pour lui, il le fera encore moins pour sa tante. Ainsi il est inutile d'écrire à cette dame ni à d'autres personnes , d'autant plus qu'ils sont cousins de fort près, et que la parenté ainsi que l'amitié d'un homme tel que dom Diègue, sont choses dont on doit faire beaucoup de cas.
J'augure bien aussi de ce que l'archidiacre s'est offert de présenter pour nous notre requête, car il n'est pas homme à s'en charger s'il n'eût cru réussir. Voilà l'affaire en bon train présentement; encore un coup, ne la pressez pas davantage; trop de vivacité nous ferait tort. Laissons agir dom Diègue et l'archidiacre.
Je ne laisserai pas de chercher ici des recommandations auprès d'eux; et si le doyen y peut quelque chose , madame de la Cerda se chargera volontiers de lui en parler. Je suis charmée du tour que cette affaire a pris, et je nie persuade de plus en plus que la fondation dont il s'agit est agréable à Dieu, puisqu'elle s'avance sans que nous nous soyons mêlés de rien, ni pour l'établissement, ni pour la permission de dire la messe. C'est déjà un grand point que nous ayons la maison, car pour la permission nous l'obtiendrons tôt ou tard; et si monseigneur le nonce l'avait donnée, ce serait une affaire consommée. Je prie Dieu qu'il lui renvoie la santé, nous en avons besoin. Le père Tostat ne perd point courage ; je crains toujours que le prélat ne se serve de lui comme il a fait autrefois.
Par rapport à l'affaire de Salataanque, le père Jean-de-Jésus est si mal de sa fièvre quarte, que je ne vois pas qu'il puisse rien faire; d'ailleurs vous ne m'expliquez point de quelle utilité sera cet établissement. Quant au collège de cette même ville, il faut commencer par ce qui est le plus nécessaire , je veux dire par obtenir la permission de monseigneur le nonce; s'il l'eût donnée, l'affaire serait déjà faite. Considérez, s'il vous plait, qu'en toutes choses, lorsqu'on s'y prend mal au commencement ,
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la suite ne peut manquer d'aller de travers. L'objet de l'évéque, à ce que je vois, est de trouver quelqu'un qui puisse remplacer monsieur Jean Dias, dont il a appris la détention; mais je ne sais si notre profession permet a nos religieux de faire les fonctions de desservants; cela ne me paraît pas trop convenable; et quand il y aurait de la convenance, à quoi bon se charger de cet emploi pour le quitter au bout de deux mois ? Cela ne servirait qu'à indisposer l'évéque. D'ailleurs, il est fort douteux que nos pères s'entendent à gouverner ces filles. Peut-être voulraientils exiger d'elles une haute perfection , ce qui ne convient nullement à des personnes de cette sorte. Enfin il est encore incertain que l'évéque s'accommode d'une administration de religieux.
Je vous assure, mon père, qu'il y a à cela plus de difficulté que vous ne pensez, et qu'au lieu d'y gagner, nous pourrions bien y perdre. Je ne crois pas qu'il soit de la décence de notre ordre que nos religieux fassent l'office de confesseurs de repenties, car on ne les demande que pour ce sujet. Le monde s'attend de trouver en eux des ermites uniquement adonnés à la contemplation , et non pas des gens occupés de côté et d'autre à traiter avec des femmes de cette espèce. Et quoique l'objet soit bon en soi, puisqu'il s'agit de les retirer du libertinage, il pourrait fort bien arriver qu'on s'en scandalisât. Je vous propose les inconvénients, afin que vos révérences y fassent leurs réflexions, et qu'elles prennent le parti qu'elles jugeront le plus à propos ; sur quoi je m'en rapporte à leurs lumières, qui sont supérieures aux miennes. Ayez seulement la bonté de communiquer ceci à monsieur le licencié Padille et à monsieur Jean Dias. Pour moi je n'en sais pas davantage; nous pouvons toujours compter sur la permission de monseigneur l'évéque , sans quoi je ne ferais pas grand fond sur la négociation du seigneur doiu Tutonio. Qu'il ait la meilleure volonté du monde, j'en suis persuadée, mais je n'ai pas grande idée de son crédit.
J'attendais que je fusse à Madrid pour mettre en train l'affaire de votre établissement dans cette ville ; car je suis une bonne solliciteuse, et si vous ne m'en croyez pas, demandez plutôt à mon ami Valdemore (1). Je serais fâchée qu'on vint à manquer cette affaire pour avoir mal pris ses mesures. J'ai toujours souhaité, et ce serait pour moi une grande satisfaction de vous voir établis à Madrid, à cause du voisinagedela cour; mais si j'en étais crue, on abandonnerait l'autre établissement (2), jusqu'à ce qu'on y vit plus de jour; car pour le présent je ne vois pas qu'on puisse en venir à bout en aucune manière. Mal pour mal , j'aimerais encore mieux vous voir à Malagon ; madame de la Cerda témoigne une grande envie de vous y attirer; elle pourra avec le temps vous y fournir beaucoup de commodités ; il y a de plus de très-bons bourgs dans le voisinage, où vous trouverez de quoi subven-r aux besoins de la vie. Ce
(1) Ceci est dit sans doute par ironie ; voyez ce qu'elle a dit piécédcmment de ce père.
("2) Celui de Salamanque.
serait même un prétexte honnête pour abandonner le premier dessein, sans qu'on s'en aperçût; on dirait seulement dans le monde que vous avei jiasse à Malagon, en attendant que votre maison de l'autre côté fut bâtie, parée que vous n'avez pas trouvé qu'il fût convenable à des religieux de déménager d'un jour à l'autre.
J'ai donné à dom Jérôme la lettre que j'ai écrite à dom Diègue Mexie ; il doit la lui faire tenir avec une autre pour le comte d'Olivarez. Je lui écrirai encore quand il en sera besoin. Ayez soin de le voir de temps en temps pour lui rafraiebir la mémoire. Mais je vous répète que, s'il a tant fait que de vous dire qu'il s'en chargerait, qu'il en avait déjà parlé à l'archidiacre et que c'était une affaire faite, vous devez compter sur sa parole.
Je reçois tout présentement une lettre de lui, au sujet d'une fille à qui il me prie de donner l'habit , et dont la mère du père visiteur a déjà eu la bonté de s'informer. Plût à Dieu que celles que nous refusons eussent les qualités de celle-ci, nous les recevrions de bien bon cœur. Tout en écrivant ceci, il me vient en pensée que je ne ferais pas mal, sous prétexte de lui répondre sur celle fille, de lui parler un peu de votre affaire, et de la lui recommander de nouveau ; c'est ce que je vais faire. En attendant, ayez, s'il vous plaît, attention qu'on lui remette ma première lettre Demeurez avec Dieu, mon révérend père, et qu'il demeure avec vous. Je vous écris si fort au long qu'on dirait que je n'aurais autre chose à faire. Le père prieur m'excusera si je ne lui écris point; il me reste trop de lettres à expédier, et d'ailleurs celle-ci servira pour lui comme si elle lui était adressée. Bien des compliments à mon bon père Padille. Je remercie Dieu de ce qu'il est en bonne santé. Je ferai en sorte d'avoir la Cédule, quand je devrais m'adresser au père Valdemore. C'est caver au plus fort, car je le crois incapable de ne rien faire pour nous. C'est aujourd'hui la fête des onze mille Vierges. Je suis avec respect,
Mon révérend père,
Votre indigne servante,
Thérèse de Jésus.
J'avais reçu ce même jour d'autres lettres de vous avant que Jacques arrivât. Envoyez, je vous prie, par la première commodité, celle qui est adressée au père Gratien ; c'est pour des permissions qui sont fort pressées. Je ne lui écris rien de nos affaires , ainsi ne manquez pas de l'en informer.
four vous faire voir combien mes religieuses sont plus habiles et plus adirés que vos révérences, je vous envoie ce petit mot de lettre de la mère Anne-de-Jésus, prieure de Veas. Qu'en dites-vous? n'a-t-elle pas trouvé une bonne maison pour nos pères de la Pignoucla (1)? Elle m'a fait en vérité grand plaisir, et je gagerais bien que vos révérences n'en
<1) Autrement <'» petit Rocher
seraient pas venues à bout aussitôt qu'elle. Nos sœurs de Veas viennent de recevoir une religieuse dont la dot est de sept mille ducats , et elles sont à la veille d'en recevoir deux autres qui en apportent chacune autant. De plus elles ont aussi reçu une femme de la première qualité, nièce du comte de ïendille, qui leur a donné bien davantage, ayant fait venir à la maison une argenterie considérable en chandeliers, burettes, et autres ornements, outre un reliquaire, une croix de cristal et quantité d'autres choses, dont le détail me mènerait trop loin; mais on leur fait un procès, comme vous verrez par ces lettres. Examinez un peu ce qu'on pourrait y faire; j'imagine que le mieux serait de parler à ce dom Antoine, en lui représentant la hauteur des grilles, et qu'elles nous sont utiles sans lui nuire en aucune façon. Je m'en rapporte à vous. Dieu soit toujours avec vous, mon révérend père.
REMARQUES
Le père Marian, à qui celle lettre est adressée, fut un des premiers fondateurs de la réforme, homme d'une rare vertu, et d'un esprit supérieur. Le roi Philippe 11 s'en servit en plusieurs négociations importantes.
Le père Olea était un jésuite. Le père Valdeniore était le prieur des grands carmes d'Avilir, fort opposé à la réforme. Le père Tostal était un carme miiigé, Portugais de naissance, grand ennemi de la réforme. Le seigneur dom Tutonio était encore lors de la présente lettre à Salamanquc , sans fortune et sans crédit , quoique d'une illustre naissance. Il fut depuis archevêque d'Ebora.
Cette lettre parait avoir été écrite en même temps qu'une autre adressée au père Gralk-n , datée du 21 octobre 1576, d'où il résulte qu'on ne peut lui donner que la môme date.
A LA RÉVÉRENDE MÈRE M ARIE-DE-SAINT-JOSEPH. TROISIÈME
La Sainte veut qu'on préfère dans ses maisons la simplicité à la science. Elle fait l'éloge de l'économie, et traite divers autres sujets détachés.
Ma fille, le Saint-Esprit soit avec votre révérence.
1576. 19 novembre. — J'ai reçu votre lettre du 3 novembre. Je puis vous assurer que toutes celles oue je reçois de vous, loin de me fatiguer, me procurent au contraire le plus agréable délassement. Mais j'ai trouvé fort plaisant que vous ayez mis la date en toutes lettres; Dieu veuille que ce ne soit pas pour vous épargner la petite humiliation de faire voir vos mauvais chiffres.
Avant que cela m'échappe, il faut vous dire que j'aurais trouvé fort bien la lettre pour le père Marian, sans tout ce lalin dont elle était chargée. Dieu préserve toutes mes filles de cette vanité ridicule de parler latin; que cela ne vous arrive plus, je vous prie, et ne le permettez à personne. J'aime beaucoup mieux que mes filles se piquent de simplicité, comme il convient à des saintes, que de vouloir passer pour des rhétoriciennes. Voilà ce qu'on gagne à m envoyer ses lettres toutouvertes ; mais vraiment je n'y pense pas , vous allez être bien autrement mortifiée Puisque vous allez à confesse à notre père, faites-moi le plai-
2iX) LETTUK XXI.
sir de lui dire que j'ai fait l'autre jour une confession presque générale à la personne dont je lui ai parlé , et que j'ai eu vingt fois moins de peine que si je m'étais confessée à lui. ,Voyez un peu quelle horrible tentation !
Engagez la communauté à recommander à Dieu mon nouveau eonfesseur. J'en suis extrêmement satisfaite, et ce n'est pas peu pour moi, qui ne me contente pas aisément. Ah ! que vous avez bien fait de ne pas appeler, pour vous confesser, celui qui m'a tant tourmentée quand jetais à Séi ille. Dieu ne voulait pas sans doute que j'eusse la moindre satisfaction dans ce pays-là; car celle que j'aurais pu recevoir de la présence de notre père était empoisonnée d'une infinité de chagrins et de crèvecœurs; et celle que vous auriez#dû me donner, comme étant la personne dont le commerce me plaît davantage, vous me la refusiez ; au reste , je suis bien charmée que vous soyez enfin persuadée de la tendresse que j'ai pour vous. Mais que direz-vous de cette sœur de Cara vaque? Dieu veuille lui pardonner. Elle a grand regret maintenant de ce qu'elle a fait, tant la vérité a de force.
Elle m'a envoyé aujourd'hui un habit qui est de mon goût plus qu'aucun que j'aie encore porté; il est d'une serge assez grossière, mais cependant fort légère. Je lui en ai su bien bon gré. Ce sont nos sœurs qui l'ont fait entièrement elles-mêmes. Le mien était tout usé, et ne valait rien pour le froid, ni pour quelqu'un qui est obligé de porter du linge. Mais on ne s'en sert point ici dans aucun temps de l'été, on n'y pense seulement pas; et de plus il n'y a point d'endroit où on jeûne plus exactement. Ainsi je vais commencer à mener la vie d'une véritable religieuse. Priez Dieu que cela dure.
La mère prieure de Malagon est encore plus mal qu'auparavant. Cependant je suis un peu consolée de ce qu'elle me marque que sa> plaie n'est pas dans les poumons, et qu'elle n'est point étique; elle ajoute que la mère Anne-de-la-Mère-de-Dieu, qui est une de nos sœurs d'ici , a eu la même maladie , dont elle est parfaitement guérie. Dieu peut tout.
Je ne sais que dire des rudes épreuves par où il a plu à Dieu de faire passer cette maison ; car outre leurs malades, qui sont en grand nombre, elles sont dans la plus grande nécessité. Elles n'ont fti blé ni argent; et par dessus tout cela elles sont noyées de dettes. Notre père a donné ordre qu'on leur envoyât les quatre cents ducats qui leur sont dus par la maison de Salamanque; et Dieu veuille que cet argent soit suffisant pour les tirer de peine. J'ai déjà envoyé quelqu'un pour en recevoir une partie. Elles ne seraient pas dans l'état où elles sont sans les dépenses de toute espèce qu'elles ont faites. C'est pour celte raison que je ne voudrais pas que les prieures des maisons rentées, ni même celles des autres maisons fussent d'un naturel trop libéral ; car c'est \ouloir tout perdre que de ne pas ménager. La pauvre mère Déatrix a porlé la charge de tout, parce qu'elle seule
n'a point été malade; c'est elle qui conduit la maison ; la prieure a été Obligée d'avoir recours à elle, faute de mieux, comme on dit. J'ai tant de lettres à écrire, que je ne puis vous en dire davantage. Dieu vous conserve toutes et fasse de vous des saintes.
Je suis bien tendrement.
Ma révérende mère,
Votre servante,
TnÉKÈSE DE JÉSUS.
Je me réjouis , ma chère fille, de ce que vous éprouvez aussi la pauvreté dans votre maison, et de ce que Dieu y pourvoit. Qu'il soit béni à jamais. Je n'approuve point votre toile, moitié lin et moitié laine, pour 'es chemises. L'usage de cette toile ne servirait qu'à ouvrir la porte au relâchement et à l'infraction de la règle. J'aime mieux qu'on se serve tout naturellement de toile de lin dans le cas de nécessité, parce que ce cas ne tire jamais à conséquence. D'ailleurs cette toile mêlée serait presque aussi incommode pour la chaleur que la serge ; en sorte que ce serait s'écarter de la règle sans aucune utilité. Ainsi n'en parlons plus.
REMARQUES
Tout annonce que celte lettre fut écrite à Tolède, où la Sainte demeura depuis le mois d'aout 157ti, jusque vers le milieu de 1 année suivante; ainsi l'on ne peut la dater que de l'année Î576.