‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 79 sur 201 · AU RÉVÉREND PÈRE LOUIS DE GRENADE, DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE · texte numérisé non relu

AU RÉVÉREND PÈRE LOUIS DE GRENADE, DE L'ORDRE DE S. DOMINIQUE

La Srtinle lui témoigne t'envie qu'elle mirait de le voir, et se recommande à ses prières.

La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec vous, mon révérend père.

1577. — J'ai l'avantage de tenir ma place parmi ce grand nombre d'amis en Notre-Seigncur, que la sainteté et l'utilité de votre doctrine vous attire de toutes parts , et qui remercient Dieu de vous avoir fait naître pour le salut de leurs âmes. Il me semble qu'il n'y a point d'obstacle que je n'eusse surmonté avec courage, pour aller jouir de la conversation d'un homme dont les écrits versent dans mon cœur une si douce consolation, si mon état et mon sexe me l'eussent permis. Sans cet inconvénient, quel besoin n'avais-je pas de chercher des personnes telles que vous , capables de calmer les alarmes dont mon âme a été agitée pendant si longtemps ! Dieu ne m'ayant point jugée digne de cette faveur, je trouve du moins du soulagement dans l'ordre que dom Tutonio m'a donné de vous écrire , chose que je n'eusse osé faire de moi-même. La confiance que j'ai dans l'obéissance me fait espérer de la bonté de Xotre- Seigneur que cette lettre servira à me procurer le secours de vos prières. J'en ai un extrême besoin dans la circonstance où je me trouve, qui est de n'avoir aucun mérite, et d'être journellement exposée aux yeux du monde, sans pouvoir justifier eu aucune manière par ma conduite la bonne opinion qu'on a de moi. Si vous saviez, mon révérend père, jusqu'où cela est porté, c'en serait assez pour vous exciter à m'accorder par

charité la grâce que je vous demande. Vous qui connaissez m bien la grandeur de Dieu, et qui concevez aisément ce qu'on doit souffrir à nia place, après a\oir aussi mal vécu que j'ai fait. J'ai pourtant osé, malgré mon indignité, adresser souvent mes prières à Dieu pour votre conservation. Plaise à sa divine bonté vous accorder de longs jours, vous faire avancer de plus en plus dans la perfection , et augmenter en vous son saint amour. Ce sont les vœux les plus ardents de celle qui est avec la plus parfaite vénération,

Mon révérend père,

Votre indigne et très-soumise servante ,

Thérèse de Jésus, carmélite.

Le seigneur dom Tutonio est du nombre de ceux qui se font illusion sur mon compte. 11 me marque qu'il vous aime beaucoup. Vous devriez bien, par reconnaissance, l'avertir de n'être pas si crédule.

REMARQUES

Le père Louis de Grenade, à qui celte lettre est adressée, a fait infiniment d'Iionncor à l'ordre de Saint Dominique, à l'Espagne sa patrie et à l'Eglise. Sa vie a été écrite par dom Louis Magnez, ministre des finances, homme de beaucoup d'esprit ; mais les œuvres de morale quece père nous a laissées, font mieux son éloge que tout ce qu'on en peut dire. Il u'esl pis (■tonnant que la réputation de ce grand homme eût donné à notre Sainte un ardent désir, de le voir. Le roi d'Espagne Philippe II, poussé du même désir, lui lit l'honneur de l'aller visiter dans sa cellule, lorsqu'il alla à Lisbonne. On raconte qu'après sa mort il apparut à une personne de piété, avec un manteau de gloire, semé d'une prodigieuse quantité d'étoiles, ce qui signifiait sans doute le grand nombre d'âmes qu'il avait attirées à Dieu par ses écrits.

a monseigneur l'illustrissime dom ai.v.4ro de mendoça, évêque

davila.

premiere.

( On appelle celte lettre la lettre de la satire. )

La Suinte y fait la critique de quatre petits ouvrages, composés par différentes personnes sur un sujet spirituel donné par l'évêquc, à l'occasion d'une révélation quelle avait eue.

Monseigneur,

1577. — Si l'obéissance ne m'y forçait, certainement je n'accepterais pas la qualité déjuge, dont vous voulez m'bonorer, et je ne manquerais pas de raisons pour la refuser. Ce ne serait pourtant pas , comme le (lisent nos sœurs, parce que mon frère est du nombre des contendants; ce qui pourrait faire soupçonner que, par amitié pour lui, je ne donnasse en sa faveur une entorse à la justice. Non; ces messieurs me sont tous quatre également chers, m'ayanl tous aidée à supporter mes travaux. Je conviendrai même que mon frère est venu le dernier, comme nous achevions de boire le calice des souffrances ; mais il en a eu sa part, et il en aura encore par la suite une meilleure, moyennant la grâce de Dieu.

Que Dieu me fasse aussi celle de ne rien dire qui mérite qu'on me

dénonce a l'inquisition ; car franchement je me sens la tête bien affaiblie par la quantité de lettres et d'autres choses qu'il m'a fallu écrire depuis hier au soir. Mais l'obéissance peut tout sur moi. Ainsi, bien ou mal, je vais faire ce que vous m'ordonnez. J'aurais voulu seulement me réjouir un peu par la lecture de ces ouvrages ; mais vous ne permettez pas que je m'en tienne là. Il faut vous obéir.

D'abord, à ce qu'il paraît, les paroles dont il est question sont de l'époux de nos âmes, qui leur dit : Cherche-toi en moi. Je n'en veux pas davantage pour conclure que monsieur de Salcède a pris a gauche, en disant que cela signifie que Dieu est en toutes choses. Voyez un peu la belle découverte 1

Il parle aussi beaucoup d'entendement et d'union. Mais qui ne sait que dans l'union l'entendement n'agit pas? Or, s'il n'agit plus, comment pourrait-il chercher? J'ai été fort contente de ce verset de David : J'écouterai ce que dit en moi le Seigneur ; et certainement on doit faire grand cas de cette paix dans les puissances de notre âme, qui sont appelées peuple par le prophète ; mais comme je me suis fait un plan de ne rien approuver de tout ce qui a été dit, je soutiens que ce verset ne vient point à propos, par la raison que les paroles en question ne disent point écoute, mais cherche-toi.

Mais voici bien le pis, c'est que si monsieur de Salcède ne se dédit pas. je le dénoncerai à l'inquisition, qui est ma voisine. Y pense-t-il? Tout le long de son écrit il ne cesse de dire et de répéter : Ceci est de suint Paul. C'est le Saint-Esprit lui-même qui s'exprime de cette façon. El après cela il finit par dire que son écrit n'est plein que de sottises. Oh ! qu'il se rétracte tout présentement, sinon il verra beau jeu.

Pour le père Julien d'Avila, il commence bien et finit mal; ainsi il ne mérite aucune préférence sur ses concurrents. On ne lui demande pas ici qu'il nous explique comment la lumière incréée et la lumière créée s'unissent ensemble, mais comment nous devons nous chercher en Dieu ; On ne lui demande pas non plus qu'il nous dise ce que sent une âme lorsqu'elle est parfaitement unie à son Créateur , et si dans cet état elle diffère ou non de ce divin objet. Je ne pense point du tout que les paroles dont il s'agit doivent donner lieu à de pareilles questions, puisque, poulies résoudre, il faudrait que l'homme pût connaître la différence qu'il y a du Créateur à la créature.

Que veut-il dire encore par cette expression : Quand l'âme est épurée? Pour moi je crois que les vertus et l'épurement ne suffisent point ici , parce qu'il s'agit d'un état surnaturel et d'un don que Dieu fait à qui il lui plaît ; et si quelque chose y pouvait disposer, ce serait l'amour. Mais je lui pardonne ses écarts, en considération de ce qu'il a été moins long que le père Jean-de-la-Croix.

La doctrine de celui-ci pourrait être bonne à qui voudrait faire les exercices de la compagnie de Jésus, mais elle est ici absolument déplacée. Nous serions bien à plaindre si nous ne pouvions chercher Dieu

20i LETTRE XXIII.

qu'après que nous serions morts au monde. Eh quoi ! la Madeleine . la Samaritaine et la Cananée étaient-elles déjà mortes au monde quand elles trouvèrent Dieu? Il débite encore quantité de belles réflexions sur la nécessité de s'unir à Dieu, pour ne faire qu'une seule et même chose avec lui. Mais quand cela arrive, quand l'âme a reçu de Dieu cette faveur signalée, il ne peut plus lui dire de le chercher, puisqu'elle l'a déjà

trouvé.

Dieu me délivre de ces gens si spiritualisés, qui veulent, sans examen et sans choix, ramener tout à la contemplation parfaite ! Avec tout cela il faut pourtant lui savoir gré de nous avoir si bien expliqué ce que nous ne lui demandions pas. Voilà ce qu'on gagne à parler de Dieu; on en tire souvent tel profit auquel on ne s'attendait point du tout.

Quant au pauvre monsieur de Cepède (à qui nous sommes Cependant bien obligées de ses vers et de sa réponse), il en a dit plus qu'il n'en savait ; mais, en faveur de la petite récréation qu'il nous a donnée, nous lui pardonnons volontiers son peu d'humilité d'avoir voulu traiter des matières si fort au-dessus de sa portée, comme il en convient lui-même : ce n'est pas pourtant qu'il ne méritât la correction pour le bon conseil qu'il donne aux âmes dévotes de pratiquer l'oraison de quiétude, comme si la chose dépendait d'elles. Dieu veuille qu'il tire quelque profit de sa témérité. Son ouvrage n'a pas laissé de me faire plaisir, quoiqu'au fond je trouve qu'il a eu grande raison d'en être un peu honteux.

Enfin, monseigneur, on ne peut décider lequel de tous ces écrits est le meilleur, puisque, sans leur faire tort, aucun n'est exempt de faute. Dites donc à ces messieurs qu'ils se corrigent; et peut être ne ferai-je pas mal de me corriger moi-même, pour ne pas ressembler à mon frère dans son peu d'humilité. Il faut pourtant convenir que ces messieurs sont tous de très-habiles gens, et qu'ils n'ont perdu que pour avoir trop beau jeu; car (comme je l'ai observé) à une personne qui aurait obtenu la grâce de tenir son âme unie à Dieu, il ne lui dirait pas de le chercher puisqu'elle le posséderait déjà. Tour ne vous pas ennuyer davantage, monseigneur, de mes extravagances, je ne répondrai pas, pour le présent, à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m 'écrire ; je me contenterai de vous en remercier très-humblement, et de vous renouveler les assurances du profond respect avec lequel je suis,

Monseigneur,

De votre Grandeur ,

L'indigne et très-soumise servante,

Thérèse de Jésus.

demarques.

Voici dans quelles circonstances celle lettre (si l'on peut l'appeler ainsi) fut écrite.

Nous apprenons d'une autre lettre de la Sainte qu'elle entendit un jour, dans son intérieur, la voix de Dieu qui disait à l'âme : Cherche-loi en moi. EHe lit part de ce serra à dom Laurent de Cepède, son frère, qui élail alors à Avila, et le pria de lui dire ce qu'il en pensait. La chose étant venue a la connaissance de l'évoque, dom Alvaro. il voulut que ces paroles lissent le sujet d'une récréation spirituelle et profitable, et

LETTRE XXIT. '295

ordonna que chacun ferait ses réflexions, et mettrait par écrit ce qu'il entendait que Dieu eût voulu dire par là.

H y eut donc quatre personnes chargées par l'évêqne de cette explication, savoir : le vénérable Jean-de-la-C.roix, personnage d'une contemplation sublime, qu'on regardait alors et qu'on regarde encore aujourd'hui comme un oracle mystique ; le sieur Julien d'Avila, prêtre "séculier de la même ville, homme d'une éminenle vertu, qui accompagnait souvent la Sainte dans ses voyages, et dont elle fait mention dans ses Fondations; dom François de Salcède, gentilhomme d'une haute piété, et que la Sainle appelait le saint cavalier; et le frère de la Sainle, dom Laurent de Cepède, qui était dès-lors fort avancé dans la vie spirituelle. Chacun d'eux ayant apporté son ouvrage à l'évêque, il les remit tous à la Sainle, et lui ordonna d'en faire la critique, ce qu'elle lit par obéissance, mais avec cette légèreté et cet agrément qui lui étaient naturels.

On pourrait faire un traité tout entier sur ces paroles mystérieuses : Cherche-loi en moi, qui sont fort intérieures; et l'on pourrait aussi beaucoup raisonner sur les ouvrages qui ont été l'objet de la critique de la Sainle ; mais comme on n'a pas ces ouvrages, le mieux qu'on puisse faire, c'est de s'en tenir au jugement que la Sainte en a porté ; et, en effet, les lumières que Dieu lui communiquait étaient si grandes, qu'elle montrait souvent plus de pénétration en se jouant, que les plus grands génies après la plus sérieuse réflexion.

Si je ne craignais d'encourir à mon tour la censure de la Sainte, je me hasarderais de dire que le bienheureux Jean-de-!a-Croix fut celui qui approcha le plus du vrai sens des paroles en question ; mais peut-être aussi s'él ait-il trop étendu sur les trois différentes voies du salut, la purgative, filluminalive et Punitive, que la Sainte appelle les exercices de la compagnie de Jésus, par les belles instructions que les pères de celle compagnie nous ont données sur ces trois voies.

La Sainte ne nous dit point comme elle entend elle-même ces paroles ; mais, à en juger par sa critique, il paraît qu'elle .es entendait comme si Dieu eût dit à l'âme: Commence par me chercher, et tu te trouveras en moi; car si c'est toi tjne tu cherches sans moi, tu ne le trouveras jamais bien toi-même; ce qui ne signifie aulr'e chose, sinon «pie l'homme ne peut trouver son bonheur qu'en Dieu seul.

Dans la lettre XXVIII ci-après, adressée à la prieure de Séville, et d.itée de Tolède du 2 mars 1577, la Sainte parle de la commission qu'elle avait reçue de l'évêque d'Avila d'examiner les ouvrages dont il est parlé dans la présente lettre, et envoie à celle prieure la critique qu'elle avait l'aile de ces ouvrages, avec prière de la lui renvoyer incessamment pour la montrer au père Gratien. Il fallait donc que celle critique fût antérieure au v2 mars 1577, et cependant peu éloignée de celte éiioque, n'étant pas vraisemblable que la Sainle eût été longtemps sans en faire part au père Gratien; c'est pour celle raison que j'ai cru devoir placer la présente lettre, qui contient cette critique, parmi les premières lettres de l'année 1577, qui toutes ont été écrites de Tolède.

Vovez ci-après les remarques sur la lettre XXXII, adressée au même prélat, où il est pàrlé'de lui plus particulièrement. Celte lettre XXXII ayant éié écrite visiblement à Avita, et la présente à Tolède, c'est ce qui m'a déterminé à mettre celle-ci la première, quoiqu'elles soient différemment arrangées dans l'édition espagnole, pareeque l'histoire nous apprend que la Sainte passa le commencement et une bonne partie de l'année 1577 à Tolède, d'où elle revinl ensuite à Avila.

DOM LAURENT DE CEPÈDE, SON FRERE

TROISIÈME

Elle tut donne plusieurs commissions, le reprend d'un vœu qu'il avait fait trop légère* ment, l'exhorte à prendre plus de soin qu'il ne le faisait de ses affaires domestiques , lui donne quelques avis de, perfection, et lui envoie des couplets de sa façon.

Jésus soit avec vous, mon cher frère.

i2janv. 1577. — La Serne (1) me presse si fort, que je voudrais n'être

(1) C'est le nom de celui qui avait apporté à la Sainle la lettre de son frère, et qui devait remporter la réponse.

s. tu. ii, 19

296 LETTHli XMV.

pas longue, cl quand je commence a vous écrire je ne saurais finir; niai* au bout du compte il vient si rarement, qu'encore faut-il qu'il nie donne un peu de temps.

Quand j'écrirai à François (l),ne lisez pas ma lettre, je vous prie, .le crains qu'il n'y ait de la mélancolie dans son fait, et c'est assez qu'il s'ouvre à moi. Peut-être Dieu lui donne-t-il ces scrupules pour le préserver d'un plus grand mal; mais la confiance qu'il a en moi pourra lui être fort utile.

Pour ce qui est du papier, il est bien certain que je vous l'avais envoyé, mais je fis mal de ne vous en point donner avis. Je l'ai donné à une de nos sœurs pour m'en faire une copie, elle ne sait ce qu'elle en a fait ; ainsi il faut que vous ayez la bonté d'attendre que j'en aie fait venir un autre de Séville.

Je compte qu'on vous aura remis une lettre que je vous ai adressée par la voie de Madrid; mais en cas qu'elle ait été perdue je vais vous en répéter le contenu, quoiqu'il s'agisse d'affaires dont je n'aime point à me mêler.

Premièrement, dans la maison de Ferdinand Alvarez de Peralta que vous avez louée, il me semble avoir ouï dire qu'il y avait un appartement qui menaçait ruine, prenez-y bien garde.

En second lieu, envoyez-moi, je vous prie, la petite cassette, et ce que je puis avoir laissé de papiers, outre ce qui était dans les liasses. J'ai idée qu'il y en a dans un sac; en ce cas il faudrait m'envoyer ce sac bien cousu. Si madame Quiterie donne à La Serne le paquet qu'elle doit envoyer, on pourrait mettre le sac dans ce paquet. N'oubliez pas aussi mon cacbet, car j'ai de la répugnance à nie servir de celui-ci, qui représente une mort; j'aime beaucoup mieux l'autre, dont je voudrais que l'empreinte fût gravée dans mon cœur, comme elle l'était dans le cœur de saint Ignace. Que personne, hors vous, n'ouvre la cassette ; je crois y avoir laissé le papier d'oraison que vous savez ; et s'il arrive que vous y trouviez quelque chose, ne le dites à personne ; souvenezvous que je ne vous en donne pas la permission, et que d'ailleurs cela ne serait pas à propos. Peut-être vous imagineriez-vous par là faire une chose agréable à Dieu ; mais il y a à cela de grands inconvénients. En un mot, si j'apprends que vous l'ayez dit à quelqu'un, soyez sûr que je me garderai dorénavant de vous rien communiquer.

Le nonce m'a fait dire que j'eusse à lui envoyer la copie des lettres patentes en vertu desquelles j'ai fait mes fondations, avec un état contenant le nombre des maisons fondées, les lieux où elles sont établies , le nombre et l'âge des religieuses , et l'indication de celles que je juge capables d'être prieures. Ces pipiers-là sont dans la cassette ou dans le sac. Enfin j'ai besoin de tout ce qui est là-bas. On dit que l'objet du nonce est de faire une province séparée pour notre réforme. Pour moi

(l) Celait apparemment un des (il; de dom Laurent.

j'ai grand peur que ce ne soit plutôt pour envoyer nos religieuses réformer d'autres couvents. On en a déjà parlé autrefois; mais cela ne nous convient nullement. A la bonne-heure, si c'était pour des couvents de l'ordre. Faites , s'il vous plait , part de ceci à la sous-prieure , et qu'elle m'envoie les noms des professes de la maison, l'âge de celles qui y sont actuellement , et le temps qu'il y a qu'elles ont fait profession ; le tout écrit proprement dans un cahier de papier à lettre, et signé de son nom.

Mais je fais réflexion que c'est moi qui suis prieure de la maison, et que je puis faire cela moi-même ; ainsi il n'est pas nécessaire que l'état soit signé de la sous-prieure, il suffira qu'elle me l'envoie écrit de sa main, et je le ferai mettre au net. Qu'elle n'en dise rien aux religieuses, cela est inutile. Vous aurez la bonté de m'cnvoyer ce que je vous demande, bien conditionné ; et de prendre garde que les papiers ne se mouillent ; n'oubliez pas la clé.

Ce que je vous ai dit que vous trouveriez dans mon livre est dans les méditations sur le Pater. Vous y trouverez beaucoup de choses qui ont rapport à l'oraison que vous faites, quoique la matière n'y soit pas traitée si au long qu'ailleurs. C'est, si je ne me trompe , à la seconde demande : Adveniat regnum tuum. Je vous conseille de lire encore cet endroit une seconde fois, ou du moins la première demande ; peut-être y trouverez-vous quelque chose qui vous satisfera.

A propos, que je ne l'oublie, vous faites donc des vœux sans m'en rien dire? voilà- vraiment une plaisante obéissance ; si d'un côté votre résolution m'a fait plaisir, elle m'a fait peine d'un autre côté, parce qu'il me parait qu'il y a du danger dans "ces sortes de promesses. Informezvous-en. Je crains que ce qui ne serait qu'un péché véniel par soimême, ne devienne un péché mortel, à cause du vœu. Je le demanderai aussi à mon confesseur, qui est un grand théologien.

Pour moi je regarde un pareil vœu comme une simplicité. Ceux que j'ai faits à Dieu, sont bien différents par les circonstances. Je n'oserais jamais promettre ce que vous avez promis, sachant que les apôtres mêmes ont péché véniellement , et que la sainte Vierge seule en fut exempte. Je veux bien croire que Dieu aura pris votre intention en bonne part ; mais je serais d'avis qua vous fissiez changer ce vœu en quelque autre chose. Cela se peut faire aisément , en vous servant de la bulle, et je vous conseille d'y penser tout au plus tôt, si vous ne l'avez déjà fait. Le temps du jubilé vient fort à propos. Ah ! mon cher frère, qu'il est facile de commettre le péché véniel! on y tomba sans s'en apercevoir. Dieu nous fasse miséricorde. S'il ne nous impute pas ce péché à plus grande faute, c'est qu'il connaît toute notre faiblesse. Enfin, selon moi, vous ne sauriez trop tôt y remédier ; et je vous exhorte à ne plus faire de vœux aussi légèrement, attendu que rien n'est plus dangereux. Il me parait tout simple et sans inconvénient, que vous communiquiez quelquefois à votre confesseur ce qui vous arrive dans l'oraison ; c'est

un guide que vous avez sous la main , et qui vous conduira toujours mieux qu'un autre; de cette façon vous ne courrez pas risque de von» égarer.

I Savez-vans bien, mon cher frère, que c'est le démon qui vous porte à vous repentir d'avoir acheté la terre de La Serne?et cela pour vous détourner de remercier Dieu de la grande grâce qu'il vous a faite, en vous procurant cette acquisition. Mettez-vous donc une bonne fois dans l'esprit que par bien des endroits cette affaire était la meilleure que vous puissiez faire, puisque vous assurez du bien à vos enfants , et quelque chose de plus que du bien, de l'honneur. Aussi n'y a-t-il personne qui en entende parler, qui ne vous en estime fort heureux. Pensiez-vous donc que le recouvrement des rentes pût se faire sans le moindre travail? Quoi! toujours des exécutions ! dites-vous. Eh 1 mais tous ceux qui ont du bien sont dans ce cas-là. Encore un coup prenez garde que c'est une véritable tentalion ; et au lieu de vous repentir, ne pensez qu'à louer Dieu. N'allez pas vous imaginer que, si vous aviez plus de temps à vous, vous feriez plus d'oraison. Désabusez-vous de cette idée : un temps aussi bien employé que celui qu'on passe à prendre soin du bien de ses enfants , ne nuit jamais à l'oraison. Quelquefois Dieu donne dans un moment d'oraison plus de grâces qu'il n'en accorde dans une oraison longue. La mesure du temps n'est pas celle de ses faveurs.

Tâchez donc aussitôt après ces fêtes d'examiner vos titres, et mettezles en ordre. Le temps que vous emploierez à boniGer votre terre sera un temps bien employé; et vous serez charmé en été d'y aller passer quelques jours. Abraham, Jacob et Joachim ne laissaient pas d'être saints pour prendre soin de leurs troupeaux; mais comme nous sommes naturellement ennemis du travail, le moindie nous fatigue. 11 m'en arrive autant à moi-même, et c'est pour cette raison que Dieu permet que j'aie toujours mille affaires qui m'embarrassent. Prenez conseil dans tout ceci de notre ami monsieur de Salcède , car pour ce qui est du temporel, je lui cède volontiers ma place.

C'est une grâce toute particulière queDieu vous fait de permettre que vous ayez du dégoût pour une chose , dont un autre que vous se ferai* un plaisir. Mais il ne faut pas pour cela perdre courage ; car nous devons servir Dieu de la façon qu'il veut, et non pas à notre fantaisie. Mais il y a pourtant certains profits dont je serais d'avis que vous vous abstinssiez; et à cet égard je me suis réjouie de voir que vous vous reposez sur la Providence du gain ou de la perte que vous pourrez faire. Il y a des 'occasions où le monde même trouve bon qu'on se relâche un peu de ses droits, et je crois qu'il vaut beaucoup mieux que vous retranchiez quelque chose sur vos aumônes, d'autant plus que, grâce à Dieu, il vous restera toujours de quoi vivre, et de quoi donner, quoiqu'un peu moins. Je n'entends point parler ici des profits qui vous reviendront de votre terre, par votre attention à la faire valoir; car rien n'est plus légitime ; mais je parle de ceux qui sont d'une autre nature. Enfin je

LETTUE xxir. 299

vous le répète, consultez monsieur de Salcède dans toutes vos affaires , il dissipera vos incertitudes et vos scrupules; faites-lui toujours bien mes compliments, et à tous ceux que vous jugerez à propos , surtout à dora Pierre d'Ahumade. Je souhaiterais bien avoir le temps de lui écrire, afin qu'il me fit réponse; car ses lettres me font grand plaisir.

Dites, s'il vous plaît, à Thérèse qu'elle ne craigne point que j'aime personne autant qu'elle; qu'elle distribue les images, à la réserve de celles que j'ai mises à part pour moi ; et qu'elle en donne quelques-unes à ses frères. J'ai grande envie de la voir. Ce que vous avez écrit d'elle à Séville m'a extrêmement édifiée ; on m'a envoyé ici vos lettres qui ont beaucoup diverti nos sœurs, aussi bien que moi ; elles les ont lues à la récréation. Qui voudrait vous interdire la plaisanterie , mon cher frère, ce serait vous ôter la vie; mais comme c'est à des saintes à qui vous avez à faire, vous n'y prenez pas garde de si près. Vous avez bien raison. Ce sont de véritables saintes que nos sœurs. Elles me jettent à chaque instant dans la confusion.

C'était hier la fête du Nom de Jésus, et nous eûmes grande réjouissance au couvent. Dieu vous rende votre présent; je ne sais comment reconnaître tous vos bienfaits, à moins que vous ne vouliez accepter en échange ces couplets que j'ai faits par ordre de mon confesseur, pour réjouir nos sœurs , avec qui j'ai passé tous ces jours-ci la récréation du soir. L'air en est fort beau, et je voudrais que le petit François pût apprendre à les chanter. Ne voilà-t— il pas du temps bien employé? Avec tout cela Dieu n'a pas laissé de me faire bien des grâces pendant ces saints jours.

^Je suis dans l'admiration de celles qu'il vous fait continuellement; que son saint nom en soit à jamais béni ! C'est fort bien fait sans doute que de désirer la ferveur; mais autre chose est la désirer, et autre chose la demander. Au surplus , croyez-moi , vous prenez le meilleur parti , qui est de vous résigner entièrement à la volonté de Dieu, et de remettre votre cause entre ses mains. 11 sait ce qui nous convient. Mais marchez toujours dans le chemin que je vous ai marqué ; cela est plus important que vous ne pensez.

Quand il vous arrivera de vous éveiller la nuit avec ces mouvements impétueux de l'amour de Dieu , il n'y aura point de mal de v ous tenir quelque temps sur votre séant; mais bien entendu que vous ne retrancherez rien sur le temps que vous avez coutume de donner au sommeil, vous en avez besoin pour votre tète ; et en voulant trop veiller, vous pourriez fort bien, sans vous en apercevoir, devenir absolument incapable de faire l'oraison. Tâchez aussi de ne point souffrir de froid ; car cela ne vous accommoderait pas avec vos coliques.

Je ne sais pourquoi vous désirez tant toutes ces craintes et ces frayeurs, puisqu'il plaît à Dieu de vous mener par la voie de l'amour. Ce n'est qu'au commencement qu'elles pouvaient vous être nécessaires. Ne pensez pas que ce soit toujours le démon qui vous empêche de faire l'orai-

son: c'est quelquefois un effet de la miséricorde de Dieu -, et j'ose vous assurer que Dieu vous fait alors presque une aussi grande grâce que lorsqu'il vous donne le plus de goût et le plus de facilité, par bien des raisons que je n'ai pas le loisir de vous expliquer. Le genre d'oraison que Dieu vous donne, vaut beaucoup mieux, sans comparaison, que si vous vous occupiez de la pensée de l'enfer. Il ne dépend pas de vous de donner la préférence à celle-ci; et quand vous en seriez le maître, je ne vois pas ce qui pourrait vous y engager.

Quelques-unes des réponses de nos sœurs m'ont fait rire. Mais il y en a d'autres qui sont fort spirituelles, et qui m'ont mise au fait de la matière; car vous pouvez compter que je n'en avais pas la moindre notion; et ce n'est que par hasard que je vous en ai parlé. Je vous dirai, s'il plaît à Dieu, ce que j'en pense à la première vue.

J'ai trouvé fort plaisante la réponse du bon monsieur de Salcède. Son humilité est admirable. Dieu le conduit par le chemin de la crainte, à tel point qu'il pourrait bien se figurer qu'il n'est seulement pas permis de s'entretenir de ces sortes de matières. Il faut nous accommoder à la façon de penser de nos frères. Je le regarde comme un saint sur la terre ; mais , comme je vous dis , Dieu le mène par un chemin tout différent du vAtrc. Il le traite comme une âme forte, et nous autres comme des âmes faibles et timides; enQn sa réponse est conforme à son caractère.

Je viens de relire votre lettre. Ce que vous me dites de l'envie que vous avez de vous lever la nuit, je ne l'ai pas entendu autrement que pour vous tenir sur votre séant, sans sortir du lit, et je trouve que c'est encore beaucoup , parce qu'il est pour vous d'une conséquence infinie que vous ne preniez point sur votre sommeil. Encore un coup ne vous levez absolument pas , quelque ferveur que vous sentiez ; et s'il vous arrivait même de dormir plus qu'à votre ordinaire, ne vous en faites point de scrupule. Je voudrais que vous eussiez entendu raisonner là-dessus le père Pierre d'Alcantara : vous ne seriez pas si étonné que vous l'êtes de ces mouvements impétueux, quand même vous les éprouveriez étant éveillé.

Je ne m'ennuie point de lire vos lettres ; au contraire elles me donnent une grande consolation ; et c'en serait une autre bien sensible pour moi de pouvoir vous écrire plus souvent; mais mes occupations sont si grandes, que cela m'est impossible. Je vous dirai même que, pour vous faire celte lettre, j'ai manqué ce soir à faire oraison. Je ne m'en fais point de scrupule ; mais franchement , j'ai grand regret de n'avoir pas plus de temps que j'en ai. Que Dieu nous en donne davantage à vous et à moi, pour l'employer toujours à son service. Ainsi soit-il.

C'est un étrange pays que celui-ci, pour les personnes qui font maigre. Malgré cela je faisais réflexion l'autre jour qu'il y a quarante ans que je ne me suis si bien portée qu'à présent; et je ne laisse pour-

LETTRE X.XIV. «Wl

(uni pas de faire comme les autres; ce qui me console beaucoup.

Je suis de lout mon cœur, Mon très-cher frère,

Votre indigne servante,

Thérèse de Jésus.

Je comptais que vous nous enverriez vos couplets. Ceux-ci n'ont ni pied ni tête, mais on ne laisse pas de les chanter. En voici d'autres qui me viennent dans l'esprit, et que je fis u*i jour que j'étais bien absorbée en oraison. Il me semblait à mesure que je les composais , qu'une douce paix s'introduisait dans mon âme. Je ne sais si je m'en souviendrai. C'est seulement pour vous montrer que d'ici même je cherche à vous procurer quelque délassement.

Vous triomphez , ô beauté sans seconde, Pour vous j'éprouve un tourment enchanteur, Et vos attraits me détachent du monde Sans qu'il en coûte un soupir à mon cœur.

Qu'il est puissant ce nœud qui joint ensemble Les deux sujets les moins faits pour s'unir '. Tant que ce nœud par vos soins les assemble, Les plus grands maux se changent en plaisir

Le rien s'unit à I'être par essence, Et l'immortel me parait expirant ; L'indigne objet de votre complaisance A peine existe, et vous le rendez grand.

Le reste ne me revient pas. Quelle cervelle de fondatrice! Cependant je vous dirai que je croyais être fort sensée quand je Os ces vers. Dieu vous pardonne le temps que vous me faites perdre. J'imagine que ces couplets pourront vous attendrir et augmenter votre dévotion. N'en dites rien à personne. Dans le temps que je les fis, j'étais chez madame Citiiomar; faites-lui mes compliments.

REMARQUES

La Sainte était à Tolède lorsqu'elle écrivit celte lettre , et son frère était à Avila. Elle avait bissé chez lui tous ses papiers, et entre autres ses œuvres, dont les Méditations sur le Pater font partie.

C'est le nonce Hormanet, dont il est ici parlé, qui fut un des plus grands protecteurs de la réforme.

11 paraît que la Sainte ne craignait rien tant que la communication de ses papiers, parce qu'ils renfermaient la preuve des grâces singulières que Dieu répandait sur elle. H paraît aussi par cette lettre et par "celle qui suit, que dom Laurent de Cepède ayant pris le parti de la dévotion, s'était mis sous la direction de sa sœur.

La Sainte étant à Tolède lors de cette lettre, elle doit avoir été écrite le 2 janvier 4î>77.

A DOM LAURENT DE CEPÈDE, SON FRÈRE. QUATRIÈME

Lu Sainte continue la correspondance spirituelle qu'elle avait avec son frère, et lui marque le chagrin qu'elle a que ses ravissements l'aient reprise. Elle lui apprend ce que c'eit que cet état, où il commençait à entrer lui-même ; et à cette occasion elle lui explique tes couplets t/u'elle lui avait envoyés par sa précédente lettre ; lui donne des conseils de direction, et lui fait présent d'un cilice, en lui prescrivant la manière dont il doit s'en servir.

Jésus soit avec vous, mon cher frère.

17 janv. 1577. — Par rapport au secret que je vous ai recommandé sur ce qui me regarde, je n'ai pas prétendu vous faire entendre que vous n'y pouviez manquer sans pécher. A Dieu ne plaise que cela fût ainsi , puisque ce secret pourrait fort bien vous échapper par inadvertance : mais c'est assez pour vous , je crois, que vous sachiez que j'en aurais du chagrin. Quant à votre vœu, men confesseur m'avait déjà dit qu'il était nul, ce qui m'a fait grand plaisir, car j'en étais aussi intriguée que vous.

Je lui ai aussi parlé de l'obéissance que vous voulez me garder, et lui ai même dit que je ne la trouvais pas fort à propos. Cependant il l'approuve, pourvu que vous ne vous y engagiez point par vœu, ni à moi, ni à personne. Je ne l'accepte donc qu'à cette condition, encore n'est-ce pas sans répugnance; mais je la surmonte pour vous obliger. Je suis charmée que vous vous aperceviez que le père Jean-dela-Croix se prête à ce que vous lui communiquez. C'est un homme fort expérimenté dans les matières spirituelles. Dom François (1) y entend aussi quelque chose , mais il n'entend rien aux faveurs que Dieu vous fait. Que son saint nom soit à jamais béni ! Nous avons donc enGn tous deux le bonheur d'être bien avec lui.

Que ce grand Dieu a de bontés pour nous, mon cher frère ! Je croirais volontiers qu'il veut faire éclater sa puissance, en élevant à un si haut degré de faveur, des sujets aussi peu méritants que vous et moi, car je n'en connais guère de plus indignes. Je vous dirai que depuis plus de huit jours je suis dans tel état , que je ne vois pas comment je pourrais fournir aux affaires, si cela durait plus longtemps. Dès auparavant ma dernière lettre, mes ravissements m'ont reprise; ce qui n'a pas laissé de me mortifier, parce que cela m'est arrivé quelquefois en public, et même à matines. Ils me prennent de façon qu'il n'est pas en mon pouvoir, ni de résister, ni de dissimuler. Aussi je demeure après si honteuse que je ne sais où je n'irais pas pour me cacher. Je prie Dieu de tout mon cœur, pour obtenir de sa miséricorde que cela ne me prenne plus en public. Demandez-lui la même grâce pour moi. Il en peut arriver quantité d'inconvénients ; et dans le fonds

(1) De Salcèdc.

ce n'est plus là l'oraison, à ce qu'il me semble. Je me suis sentie tous ces jours-ci à peu près comme une personne qui serait ivre. Je sais que l'âme est alors en bon état ; mais aussi , comme ses puissances ne sont pas libres, elle éprouve une sorte de peine à s'occuper déplus qu'elle ne voudrait.

J'étais demeurée près de huit jours auparavant dans une très-grande sécheresse , à tel point que j'étais incapable d'avoir seulement une bonne pensée; et je vous dirai que, d'une certaine façon, j'en étais charmée. En voici la raison ; c'est que je m'étais trouvée précédemment dans le même état où je suis à présent; et que ce changement me faisait connaître clairement le peu que nous pouvons par nous-mêmes, Que béni soit à jamais celui à qui tout est possible 1 Ainsi soit-il. J'en ai assez dit; le reste ne se peut écrire, ni même se dire de bouche. Nous devons, mon cher frère, remercier Dieu l'un pour l'autre. Je vous prie au moins de le faire pour moi : car je suis dans l'impuissance absolue de lui marquer ma reconnaissance, comme je le devrais, et comme je voudrais. Ainsi j'ai grand besoin que l'on m'aide.

Je ne sais trop que vous dire sur ce que vous me marquez, qui vous est arrivé. Ce n'est pas chose qui soit à votre portée pour le présent ; mais ce sera pour vous une source de biens, à moins que vous ne les perdiez par votre faute : j'ai éprouvé moi-même cette sorte d'oraison. Elle laisse une grande paix dans l'âme , et la porte quelquefois à des exercices de pénitence ; surtout si le mouvement a été impétueux. L'âme alors ne peut se souffrir elle-même, si elle ne fait quelque chose pour Dieu. C'est un coup d'amour que Dieu lui donne ; et cet état si désirable vous donnera avec le temps, si vous y faites du progrès, l'intelligence de l'endroit de mes couplets, que vous dites n'avoir point compris. C'est précisément dans cet état que l'âme ressent une grande peine, une douleur bien vive, sans savoir d'où cela vient ; peine et douleur qui sont cependant pleines de délices. C'est dans cet état qu'elle se sent véritablement blessée de l'amour de Dieu, sans pouvoir dire ni où, ni comment, ni même si c'est une blessure qu'elle a reçue. C'est alors que partagée entre la douleur et la joie, elle se plaint amoureusement, en disant :

Pour vous j'éprouve un tourment enclianleur ; Et vos attraits me détachent du monde, Sans qu'il en coûte un soupir à mon cœur.

En effet quand l'âme vient à être véritablement frappée de l'amour de Dieu, elle ne sent pas la moindre peine à renoncer aux créatures, quelque attachée qu'elle leur fût auparavant; mais ôlé l'amour divin, plus l'âme est attachée aux créatures, plus elle a de peine ; et cette peine devient bien plus grande lorsqu'il faut les quitter. Enfin, lorsque Dieu s'empare de l'âme, il la rend supérieure à tout ce qui est créé.

Vous vous plaignez de ce que cette présence de Dieu, et cette joie de l'âme passent rapidement, sans qu'il en reste rien ; cela peut être vrai

30V 1 1.1 n»E xxv.

qua.nl ans. sens extérieurs, à qui Dieu av ait bien voulu faire part du bonheur de l'âme; mais cela n'est point vrai quant à l'âme. Dieu no l'abandonne pas, et elle demeure enrichie de ses grâces, comme les effets le font voir avec le temps.

Par rapport aux agitations que vous éprouvez à la suito de l'oraison, n'en faites point de cas. Je n'ai jamais passé par là, grâce à la bonté divine ; mais je me persuade que cela vient du plaisir excessif dont l'âme est affectée , lequel se répand au dehors ; cela passera avec la grâce de Dieu, pourvu que vous ne vous y arrêtiez point. Certaines personnes à qui j'en ai parlé, m'en ont assurée. Vous serez aussi délivre de vos tremblements , qui n'ont d'autre cause quel'étonnementde l'âme, à la vue d'un spectacle si nouveau pour elle; et certainement il y a bien de quoi s'étonner; mais quand votre âme aura passé plusieurs fois par ces étals, elle deviendra plus courageuse et plus disposée à recevoir les faveurs de son Dieu. Résistez autant que vous le pourrez à ces tremblements et à tous autres mouvements extérieurs, de peur que vous n'en contractiez l'habitude, car cela est plus capable de nuire que de profiter.

Cette chaleur que vous dites que vous sentez, est, je crois, fort indifférente pour l'âme ; mais je craindrais , si elle était excessive , qu'elle ne nuisît à la santé. Il faut espérer que cela s'en ira avec les tremblements. Je m'imagine que ces sortes de choses viennent du tempérament; et que, comme vous êtes sanguin, la grande agitation de votre esprit rassemble toute la chaleur naturelle autour du cœur; mais encore un coup, cela ne fait rien à l'oraison.

Je crois avoir répondu à ce que vous dites que, quand tout cela est passé, vous vous trouvez comme s'il ne vous était rien arrivé. Cela revient assez à ce que dit saint Augustin, si je ne me trompe, que l'Esprit de Dieu passe sans laisser de marques , comme la flèche, qui ne laisse aucune trace dans l'air; mais oui, je me souviens que j'ai répondu à cet article. Franchement j'ai l'esprit bouleversé par la quantité de lettres que j'ai reçues depuis la vôtre, et à la plupart desquelles je n'ai point encore fait réponse, faute de temps.

Il faut cependant vous prévenir que, dans d'autres occasions, l'âme, au sortir de l'oraison, demeure tellement frappée, qu'elle ne peut revenir à elle de plusieurs jours. Elle ressemble alors au soleil, dont les rayons ne laissent pas d'échauffer, quoiqu'on ne le voie pas. On dirait qu'elle réside ailleurs, et qu'elle anime le corps sans y être; ce qui vient de ce que quelqu'une de ses puissances est suspendue. Au reste la méthode que vous tenez dans l'oraison est fort bonne, grâce à Dieu : j'entends quand vous n'êtes pas dans l'état de quiétude.

Je ne sais si j'ai répondu à tout; les autres fois je relis vos lettres après avoir écrit, ce n'est pas peu d'en avoir le temps; mais pour ( vite fois-ci je n'ai relu la vôtre qu'à mesure que j'y faisais réponse. Ne prenez pas la peine de relire celles que vous m'écrivez; je ne relis jamais les miennes. Quand vous trouverez quelques fautes dans les

miennes, corrigez-les. J'en ferai autant dans les vôtres. Moyennant cela on s'entend. Le reste est temps perdu, et n'aboutit à rien.

Je vous envoie ce cilice, dont vous vous servirez quand vous aurez de la peine à vous recueillir pour le temps de l'oraison, ou quand vous aurez envie de faire quelque chose pour Dieu. Rien ne réveille plus l'amour; mais c'est à condition que vous ne le mettrez point, ni quand vous serez entièrement habillé, ni quand vous irez vous coucher. Vous observerez seulement de le poser de façon que vous en sentiez l'incommodité. Je vous donne ce conseil avec quelque sorte de crainte ; car comme vous êtes d'un tempérament sanguin , la moindre douleur est peut-être capable de vous échauffer le sang; mais il y a tant de satisfaction, quand on aime Dieu, à faire quelque chose pour lui, ne fût-ce qu'une bagatelle , que je suis d'avis que nous fassions celte épreuve ; laissez passer l'hiver, et nous verrons à vous faire faire quelque autre petite chose. Je ne vous oublierai point. Ecrivez-moi comment vous vous trouverez de cette babiole, car nous ne pouvons guère nommer cela autrement, pour peu que nous voulions nous rendre justice, et considérer ce que Dieu a souffert pour nous. Je ne puis pourtant m'empêcher de rire quand je fais réflexion que, pour les conûtures et l'argent que vous m'envoyez, je vous fais présent d'un cilice.

Notre père visiteur se porte bien et est actuellement à faire ses visites. C'est quelque chose d'étonnant que la tranquillité qu'il a mise dans la province, et l'affection que tout le monde lui porte. 11 fait bien éclater l'esprit d'oraison, la vertu et les talents que Dieu lui a donnés. Dieu vous conserve, mon cher frère; je ne puis finir quand je m'entretiens avec vous. Tout le monde vous fait mille compliments. Ne manquez pas de dire bien des choses pour moi à M. de Salcède. Vous avez raison de l'aimer, car c'est un saint.

Je me porte à merveille, et je suis avec tome la (eiulresse possible,

Mon très -cher frère.

Voire indigne servante ,

Thérèse de Jésus.

J'ai envoyé demander mon livre a l'évêque, parce que peut-être il me prendra fantaisie d'y ajouter ce que Dieu a fait pour moi. 11 y a bien de quoi faire un second volume, et assez grand , si j'avais l'esprit de m'expliquer. En tous cas, si je n'ai point le temps d'y travailler, la perte ne sera pas grande

REMARQUES

Ce n'est pas sans raison que la Sainte s'afflige ici de ce que ses ravissenicnts , qui l'avaient quittée, la reprennent; car dans eesWles d'états on est exposé à deux inconvénients également factieux, ou d'être l'objet des louanges des hommes , ce qui embarrasse beaucoup une âme véritablement humble, ou de donner matière à la médisance et au scandale, ce qui offense Dieu.

Rien de plus sublime, et en même temps rien de plus juste que l'explication que donne ici la Sainte des vers de sa façon qu'elle avait envoyés précédemment 5 son frère.

On voit bien que celle lettre est écrite de Tolède, et conséquemment en 1577.

A I.A RÉVÉRENDE MÈRE M ARIE-DE-SAINT-JOSEPU. QUATRIÈME

Divers sujets. Instructions pour Us supérieures. Jésus soit avec votre révérence.

17 jnnv. lo77. — Que je suis contente, ma chère fille, de la lettre que vous m'avez écrite, pour les bonnes nouvelles que vous me donnez, tant de votre santé, que de cette postulante qui a formé le généreux dessein de vous mettre en état par sa dot, de payer votre maison 1 Dieu veuille n'y point apporter d'obstacles , je l'en supplie de tout mon cœur. Ce serait pour moi une grande consolation de vous voir enfin tranquille. Si cette bonne demoiselle entre chez vous, ayez pour elle, au nom de Dieu, toute sorte d'égards; elle le mérite bien. Je voudrais avoir le temps de vous écrire un peu au long , mais il m'a fallu écrire à Avila, à Madrid , et en plusieurs autres endroits, et j'ai la tète dans un état pitoyable. J'ai reçu toutes vos lettres , mais vous ne me dites rien dune que j'écrivais à mon cher prieur des Grottes, et que je vous avais envoyée ouverte, pour que vous en prissiez lecture; apparemment elle aura été perdue.

Vous devez vous trouver bien seules depuis le départ de notre père. Dites , je vous prie , à monsieur Garde Alvarez , qu'il est maintenant plus obligé que jamais de vous tenir lieu de père. J'ai été charmée d'apprendre que sa parente soit entrée chez vous; assurez-la bien de. mon amitié, s'il vous plaît, ainsi que les religieuses de Paterne. J'ai grand regret de ne pouvoir leur écrire ; envoyez-leur ma lettre, afin qu'elles sachent que je me porte bien , que leur lettre m'a fait grand plaisir, et que j'ai été bien aise d'apprendre que la mère Marguerite et monsieur leur confesseur sont en bonne santé.

Qu'elles ne s'étonnent pas de ne pouvoir attraper tout d'un coup notre régularité. Ce serait folie que d'y prétendre. 11 ne faut pas non plus leur faire un monstre de se parler les unes aux autres , ni de bien d'autres choses qui par elles-mêmes ne sont point des péchés. Ce serait leur donner l'occasion de pécher, au lieu de la leurôter, parce qu'elles sont accoutumées à un train de vie tout différent. Il faut laisser agir Dieu et le temps, autrement ce serait les désespérer. Nous ne cessons ici de prier pour elles. Je n'approuve pourtant pas que la prieure souffre que les religieuses lui tiennent des propos peu respectueux , si ce n'est qu'elle puisse feindre de ne les avoir pas entendus. Au reste tontes les supérieures doivent se bien nicltre dans l'esprit qu'à l'égard de tout ce qui est au-delà de la clôture, c'est à Dieu qu'il appartient île nous en faire naître le désir, et de nous le faire exécuter avec goût. Qu'il soit avec vous, ma fille, et qu'il vous conserve, ainsi que toutes nos sœurs , à qui je vous prie de faire mes compliments.

Dites, je vous prie, à la prieure de Paterne que je suis étonnée qu'elle ne nie parle non plus dans ses lettres de la soeur S. -Jérôme, que si elle n'était pas dans sa maison , quoique cette sccur y soit peut-être plus utile qu'elle-même, et que je la charge de m'en donner des nouvelles , sans que je dispense pour cela la sœur S. -Jérôme de m'écrire directement. Je leur recommande à toutes deux de mettre leur confiance en Dieu , si elles veulent réussir dans leurs desseins , et de se bien persuader qu'elles ne peinent rien par elles-mêmes.

Je me porte assez bien. La prieure de Malagon est comme à son ordinaire. Marquez-moi si notre père avait de l'argent pour son voyage. J'ai ouï dire que non. De grâce , faites-lui remettre cette lettre en main propre, le plus promplement que vous pourrez, et par une personne dont vous soyez sûre. J'ai bien du regret que le procureur fiscal de Séville s'en aille. Dieu veut apparemment qu'on reconnaisse que c'est lui qui fait tout. Mes compliments au prieur du Carmel et au bon père (irégoire, à qui vous recommanderez de m'écrire. Je suis toujours bien

tendrement ,

Ma révérende mère,

Votre servante,

Thérèse de Jésus.

J'ai trouvé fort plaisant ce que vous me dites à l'occasion de »os matines. J'espère que tout ira bien; car c'est dans la plus grande nécessité que Dieu se plaît à nous secourir. Que l'absence de notre père ne vous empêche pas de nous écrire ; pour moi je ne vous écrirai plus si souvent, seulement pour vous épargner les ports de lettres.

REMARQUES

La manière dont la Sainie parle ici des religieuses de Paterne fait suffisamment connaître que ce n'était point une maison de la réforme; mais que les carmélites déchaussées y avaient été envoyées seulement pour y mettre la réforme. On ne sait ce qu'est devenu ce couvent

A DOM LAURENT DE CEPÈDE, SON FRÈRE

CINQUIÈME

Klk lui rend compte de Fêlât de sa santé ; continue de lui donner des instructions pour tu vie spirituelle; lui parle d'une affaire concernant le couvent de Caravaque, et lui apprend le retour du père Toslal à lu cour.

Jésus soit avec vous , mon cher frère.

10 févr. 1577. —Ma faiblesse de l'autre jour m'a quittée: et depuis, comme je nie suis sentie beaucoup de bile , et que j'ai craint que cela ne m'empêchât de jeûner ce carême , je me suis purgée ; mais malheureusement ce jour-là il me survint tant d'affaires, et j'eus tant de lettres à écrire, que je fus obligée de veiller jusqu'à deux heures après minuit; ce qui me causa un grand mal de tête. Je crois pourtant que ce fut un

avantage pour moi ; rar il est arrivé de là que le médecin m'a défendu d'écrire passe minuit; et m'a même ordonné de me servir la plupart ilu temps de la main d'une autre. La vérité est que cet hiver je nie suis excédée à écrire . et qu'à cet égard je suis dans mon tort; car je prenais beaucoup sur mon sommeil , pour être libre le lendemain matin; et comme je me mettais souvent à mes lettres à la suite de mon vomissement , tout cela n'accommodait pas ma santé. Je fus donc fort malade le jour de nia médecine : mais depuis ce jour-là il nie semble que je vais de mieux en mieux. Ne soyez point inquiet, car j'ai grand soin de moi. J'ai cru devoir vous faire ce détail, afin que vous ne soyez point en peine, si par hasard on vous montrait à Avila des lettres de moi, écrites d'une main étrangère , et que vous ne vous étonniez pas non plus si elles que je vous écrirai dorénavant sont plus courtes qu'à l'ordinaire.

Mettez-vous bien dans l'esprit que je me traite tout du mieux que je puis. J'ai été fâchée du présent que vous m'avez envoyé. J'aurais beaucoup mieux aimé que vous en eussiez fait usage pour vous-même. Les douceurs ne sont pas faites pour moi ; j'ai pourtant mangé de celles-ci ; unis ne m'en envoyez plus, ou je me fâcherai tout de bon. N'est-ce pas assez que je ne vous donne rien?

Je ne sais comme vous l'entendez, avec ces disciplines que vous prenez pendant des Pater. Jamais je ne vous ai dit pareille chose. Relisez ma lettre, et vous verrez si je me trompe. De grâce, n'en prenez pas plus que je vous ai marqué ; je vous le permets deux fois la semaine ; et ce carême un jour dans la semaine vous mettrez le ciliée, à condition que vous le quitterez, si vous vous apercevez que votre santé en soit dérangée; car comme vous êtes fort sanguin, c'est tout ce que je crains. Je ne vous permets rien de plus ; et il est bon que vous sachiez que dans ces commencements vous mériterez davantage à modérer votre pénitence, parce que vous romprez votre volonté. Ne manquez pas, quand vous aurez pris le ciliée, dem'avertir si vous vous en trouvez mal.

Cette oraison de repos, dont vous me parlez, est l'oraison de quiétude, dont il est parlé dans le petit livre. Quand à ces mouvements sensibles, je vous ai dit ce qu'il y avait à faire. Je trouve que cela est indifférent à l'oraison, et que le mieux est de n'y faire aucune attention. Je me souviens d'avoir entendu dire à un grand théologien qu'un homm • l'était venu trouver un jour extrêmement affligé de ce que chaque jusqu'il communiait, il tombait dans un état plus humiliant encore que celui dont vous vous plaigniez. On lui avait ordonné pour cette raison de ne communier qu'une fois l'année, seulement pour satisfaire au commandement. Le théologien, quoiqu'il ne fût pas homme d'oraison, reconnut la cause de la faiblesse de cet homme, lui conseilla de n'en faire aucun i as, et de communier tous les huii jours ; et depuis ce temps cet homme débarrassé de ses craintes, fût aussi délivré de la tentation. Que cela ne \ as inquiète donc en aucune manière.

LETTRE XXYII. 'JO!)

Vous pouvez au reste vous ouvrira Julien d'Avila, c'est un grand homme de bien. Il me marque qu'il vous rend visite quelquefois ; je m'en réjouis. Voyez-le de temps en temps; et si vous voulez, faites-lui quelque largesse; car je sais qu'il est fort pauvre, et fort détache des biens de ce monde. C'est selon moi un des plus vertueuxecclésiastiques que nous ayons à Avila. Il y a toujours à profiter dans l'entretien de ces sortes de personnes ; car enfin on ne peut pas toujours faire oraison.

Je vous dis, et vous ordonne, mon cher frère, de ne pas donner moins de six heures au sommeil. Considérez que nous autres personnes âgées , il faut nécessairement que nous prenions soin de notre corps, de peur que l'esprit ne vienne à s'affaiblir ; ce qui est la chose du monde la plus triste. Vous ne sauriez croire le chagrin que j'ai eu tous ces jours-ci, de n'oser ni lire, ni faire oraison ; quoique cependant cela aille beaucoup mieux, comme je vous ai dit. Je vous réponds que cela me rendra réser- \éepour l'avenir. Enfin je vous recommande de dormir. Faites ce que l'on vous ordonne, et soyez sûr qu'en obéissant vous serez agréable à Dieu. Que vous êtes simple d'imaginer qu'il en est de votre oraison comme de celle qui m'empêchait autrefois de dormir ! Il y a bien de la différence de mon état d'alors au vôtre d'à présent; car je faisais plus d'efforts pour dormir que pour veiller.

Certainement je ne puis assez remercier Notre-Seigneur des grâces qu'il répand sur vous, et des bons effets qu'elles produisent dans votre âme. Jugez par là de la grandeur de Dieu, qui en un moment vous communique plus de vertu que vous n'en pourriez acquérir par un long et pénible travail. Souvenez-vous que le moyen de conserver sa tête, est de boire et de manger à son ordinaire. Encore un coup, faites ce que je vous dis. Je loue Dieu de la bonne santé qu'il vous donne, et je le prie de vous la conserver encore pendant beaucoup d'années, afin' que vous puissiez les employer tout entières à son service.

Pour cette frayeur dont vous me parlez, je ne doute nullement qu'elle ne vienne de la présence du démon, dont votre esprit est frappé. Quoique vous ne le voyiez pas des yeux du corps, sans doute votre âme le voit ou le sent. Ayez toujours de l'eau bénite auprès de vou; sil n'y a rien qu'il craigne tant. Je m'en suis servie bien des fois avec succès, et dans des occasions où, non content de me faire peur, il me tourmentait étrangement. Ceci entre vous et moi. Mais je vous avertis qu'à moins de l'asperger d'eau bénite, il ne fuit point. Ainsi il faut en jeter tout autour de vous.

Ne pensez pas que ce soit une petite grâce que Dieu vous fait de vous conserver le sommeil. Elle est très-grande, je vous assure ; et je ne puis trop vous répéter que vous ne devez pas vous défendre de dormir votre suffisance. Le temps n'est pas encore venu.

C'est de votre part une grande charité de vouloir prendre pour vous les peines, et laisser aux autres les consolations ; et \ ous devez remercier Dieu de vous en donner la pensée : mais, d'un autre côté, c'est une

grande simplicité, et même un défaut d'humilité de penser qu'il vous suffirait d'avoir les vertus de monsieur de Salcède , ou celles que Dieu vous donne, sans le secours de l'oraison. Croyez-moi, laissez faire au Maître de la vigne, il connaît les besoins de chacun de nous. Jamais je ne lui ai demandé de peines intérieures, et il n'a pas laissé de m'en envoyer de bien sensibles depuis que je suis au monde. Ces sortes d'afflictions dépendent beaucoup du tempérament et de l'humeur. J'ai bien de la joie de voir que vous goûtez ce saint homme , et je souhaite de tout mon cœur que vou£ l'imitiez.

Je me suis bien doutée de ce qui arriverait de ma sentence , et que vous n'en seriez pas content. Mais il ne m'aurait pas convenu de traiter !a matière sérieusement ; et à ne vous pas mentir, je ne pouvais guère porter un autre jugement de votre ouvrage que celui que j'en ai porté, et dans lequel je persiste. Je n'ai pas laissé cependant de vous donner quelque louange, si vous y prenez garde. J'avais la tête, ce jour-là, si embarrassée d'affaires et de lettres, qu'il est étonnant que j'aie pu m'acquitter bien ou mal de cette commission. On dirait en de certains temps que le démon prend à tâche de me susciter quantité d'affaires à la fois pour m'embarrasser; et c'est ce qui m'arriva le jour de ma médecine, dont je me suis si mal trouvée. Ce fut un miracle que je n'envoyai point à 1 evêque de Carlhagène une lettre que j'écrivais à la mère du père Gratien. Je m'étais méprise d'adresse; et la lettre de la dame était déjà dans le paquet de l'évéque. Quand j'y pense, je ne puis assez remercier le Seigneur d'y avoir mis la main. Dans celle pour l'évéque (que je n'ai, par parenthèse, jamais vu), je lui parlais de ce qui s'était passé entre son promoteur et nos sœurs de Caravaque, et de la défense qu'il avait faite à leur confesseur de leur dire la messe. Cette affaire est arrangée présentement, et je crois que le reste ira bien , je veux dire que l'évéque admettra le monastère ; il ne saurait faire autrement, d'autant plus que je lui suis recommandée par plusieurs personnes dont je lui envoie les lettres avec la mienne. Mais voyez un peu quelle bévue et quel quiproquo, si ces deux lettres eussent été échangées 1 Et considérez si je n'ai pas bien fait de m'arrêter ici pour arranger l'affaire de nos sœurs.

Nous ne sommes pourtant pas encore délivrées de toute crainte de la part du père Tostat, qui retourne présentement à la cour. Recommandez-nous à Notre-Seigneur, et lisez cette lettre que je vous envoie de la prieure de Séville. J'ai eu grand plaisir à lire celle qu'elle m'a envoyée de vous , de même que celle que vous avez écrite à nos sœurs, qui est fort joliment tournée. Elles se sont beaucoup amusées à la lire, et surtout ma compagne. Elles vous font toutes mille compliments. Ma compagne est cette religieuse de cinquante ans qui vint avec nous de Malagon. C'est une excellente fille, et fort entendue. J'en puis parler savamment, car c'est elle qui prend soin de moi; et vous ne sauriez croire jusqu'où va son attention.

La prieure de Yalladolid m'a mandé que l'on faisait tout ce qu'on pou-

vait faire dans l'affaire que vous savez, et que dom Pierre d'Ahumade filait sur les lieux ; je suis persuadée que le marchand qui s'en mêle s'en acquittera bien.

Faites mes amitiés à vos enfants, et particulièrement à François. J'ai grande envie de les voir tous. Vous avez bien fait de congédier celle personne, quoique vous n'eussiez pas lieu d'en être mécontente. Quand elles sont en si grand nombre, elles ne font que s'embarrasser l'une l'autre. Je compte que vous ne manquez pas à faire toujours bien mes compliments à madame Jeanne, à dom Pèdre Aharez.et à tous nos amis. Croiriez-vous qu'en ce moment je me trouve mieux de la tête que quand j'ai commencé ma lettre? Cela pourrait bien venir du plaisir que j'ai de (n'entretenir avec vous.

J'ai eu aujourd'hui la visite du docteur Velasquez, mon confesseur. Je lui ai communiqué vos idées sur l'argenterie et la tapisserie; car je ne voudrais pas que, faute d'assistance de ma part, vous manquassiez d'avancer dans le service de Dieu : et sur cette matière je ne m'en rapporte pas à moi-même. J'avais d'abord pensé comme vous; mais il dit que ces sortes de choses ne font ni bien ni mal, pourvu que vous lâchiez de vous convaincre du peu de cas qu'elles méritent qu'on fasse d'elles , et que vous n'y soyez point attaché. II ajoute qu'il est raisonnable , ayant, comme vous avez, des enfants à marier, que vous ayez une maison meublée selon votre qualité et vos moyens; qu'il faut que vous preniez patience ; que Dieu ne manque jamais d'amener le temps pour exécuter les bons désirs , et que par la suite il vous mettra à portée d'accomplir les vôtres. Je prie le Seigneur de vous conserver et de faire de vous un grand saint. Et je suis bien tendrement,

Mon citer frère,

Votre servante ,

Thérèse de Jésus

remarques.

Pour entendre l'endroit de celte lettre où la Sainte parle d'une sentence qu'elle a rendue, il faut avoir recours à la lettre XXIII.

On voit clairement que celle lettre a suivi de près celle du 2 et du 17 janvier 1377, écrites au même dom Laurent de Cepède ; c'est ce qui m'engage à la placer dans la même année.

A LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE-DE-SAIST-JOSEPH

CINQUIÈME

ha Saillie la remercie d'un présent quelle lui avait envoyé; approuve sa manière d'oraison, et celle d'une autre sœur du même couvent; blâme l'indiscrétion et l'imprudence de deux autres religieuses, et traite quelques autres sujets.

La grâce de l'Esprit saint soii avec vous, ma chère fille.

2 mars 1577. — En reconnaissance des bonnes nouvelles que vous

m'apprenez et des beaux présents que vous me faites , je devrais vous s. tu. h. 20

écrire une bonne grande lettre , et cela me ferait beaucoup Je plaisir. Mais j'espère que vous voudrez bien vous contenter de celle-ci, d'autant plus que je vous écrivis hier. D'ailleurs je vous dirai que les lettres que j'ai été obligée d'écrire cet hiver, m'ont si fort affaibli la tète, que j'en ai été malade. Je me porte beaucoup mieux présentement ; et malgré cela je n'écris presque plus de ma main, parce qu'on me fait entendre qu'autrement je ne guérirais pas.

Je suis fort contente de votre manière d'oraison. N'allez pas vous figurer que ce soit manquer d'humilité de reconnaître que Dieu vous en rend capable, et qu'il vous fait des grâces particulières , pourvu que vous compreniez que tout cela ne vous appartient pas. C'est ce qu'on ne peut manquer de comprendre, quand l'oraison vient de Dieu. Je le loue du meilleur de mon cœur du progrès qu'il vous fait faire, et je tâcherai de vous payer de vos bonnes nouvelles, en lui demandant pour vous ce qui- vous désirez. Priez-le de votre côté qu'il me rende telle que mes prières puissent lui être agréables.

J'approuve également l'oraison de la sœur Béatrix ; mais empêchez autant que vous le pourrez qu'on s'entretienne de ces choses-là; et ne doutez pas que vous n'y soyez obligée en qualité de prieure. La sœur saint Jérôme a été ici fort discrète sur ce chapitre, parce que dès la première fois qu'elle voulut en parler, la prieure l'arrêta tout court, la gronda et lui ferma la bouche ; et vous savez que, dans tout le temps que j'ai été avec elle à Séville, elle s'est également contenue. Je ne sais si nous avons bien ou mal fait de la laisser sortir d'avec nous. Plaise à Dieu que cela tourne à bien ! Voyez un peu la belle chose que c'eût été si d'autres religieuses eussent trouvéle billet qu'elle écrivait à la prieure ! Dieu le pardonne à celui qui lui a donné un pareil ordre. J'aurais voulu que notre père lui eût écrit un peu ferme là-dessus. A son défaut je mets ici une lettre pour elle, que vous lirez, et que vous lui enverrez si vous la trouvez bien.

Vous faites merveille, ma chère fille, de ne pas souffrir que vos religieuses parlent à personne de ces choses-là. La prieure de Veas m'écrit qu'elle a mis les siennes sur le pied de ne parler à leur confesseur que de leurs péchés seulement ; au moyen de quoi il les confesse toutes en une demi-heure. Elle voudrait qu'on se gouvernât de même dans toutes nos maisons, parce que, dit-elle, les sœurs, en s'accoutumant à ouvrir leurs cœurs à la supérieure, reçoivent d'elle leur consolation, et lui sont par là plus attachées. Vous pourriez leur dire que, comme j'ai quelque expérience sur ces sortes de matières, au lieu de s'adresser à gens qui en ont peut-être moins que moi, elles feraient bien de m'écrire; et je crois que cette précaution conviendrait mieux dans le pays où vous êtes qu'en aucun autre

Que la sœur Saint-François fasse manger gras à la sœur que vous savez, aussitôt après le carême, et ne la laissez pas jeûner. Je voudrais bien savoir ce qu'elle entend par cette force si grande que Dieu lui com-

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rnunique; car elle ne s'explique point. Quel triste état pour elle que de paraître toujours tout en pleurs devant les autres sœurs , et qu'on la voie écrire à chaque instant! Tâchez de lui enlever ce qu'elle écrit, et envoyez-le moi. Surtout ôtez-lui toute espérance de communiquer avec qui que ce. soit, si ce n'est avec notre père, puisque ceux qu'elle a consultés jusqu'à présent l'ont perdue. Qu'on tâche de lui persuader que l'on n'entend point du tout ce langage à Séville ; et, en effet, on l'y entend encore moins que vous ne pensez. Il n'y aurait pourtant pas d'inconvénient d'en parler en confession, pourvu que ce fût au père Acosta; mais je trouve que ce parti-!à convient moins à cette sœur qu'à toute autre.

J'approuve fort l'ordre donné pour Paterne, de laisser un peu plus de liberté aux religieuses, quoiqu'il eût beaucoup mieux valu les mettre d'abord sur le pied qu'il convenait; car, en fait de réforme, quand les gens viennent à gagner quelque petite chose à force de crier et de cla— bauder , ils s'imaginent aussitôt qu'ils n'ont qu'à continuer pour tout obtenir. Vous avez bien fait de les avertir de s'assujétir aux exercices de communauté.

Comme j'ai écrit cette lettre à plusieurs reprises, je crains d'avoir oublié de répondre à quelque article de la vôtre. Je vous envoie les verroux que vous me demandez. Je les ai fait faire comme ceux de nos grilles du chœur, et n'ai pas cru qu'ils dussent être plus propres. Us m'ont tout l'air de n'être pas de votre goût ; mais vous vous en contenterez, s'il vous plaît, puisque nous autres , qui ne croyons pas être moins délicates que vous, nous n'en avons pas de plus beaux. Je ne trouve rien de mieux que ces petits verroux , et je ne sais ce que vous voulez me dire avec vos serrures. On est après à faire les crucifix; je crois qu'ils vous reviendront à un ducat la pièce.

Vous trouverez sous cette enveloppe les différentes explications oui ont été données sur les paroles que vous savez , que j'avais d'abord proposées à mon frère pour les proposer à d'autres. Les auteurs de ces explications étaient demeurés d'accord de les envoyer à nos sœurs de Saint-Joseph d'Avila, pour qu'elles jugeassent qui avait le mieux rencontré; mais l'évêquc, qui se trouva présent , leur ordonna de me les envoyer, et voulut que je fusse leur juge; à quoi il me fallut obéir, quoiqu'en vérité j'eusse pour lors si mal à la tête, qu'à peine pouvais-je lire. A"ous me ferez plaisir de montrer tout cela au père prieur et au père Nicolas ; mais il faut commencer par leur exposer le fait , et ne leur laisser lire ma décision qu'après qu'ils auront lu les explications. Je vous prie aussi de me renvoyer, si vous pouvez, tous ces papiers, parce que notre père se fera un plaisir d'en prendre lecture ; et d'ailleurs on me les demande à Avila, quoi que ce ne soit pas ici la route du messager.

Je vous envoie aussi une lettre de mon frère, où il me parle des grandes faveurs que Dieu lui fait. J'en ai plusieurs de lui qui traitent

de la même matière; mais j'ai trouvé celle-ci sous ma main; et comme Tons lui voulez du bien, je suis persuadée qu'elle vous fera plaisir à lire. Ayez soin de la déchirer aussitôt après l'avoir lue , et demeurez avec le Seigneur. Quand je suis à m'entretenir avec vous, je ne finirais pas si je m'en croyais, et je sens pourtant que cela me fait mal de tant écrire.

Je prie la divine majesté de vous rendre sainte,

El je suis toujours bien tendrement, Ma révérende mère ,

Votre servante ,

Thérèse de Jésus.

Sachez-moi gré de vous avoir écrit de ma main. Je n'en ai point encore tant fait pour nos sœurs de S.-Joseph d'Av ila.

REMARQUES

I.ajSainle parle ici d'une religieuse à qui son confesseur avait donné ordre un peu trop légèrement, de mettre par écrit les laveurs particulières qu'elle prétendait avoir reçues de Dieu. Elle recommande à la prieure de ne pas permettre que la chose éclate au dehors, dans la crainte que cela ne leur alliràl quelques nouvelles persécutions. El en eflel on ne saurait apporter une trop grande circonspection sur celte matière.

Le père Acnsta était un jésuite fort avance dans la vie contemplative.

Ces différentes explications, et ce jugement de la Sainte qu'elle envoyait à la prieure de Sévillc , avaient pour objet les paroles mystérieuses : Cherche toi en moi. Elles lonl la matière de la XXIII' lettre, adressée à Dom Alvaro de Mendoça, évèque d Avila.

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