A MONSIEUR LE LICENCIÉ, DOM GASPARD DE VILLENEUVE, A MALAGON
Elle lui marque ses intentions au sujet de la profession de deux novices, dont l'une était sœur de cet ecclésiastique, et désapprouve le mécontentement des carmélites de Malagon.
Jésus soit avec vous, monsieur et mon père.
17 avril 1577. — Je commence par vous dire que si j'avais la tète aussi forte que j'ai d'envie de m'entretenir avec vous, ma lettre ne serait pas si courte; car mon dessein était de répondre fort au long à celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Par rapport à l'affaire de mademoiselle votre sœur, ma chère 011e, je suis fort aise qu'il ne tienne ni à vous ni à elle qu'elle ne s'achève. Je ne sais ce que cet énigme signifie, ni sur quoi se fonde la mère supérieure. La mère prieure Briande m'en a écrit, et je lui fais réponse. Je serais assez pour qu'on suivît son avis , si vous le trouvez bon; sinon vous n'avez qu'à donner vos ordres, on les exécutera. Pour moi je ne m'en mêle plus.
A l'égard de la sœur Marianne, mon intention est qu'elle fasse profession à son rang. Pourvu qu'elle sache dire son ofOce, et que du reste elle soit attentive; c'est tout ce qu'il nous faut. Nous en avons bien reçu d'autres qui n'en savaient pas davantage, et cela par l'avis
des docteurs. Je mande à la mère supérieure que c'est mon intention, à moins que vous n'en jugiez autrement; car je m'en rapporte à ce qu il vous plaira d'en ordonner.
Ayez la bonté, s'il vous plaît, de faire mes compliments à la sœur Jeanne-Baptiste, et à la sœur Béatrix, et de leur dire <fue, puisqu'elles vous ont, elles n'ont qu'à s'adresser à vous pour leurs besoins intérieurs , si elles ne trouvent pas la supérieure suffisante : mais recommandez-leur, je vous prie, de ne se pas tant plaindre, puisqu'au bout du compte cette supérieure ne les lue point, ni ne détruit leur maison, ni ne les laisse manquer du nécessaire. Je sais bien ce qu'elles veulent dire; mais jusqu'à ce que le père visiteur aille sur les lieux, il n'y a rien à faire.
Ah ! mon père , qu'il est triste de voir tant d'inconstance dans les religieuses de cette maison! Combien de choses leur paraissaient autrefois insupportables dans la même personne qu'elles adorent aujourd'hui ! Il faut avouer qu'elles mettent bien de l'amour-propre dans la pratique de l'obéissance. Aussi Dieu ies punit-il par où elles manquent. Prions-le de nous conduire tous à la perfection. Ainsi soit-il. Ces bonnes sœurs sont encore bien novices dans la vertu; et je m'en étonnerais moins, si elles ne vous avaient pas pour directeur. Je prie le Seigneur de vous conserver. Faites-moi la grâce de m'écrire de temps en temps ; c'est une consolation pour moi , et je n'en ai pas beaucoup d'autres.
Je suis avec beaucoup de respect ,
Monsieur et mon père,
Votre indigne servante et fille,
Thérèse de Jésus.
J'avais dessein de faire réponse à la sœur Marianne; mais la faiblesse de ma tête ne me le permet pas. Je vous supplie seulement de lui dire que , si elle agit comme elle écrit , nous lui passerons bien volontiers le défaut qu'elle a de ne savoir pas si bien lire qu'une autre. Sa lettre m'a fait grand plaisir , et pour réponse je lui envoie la permission de faire ses vœux. Si par hasard le père visiteur tardait trop, elle pourra les faire entre vos mains , à moins que vous n'en jugiez autrement que moi. Il me semble que vous avez pour cela un caractère suffisant, et elle doit compter, en les faisant entre vos mains, qu'elle les fait entre les mains de Dieu , comme cela est effectivement.
REMARQUES
Il faut observer, pour l'intelligence de celte lettre, que la mère Briande, prieure du couvent des carmélites réformées de Malagon, fille d'une grande vertu, et fort estimée de la Sainte, ayant été attaquée d'une maladie qui lirait en longueur, la Sainte la (il passer de Malagon à Tolède , où elle resta longtemps ; et qu'en attendant sa guérison, celte maison fût gouvernée par une supérieure, dont les religieuses ne lurent pas contenles.