‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 88 sur 201 · VALLADOLID · texte numérisé non relu

VALLADOLID

TROISIÈME

Sainte Thérèse leur demande un secours d'argent pour les affaires de l'ordre, et les engage à user de générosité à l'égard de ta mère du père Jérôme Cralien.

JÉSUS, MARIA, JOSErU.

1579. Avril ou mai. — La grâce de l'Esprit saint soit avec votre révérence , ma chère mère , et avec vous toutes , mes chères sœurs.

Je suis bien aise de vous rappeler que, depuis la fondation de votre maison , je ne vous ai jamais demandé , ni que vous reçussiez une religieuse sans dot , ni aucune autre chose qui fût de quelque importance, du moins autant que je puis m'en souvenir. 11 n'en a pas été de même des autres maisons ; vous savez que dans quelques-unes on a reçu des filles qui n'ont rien apporté; et certainement ces maisons-là, loin de s'en être mal trouvées , sont aujourd'hui les mieux établies. Je veux maintenant vous demander une chose que vous êtes obligées de faire pour le bien de l'ordre et pour plusieurs autres raisons. C'est un service que vous vous rendrez à vous-mêmes, et dont je ne laisserai pas de prendre sur moi la reconnaissance , comme si vous n'eussiez obligé que moi seule.

Je vous dirai que je suis dans l'inquiétude et dans la crainte que nous ne venions à être privées, faute d'argent, d'un avantage également important pour le service de Dieu et pour notre repos. Par les lettres ci-jointes, qu'un de nos pères, prieur du Calvaire, nous écrit de Rome , où il est nouvellement arrivé , vous verrez comme il nous presse de lui envoyer deux cents ducats. A leur égard ils sont absolument hors d'état de rien donner, parce qu'ils n'ont point de chef. Vous savez même qu'il leur fut impossible de rien contribuer pour le voyage du père Jean-de-Jésus et du prieur de Pastrane , qui sont actuellement en chemin pour se rendre à Rome , s'ils n'y sont arrivés ; et qu'outre ce que je donnai à ces deux pères , la maison de Veas leur donna cent cinquante ducats. C'est encore une grâce toute particulière que Dieu nous fait que quelques-unes de nos maisons soient en état de suppléer à l'indigence de ces bons pères. Au bout du compte ce n'est qu'une fois dans la vie. Le père Nicolas m'écrit de Madrid qu'il a trouvé une personne qui avancera ces deux cents ducats , en lui donnant à prendre pareille somme sur la dot de la sœur Marie-de-S.-Joseph , à la charge qu'on lui remettra la quittance de votre maison. Il ne demande rien davantage , et attendra sans impatience le temps de son remboursement. C'est le plus grand bonheur qui pouvait nous arriver. Je vous prie donc, pour l'amour de Dieu, d'envoyer chercher un notaire à la réception de ma lettre , et de lui faire expédier l'acte de profession de cette sœur dans la meilleure forme , de manière qu'on ne puisse pas y

trouver la moindre chose à redire, parce que sans cet acte on ne pourrait rien faire , et vous me l'enverrez tout aussitôt avec la quittance. Il ne faut pas que l'un et l'autre soient sur un même papier; mais la quittance doit être séparée de l'acte de profession. Vous concevez combien le cas requiert célérité.

Peut-être vous semblera-t-il qu'on exige beaucoup de vous , et peutêtre aussi demanderez-vous pourquoi on ne fait pas contribuer les autres maisons. Je réponds à cela qu'il n'y en a pas une qui ne fasse tout ce qui est en son pouvoir; mais que celles qui ne peuvent rien donner, comme celle-ci, par exemple, ne donnent rien. Nous ne portons toutes un même habit que pour nous marquer que nous devons nous aider les unes les autres, et que tous biens doivent être communs entre nous. Celui-là donne toujours beaucoup qui donne tout ce qu'il peut donner. D'ailleurs les dépenses qu'il faut faire journellement sont si excessives que vous en seriez étonnées, si vous en aviez connaissance. La sœur Catherine-de-Jésus est en état de vous dire ce qui en est; et si les maisons n'y pourvoient pas, comment ferais-je pour en gagner, surtout avec mon bras estropié? Si je pouvais travailler, cela me ferait bien moins de peine , que d'aller de côté et d'autre , comme je suis obligée de faire, pour quêter et mendier. Je puis bien vous assurer que, pour tout autre motif que pour l'amour de Dieu, je ne voudrais pas supporter un pareil tourment.

Outre ces deux cents ducats , il faut encore que j'en trouve autant pour donner au chanoine Montoye à qui je les ai promis, et qui nous a, pour ainsi dire, rendu la \ie par ses services ; et Dieu veuille que cela suffise pour nous mener au but où nous aspirons. Je regarde comme un effet de la miséricorde de Dieu qu'il ne faille que de l'argent pour acquérir un repos aussi précieux. Ce que je viens de vous dire est chose absolument nécessaire et indispensable ; mais ce que je vais vous proposer, je le laisse à votre volonté, en vous observant seulement que c'est une chose raisonnable , et qui sera agréable à Dieu et au inonde.

Vous savez bien , mes chères filles , que vous avez consenti de rece voir la sœur Marie de-S.-Joseph sans dot , par considération pour notre cher père Graticn, son frère.

J'ai appris depuis que madame leur mère, qui est dans une grande nécessité , avait différé l'entrée de sa fille dans votre maison , jusqu'à ce qu'elle eût pris des arrangements pour vous fournir les quatre cents ducats qu'elle avait promis pour les accommodements. Elle avait même pensé que votre affection pour le père Graticn pourrait vous mener plus loin, et que vous ne prendriez rien du tout , au moyen de quoi elle se serait servie de cet argent pour subvenir à ses besoins qui , comme je dis, sont très-grands. Elle s'aperçoit aujourd'hui que cet argent lui fera faute, et je n'en suis point étonnée. Cependant c'est une si bonne dame qu'elle se loue perpétuellement de la charité que vous avez excr-

ccc envers elle. Or, de ces quatre cents ducats, vous avez vu par la lettre que je vous envoyai dernièrement du père Gratien, qu'il est d'avis qu'on en rabatte cent , pour la dépense que sa mère a faite. Ainsi je conclus de là que votre quittance doit être de trois cents ducats. Vous ne devez guère compter sur la légitime de cette sœur. Cette famille n'a point de revenus , elle ne subsiste que des bienfaits du roi ; de sorte que le secrétaire venant à mourir, les enfants n'auront rien; et quand il leur resterait quelque chose , ils sont en si grand nombre que ce serait presque rien pour chacun. C'est ce que la mère m'a écrit elle-même depuis la profession de sa fille. Je ne sais si j'ai gardé sa lettre. Si je la trouve , je vous l'enverrai ; mais j'en reviens toujours là, que la quittance doit être au moins de trois cents ducats.

Voudriez-vous mieux faire encore? Ce serait d'envoyer quittance des quatre cents. Je suis bien sûre que la mère ne laisserait pas de vous en envoyer cent , lorsqu'elle les aura reçus ; et quand elle y manquerait, elle les a bien gagnés par les chagrins et les déboires affreux qu'elle a essuyés à l'occasion de son fils , depuis qu'il visite nos maisons. Eh! quelles obligations n'avons-nous pas à ce cher père? Nous avons reçu tant de filles qui ne nous ont rien apporté du tout ! Pouvonsnous moins faire que d'en recevoir une pour l'amour de lui? Vous savez que nos sœurs de Tolède n'ont rien demandé pour l'autre sœur , et qu'on ne leur a absolument rien donné , ni lit , ni meubles , ni habit , ni quoi que ce soit , et même elles ne demandaient pas mieux que de prendre encore celle-ci de la même façon , si elle eût voulu y entrer. Ce n'est pas sans une sorte de justice; car ces filles sont si remplies de mérite et de bonnes qualités , qu'il n'y a point d'endroit où on ne les eût reçues plus volontiers pour rien, que d'autres avec une bonne dot. Au reste, vous en userez comme vous jugerez à propos, à l'égard des cent derniers ducats ; mais pour les trois cents autres , il n'y a pas moyen de faire autrement, vu la situation de cette pauvre dame.

Ce qu'il y aura à faire après que nos affaires seront finies , ce sera d'arrêter le compte de la dépense générale , de voir combien chaque maison en doit supporter pour son contingent, et de rendre à celles qui auront trop donné. C'est à quoi l'on ne manquera pas à votre égard; mais pour le présent secourons-nous les unes les autres, comme nous pourrons. Je prie Dieu qu'il vous rende toutes de grandes saintes ; et je suis bien sincèrement , ma révérende mère , et mes chères filles, votre servante , Thérèse de Jésus.

Je demande en grâce à la mère prieure de laisser un champ libre aux bonnes intentions des sœurs , et je présume assez de leur bon cœur pour être persuadée qu'en cette occasion elles se comporteront comme de vraies filles de l'ordre , à l'exemple de nos sœurs des autres maisons, qui font humainement tout ce qu'elles peuvent.

En tous cas, je prie la sœur Catherine-de-Jésus de lire ma lettre à

toute la communauté , de même que celles-ci qui \ iennent de Rome Je serais fâchée qu'on y changeât le moindre mot.

REMARQUES

La suscripiion de celle lettre est en ces ternies dans l'original : A la mère prieure et à mes sœurs et mes /Ut, s du Monl-Curmel, dans te monastère de Vulladolid. La prieure était la mère Marie-Baptiste, nièce de la Sainte; et les deux cents ducats dont il s\igit étaient principalement destinés à la dépense du bref de séparation, que le père Pierredes-Anges, prieur du Calvaire, sollicitait à Rome.

On voit par-là que h Sainte lit la réforme des religieux de son ordre, non seulement par ses conseils, mais encore par l'argent qu'elle tira île toutes ses maisons; en sorte qu'on peut dire que les cannes déchaussés sont en môme temps les pères et les entants des carmélites.

La mère du père Gratien et des deux religieuses dont il est ici parlé se nommait Jeanne d'Anlisque ; c'était une dame de grande iiais-anee et de beaucoup de mérite, niais peu accommodée des biens delà fortune, avec une nombreuse famille. Le père était secrétaire du rai Philippe II, grand homme de bien, et point du tout intéressé ; aussi avait il acquis l'estime de sou maître, à tel point qu'il l'appelait son ange. Malheureusement pour sa famille il ne vécut pas assez longtemps.

On ne peut s'empêcher de remarquer dans celle lettre le vif intérêt que la Sainte prenait en tout ce qui touchait au père Gratien, à qui elle avait effectivement de grandes obligations. La reconnaissance des bienfaits a toujours été la vertu favorite de la Sainte; et c'est le témoignage qu'a rendu d'elle la congrégation des cardinaux qui ont présidé à sa canonisation.

Il est dit par cette lettre que le père Jean-de-Jésus et le prieur de Pastrane , que l'on avait députés pour aller à Home solliciter le bref de séparation, étaient en chemin, s'ils n'étaient déjà arrivés ; et à se régler sur i'ilisluire générale de l'ordre, deuxième part. liv. 5, chap. premier, qui lixe le départ de ces députés au commencement de l'année 1580, il faudrait pheer cette lettre en 1580 ; mais en ce cas il y aurait une contradiction manifeste entre cette lettre et celle qui suit, datée du 10 juin 1579, où la Sainte accuse la réception de ce qu'elle avait denandé par celle-ci aux religieuses de Valladolid ; il suit de là nécessairement que les dépu es partirent bien plus tôt que ne dit l'histoire, c'est-à-dire vers le commencement du mois d'avril 1579; et que par conséquent la présente lettre a du être écrite sur la lin du même mois, ou au plus tard dans le mois suivant, d'autant plus que les députés tirent le voyage par mer.

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