‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 89 sur 201 · AU RÉVÉREND PÈRE JÉRÔME GRATIEN DE-LA-MÈRE-DE-DIEU. QUATRIÈME · texte numérisé non relu

AU RÉVÉREND PÈRE JÉRÔME GRATIEN DE-LA-MÈRE-DE-DIEU. QUATRIÈME

La Sainte lui fait part des mesures quelle a prises pour fournir à la dépense du bref de séparation de province, et du choix qu'on a (ait d'elle pour être prieure a Malagon. Elle se loue aus^i du zèle des religieuses de Valladolid pour la cause commune

10 juin 1379. —La grâce du Saint-Esprit soit avec votre révérence, mon père.

Je souhaite qu'il vous ait comhlé de ses dons précieux pendant ces fêtes, et que vous puissiez par leur moyen vous acquitter des obligations que vous avez à Dieu , d'avoir mis dans vos souffrances le remède à nos maux. Que son saint nom en soit à jamais béni; il y a bien de quoi penser dans tout ceci, et de quoi faire de pieux mémoires. Quoique je ne sache pas absolument le détail de la conclusion de cette affaire, je conçois aisément que nous avons tout lieu d'en être satisfaits. Du moins, si le Seigneur permet qu'on fasse de nous une province séparée, on pourra dire qu'il ne s'est point encore fait d'établissement en Espagne avec autant d'autorité et de précaution. Ce qui marque que Dieu

destine les carmes déchaussés à de plus grandes choses que nous ne pensons. Plaise à sa divine Majesté d'accorder de longs jours à Paul, pour qu'il puisse être témoin de ces merveilles, et y contribuer par son zèle, tandis que je les regarderai du haut du ciel, si je suis assez heureuse pour y arriver.

On m'a apporté la quittance de Valladolid, et l'argent est envoyé, dont je suis bien charmée. Dieu veuille que l'affaire soit bientôt terminée Nous avons pour le présent un très-digne supérieur assurément; mais ce n'est pourtant pas tout à fait celui qu'il nous faudrait pour mettre les choses dans leur perfection. C'est toujours un étranger.

Vous verrez, mon révérend père, par la lettre ci-jointe, ce que l'on veut faire de la pauvre petite vieille. Ce n'est peut-être qu'un soupçon mal fondé de ma part ; mais il y a toute apparence que le besoin de la maison de Malagon a moins de part au choix que l'on fait de moi , que l'envie qu'ont nos pères mitigés de me tenir éloignée d'eux. C'est ce qui m'a un peu fâchée ; non que je me fasse la moindre peine d'aller à Malagon, si ce n'est d'y aller pour être prieure; car je vous avoue que je ne suis plus propre à cela, et que je crains fort de manquer au service de Notre-Seigneur. Priez-le de ne pas permettre que je m'en écarte , et du reste, arrive ce qui pourra ; plus je souffrirai, et plus je mériterai ; en tout cas faites-moi le plaisir de déchirer cette lettre. J'ai bien de la joie d'apprendre que vous êtes en bonne santé ; mais je ne voudrais pas que vous demeurassiez là-bas durant les chaleurs. Oh ! mon père, quelle solitude mon âme éprouve chaque jour de se voir éloignée de vous ! Heureusement il me semble toujours que je suis près du père Joseph , et c'est ce qui me fait couler la vie dans la paix , quoique privée des consolations de la terre. Pour vous, je ne vous regarde plus comme un habitant de ce monde, depuis que Dieu vous a fait perdre les occasions de vous y attacher, et qu'il vous a fourni si abondamment celles qui conduisent au ciel. En vérité, plus je réfléchis à cette horrible tempête que vous avez essuyée, et aux moyens dont le Seigneur s'est servi pour vous en délivrer, et plus ma surprise augmente; mais si c'était sa volonté que ces gens d'Andalousie rentrassent dans le devoir, je tiendrais à faveur singulière que ce ne fût pas vous qui les y fissiez rentrer. Il me semble que, les choses ayant tourné à votre avantage, il vous conviendrait moins qu'à personne d'user de rigueur envers eux; et c'est ce qui m'a toujours fait désirer que Dieu se servît d'un autre.

Ce que le père Nicolas m'écrit là-dessus m'a fait grand plaisir, et c'est pourquoi je vous envoie sa lettre. Toutes nos sœurs se recommandent à vous. Elles ne peuvent penser sans chagrin que je dois les quitter. Je vous donnerai avis de ce qui en sera. Ayez la charité de recommander cette affaire à Notre-Seigneur. Vous vous souvenez-bien de tout ce qu'on a déjà dit de mes voyages, et qui sont ceux qui en ont murmuré. Considérez quelle est ma vie ; mais heureusement c'est ce qui m'importe peu.

J'ai mandé au père v icaire L'inconvénient qu'il y a de nie choisir pour prieure, qui est que je ne puis suivre les exercices de la communauté. Pour tout le reste, je n'y ai point de répugnance, et je suis prête à aller au bout du monde par obéissance ; plus même il y aurait de travail et de peine à endurer, plus je me réjouirais de pouvoir faire du moins quelque petite chose en ma vie pour l'amour de ce grand Dieu à qui je suis si redevable ; d'autant plus que je suis bien persuadée que ce qu'on fait pour lui par obéissance, est toujours ce qui lui est le plus agréable. Ehl que n'ai-je pas fait pour obéir à mon cher Paul 1 N'était-ce pas assez que je susse qu'une chose dût lui faire plaisir, pour que je l'entreprisse avec joie? Je pourrais vous rappeler sur cela bien des circonstances dont le souvenir vous serait agréable ; mais je crains les explications par écrit, surtout dans les choses qui regardent l'âme.

Pour vous réjouir, voici des couplets que je vous envoie , de la façon de nos sœurs de l'Incarnation; quoiqu'en vérité il y ait plus à pleurer qu'à rire, de voir le mauvais état de celte maison. Ces pauvres filles tâchent ainsi de dissiper leur chagrin. Je ne doute pas qu'elles ne regardent mon départ pour Malagon , comme un événement fort triste et de grande conséquence pour elles ; car elles espèrent encore , et je l'espère comme elles, que la maison de Malagon se remettra bien sans que j'y aille.

Nos sœurs de Valladolid ont donné les deux cents ducats de la meilleure grâce du monde ; et la mère prieure m'a marqué que, si elle n'eût pas eu de quoi les faire, elle les aurait empruntés. Elle m'a même envoyé la quittance totale des quatre cents ducats. Je lui en sais d'autant plus de gré, que je la connais pour une bonne ménagère, extrêmement attentive aux intérêts de sa maison ; mais aussi je lui avais écrit de la bonne façon. Madame votre mère m'a fait rire, et n'a pas laissé de me surprendre, en me marquant qu'elle n'était pas sans quelque inquiétude de ce que je disposais de cet argent, sans vous en avoir prévenu. Véritablement je l'ai toujours trouvée fort sensible sur tout ce qui peut intéresser la sœur Marie-de-S. -Joseph, sa chère Clic, et l'on voit aussi par là l'amitié qu'elle vous porte. Je prie le Seigneur de vous conserver, mon révérend père, et je demeure avec la vénération la plus parfaite, Votre indigne servante, Thérèse de Jésus.

Mes compliments, je vous prie, au père recteur, et au père qui m'écrivit l'autre jour. C'était hier la dernière des fêtes de la Pentecôte. La mienne n'est point encore venue.

REMARQUES

Celte lettre fut écrite au père Gralien quand la persécution fut passée, cl qu'il fut question d'envoyer à Rome l'argent nécessaire pour la dépense du bref qui devait séparer les carmes réformés d'avec les mitigés. Sous le nom de Paul que la Sainte emploie deux fois dans celle lettre, il faut entendre le père Gralien lui-même, que la Sainte avait coutume d'appeler ainsi en certaines occasions. Lorsque la Sainte écrivit cette lettre, elle avait reçu ordre du père Ange de Salazar, vicaire général de la réforme, d'aller à Malagon pour gouverner celte maison, et examiner l'esprit de la vénérable mère Anne de S. Augustin. Quant aux couplets spirituels, dont il est ici parlé, la Sainte était ebarmée que ses filles s'amusassenl à en faire, pour se consoler dans,

LETTRE XLVI. 3oO

leurs afflictions, et pour s'entretenir dans les louanges du Seigneur. Personne n"a jamais su mieuv. qu'elle mêler l'agréable à rutile. , ■ .

La prieure de Valladolid était la nièce de la Sainte, et s'appelait la mère Mane-Baptisle. . .

I! est parlé dans celle lettre du dessein qu'avait formé le père \irure. général d'envoyer la Sainte à Malagon, et l'on sait qu'elle n'y arriva qu'à la On de I année I57Ï) ; "ainsi celle lettre doil être nécessairement antérieure, et cependant de la même année. Klle a dûêlre écrite le 10 juin, la Pentecôte étant tombée le 7 de ce motsdans l'aimée 1579.

Voyez dans la lettre précédente ce que c'est quecette quittance de quatre cents ducats, envoyée par la prieure de Valladolid.

A LA RÉVÉRENDE MERE MAIUE-DE-SAIXT-JOSEPH. HUITIÈME

Elle lui reproche sa négligence à écrire, fait Céloge du père Nicolas de Jésus-Mariu. blâme celte mère du refus quelle fait de reprendre sa place de prieure, et lui apprt nâ son départ pour Valladolid et Salamanque.

21 juin 1379. — La grâce de l'Esprit saint soit avec votre révérence , ma chère fille.

Je ne comprends pas ce qui peut vous engager à garder si longtemps le silence, comme vous faites, dans un temps où je voudrais savoir l'état de vos affaires d'un moment à l'autre. En vérité, je ne vous ressemble point, car je ne cesse de parler de ce qui vous touche. V ous savez que le père Nicolas qui est à présent prieur à Pastrane, est ici , et m'est venu voir. J'ai reçu une grande consolation de sa visite, et j'ai bien remercié le Seigneur d'avoir donné à notre ordre un homme d'un si grand mérite et d'une vertu aussi parfaite. A considérer ce que voire maison lui coûte de travaux et de peines, il semble que le Seigneur l'ait choisi entre tous pour en être le défenseur et l'appui. Je le recommande à vos prières ; elles lui sont bien dues.

C'est, ma chère fille, une perfection mal entendue, et dont il faut, s'il vous plaît, vous désister tout au plus vite, que de ne vouloir pas reprendre votre place de prieure. Il y a longtemps que nous désirons cet événement, et que nous faisons nos efforts pour y parvenir; et vous ne nous opposez que des raisons d'enfant. Ce n'est point votre affaire personnelle, c'est celle de tout l'ordre en général, et je voudrais déjà que cela fût fait, sachant combien la gloire de Dieu y est intéressée, de même que l'honneur de votre maison et celui du père Gratien : et il n'y aurait point d'autre parti à prendre, quand même vous ne seriez nullement propre pour cette place ; à plus forte raison , puisque nous n'avons (1), comme on dit, rien de mieux. Ainsi, s'il plait à Dieu de nous faire cette grâce , ayez pour agréable de vous taire et d'obéir sans la moindre réplique , et songez qu'à faire autrement vous me fâcherez beaucoup. Votre conduite nous a assez fait connaître que vous ne désiriez point votre rétablissement; et en vérité il n'est pas besoin d.> faire de grands efforts pour me persuader que c'est une croix bien

(I) La Sainte fait ici allusion à un proverbe espagnol.

360 lettre xi vi.

pesante que d'être prieure, puisque j'en ai l'expérience par devers

moi; niais Dieu vous aidera, et vous voyez que la tempête est enfin

apaisée.

Je suis bien en peine de savoir si ces religieuses reconnaissent leur faute, ou si vous éprouvez encore de leur part quelque contradiction, en un mot, ce qu'elles font. Je vous avoue que l'état de leurs âmes m'inquiète infiniment. Par charité instruisez-moi bien au long de toutes vos affaires. Vous n'aurez qu'à adresser vos lettres à Roch de Houertc par la voie de l'arcbevéque; il me les fera tenir quelque part où je sois. La sœur Isabelle de S. Paul va vous écrire au bas de ma lettre tout ce qui se passe ici, car pour moi je n'en ai pas le temps. Rien des amitiés, je vous prie , à ma fille Blanche. Vous lui direz que je suis extrêmement contente d'elle, et bien obligée à monsieur son père et à madame sa mère des bons offices qu'ils vous ont rendus. Rcmerciezles-en de ma part.

Je ne reviens point de la surprise que me causent les différents événements qui sont arrivés chez vous, et j'attends avec un grand empressement que vous m'en envoyiez la relation bien claire et bien exacte ; mais ce qui me presse le plus, c'est d'être particulièrement instruite de la conduite de ces deux sœurs, dont je vous ai déjà dit que j'étais si fort inquiète. Mes compliments, je vous prie, à toutes nos sœurs, à ma chère Gabrielle, et à la sœur Saint-François. La mère-vicaire voudra bien recevoir cette lettre, comme si elle lui était adressée.

On vient m'avertir que le père Nicolas m'attend au parloir, et je pars demain pour Valladolid. Notre père vicaire général m'a envoyé ordre de m'y rendre incessamment, et de là à Salamanque. Pour Valladolid , il n'était pas fort nécessaire que j'y allasse , mais madame Marie (1) etl'évéque l'ont demandé. A l'égard de Salamanque, nos sœurs y ont grand besoin de secours. Outre qu'elles sont dans une maison fort mal saine, elles ont encore beaucoup à souffrir de la part de celui qui la leur a vendue , qui ne cesse de les tourmenter, et leur fait chaque jour de nouvelles tracasseries : vous ne sauriez croire les chagrins que cet homme-là leur a donnés, et qu'il leur donne journellement. Priez le Seigneur qu'on puisse leur trouver une autre maison plus commode et à bon compte. Pour moi je le prie, ma chère fille, de vous conserver, et de me donner la satisfaction de vous voir avant de mourir. Je suis bien tendrement, ma révérende mère, votre indigne servante,

Thérèse de Jésus

Je vous ai déjà dit que je partais demain. J'ai tant d'occupations qu'il m'est impossible d'écrire à mes filles, ni de vous rien dire de plus. Marquez-moi si elles ont reçu une lettre de moi.

REMARQUES

C'est du litre Nicolas de Jésus-Marin que la Sainte parle dans celte lettre, qui fui depuis premier générai des carmes déchausses; il était de l'illuslrc maison des Doria

(1) La Sainte entend parler de madame Marie de Mendoea.

LETTRE SXY1I. 361

de Gènes. Etant encore prêtre séculier, il eut occasion de rendre un service à la Sainle; et elle, pour s'acquitter envers lui, pria Dieu pour lui pendant un an, au bout duquel temps il prit l'habit de l'ordre. C'était un homme d'une éminente vertu, et si grand observateur de la règle, qu'il avait coutume de dire à ses religieux pour les exciter à la régularité, qu'après sa mort on (Mentirait ses os se heurter les uns contre les autre* dans son cercueil, et crier : Observance régulière, observance régulière !

Il parait que les deux religieuses dont il est ici fait mention, et qui causaient tant d'inquiétudes à la Sainte, s'étaient mal conduites dans le temps de la persécution, et qu'elles avaient trahi le parti de la vérité.

On voit bien que celte lettre l'ut écrite en 1579, puisqu'il était alors question du rétablissement de la mère Marie-de-Saint-.loseph dans sa place de prieure, et que ce rétablissement est annoncé comme fait par la lettre suivante datée du 2-2 juillet de la même année.

LETTRE XLYII.

A LA RÉVÉREXDE MERE MARIE-DE-SAINT-JOSEPH

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