‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 90 sur 201 · NEUVIÈME · texte numérisé non relu

NEUVIÈME

La Sainte lui témoigne sa joie de l'heureux changement des affaires de cette maison rencourage à prendre patience dans sa place de prieure, qui lui avait été rendue malgré elle, lui recommande d'avoir le moins de communication qu'elle pourra avec d'autres religieux que les carmes déchaussés, et traite quelques autres sujets.

22 juillet 1579. — La grâce de l'Esprit saint soit avec votre révérence, ma chère fille.

J'ai bien lieu de vous appeler ainsi ; car, quoique je vous aie toujours beaucoup aimée, ma tendresse est aujourd'hui si fort augmentée, que j'en suis toute étonnée ; aussi ne vous puis-je exprimer le désir que j'ai de vous voir et de vous embrasser tout à mon aise. Que Dieu , qui est la source de tout bien, soit à jamais béni de vous avoir fait sortir victorieuse d'une bataille aussi cruelle. J'attribue moins cet heureux, événement à votre vertu qu'aux prières sans nombre qu'on a faites pour vous dans toutes nos maisons. Plaise à Dieu que nous soyons telles , que les actions de grâces que nous lui rendons d'un si grand bienfait lui soient agréables.

Je vois par les lettres de nos sœurs que le père provincial m'a envoyées , et par la vôtre que le père Nicolas m'a fait remettre, que vous êtes maintenant rétablie dans votre charge. J'en ai ressenti une grande consolation : c'était le seul moyen de rendre la paix à quantité d'âmes troublées. Ayez un peu de patience, et puisque le Seigneur vous a donné un si grand désir de souffrir pour lui, réjouissez-vous de pouvoir satisfaire ce désir dans l'exercice de vos fonctions de prieure. Je sais combien elles sont fatigantes et pénibles ; mais si nous voulions mettre un choix dans les souffrances, et ne prendre que celles qui nous conviendraient, ce ne serait pas imiter notre époux, qui, dans les angoisses mortelles du jardin des olives, termina sa prière à son Père par ces paroles, fiât voluntas tua. C'est à cette volonté qu'il faut toujours nous conformer; et du reste, que Dieu dispose de nous comme il lui plaira.

Comme le père Nicolas est extrêmement prudent, et que d'ailleurs il vous connaît, je l'ai prié de vous donner les avis dont il jugera que vous pourriez avoir besoin ; ainsi je m'en rapporte à cet égard à ce qu'il vous

362 LETTRE I.XMI.

écrira. Tout ce que je vous demande, c'est de communiquer le moins que vous pourrez avec d'autres religieux qu'ai ec nos pères déchaussés ; j'entends parler des affaires de conscience, tant pour vous que pour nos sœurs. Et si , dans quelque rencontre , vous aviez de la peine à trouver de nos pères, cela ne doit pas vous embarrasser; car il y a moins d'inconvénient à attendre, et même à communier moins fréquemment, que de risquer à tomber dans des mains étrangères, comme il \ous est arrivé. Bien entendu qu'il faut laisser la libertéde changer, tant aux confesseurs qu'aux, pénitentes.

J'ai si peu de loisir que j'ai pensé ne vous pas écrire. Faites bien mes compliments, ma chère Glle, à toutes nos sœurs, et remerciez-les de ma part d'être si bien entrées dans mes vues, en vous élisant (1), et de ni'avoir par là donné la satisfaction que je désirais. Je prie la sainte Vierge de les en récompenser, de leur donner sa bénédiction et de les rendre saintes.

Je crois que vous ne pouvez vous dispenser de recevoir la fille aînée de Henri Freylc , attendu les grandes obligations que nous lui avons. Vous en ferez, au reste, ce que vous conseillera le père Nicolas ; je m'en rapporte à lui. Pour ce qui est de la plus jeune, elle ne vous convient en aucune façon, tant pour sa trop grande jeunesse que parce que trois sœurs ensemble dans le même couvent ne font jamais un bon effet; à plus forte raison dans nos maisons, où les religieuses sont en si pelit nombre. Au surplus, il faut donner de bonnes paroles aux parents, ne leur toucher que l'article de la jeunesse , et faire en sorte qu'ils ne se retirent pas mécontents de vous.

Vous ne sauriez croire, ma chère fille, la part que mon frère a prise à vos chagrins. Je souhaite, pour sa satisfaction particulière, que Dieu vous envoie toute sorte de bonheur et de consolation. Écrivez-moi bien au long tout ce qui se passe, surtout à l'occasion de ces deux pauvres filles qui m'inquiètent beaucoup; témoignez-leur de l'amitié, et employez les voies que vous jugerez les plus convenables pour les amener, s'il est possible, au point de reconnaître leur faute. Je partirai d'ici, s'il plaît à Dieu, le jour de sainte Anne, et je compte faire quelque séjour à Salamanque; ainsi vous pourrez m'écrire à l'adresse de Roch de Houerte. Toutes nos sœurs d'ici vous font mille compliments , à vous et à toute Votre communauté. Vous leur devez beaucoup pour rattachement qu'elles vous portent à toutes.

Nos maisons d'ici autour sont en si bon état, qu? nous avons bien des grâces à rendre au Seigneur; mais recommandez-lui celle de Malagon et l'affaire qui m'appelle à Salamanque, et n'oubliez pas de prier pour ceux qui nous ont rendu service, surtout dans ces temps de tribulation et de calamité. J'ai ici tant d'occupations , que je ne sais comment j'ai pu vous faire cette lettre ; je m'y suis reprise à plus d'une fois. J'avais

(1) Ces mots ne sont pas du texte, mais on a cru devoir les suppléer, pour plus de clarté.

LETTRE Xl.Vlll. 363

dessein d'écrire au père Grégoire, mais il n'y a pas moyen. Écrivezlui , je vous prie , pour moi ; faites-lui mille compliments de ma part , et marquez-lui que je suis ravie qu'il ait supporté sa bonne part de la guerre qu'on vous a faite, parce que j'espère qu'il aura aussi sa part du butin. Dites-moi des nouvelles de la santé de notre cher prieur des Grottes, afin que je sache de quelle façon je dois lui écrire sur quelques affaires. Je suis toujours bien tendrement, ma révérende mère, Votre servante, Tuérèse de Jésus.

Ce jour de la Madelaine, 1379.

remarques.

Cette lettre fut écrite après que la persécution de Séville fui apaisée, et que le père Ange de Salazar, vicaire général de la réforme, eut ordonné le rétablissement de la mère Marie-de-Sajnt-Joseph dans la charge de prieure ; ce qu'il fil par une patente en date du 2S juin 1579. Sainte Thérèse exhorte celle mère à se conformer en celle occasion à la volonté de Dieu, et à vaincre pour l'amour de lui la répugnance qu'elle avait pour la place de prieure. Elle était elle-même si persuadée des avantages d'une parfaite résignation à la volonté de Dieu, qu'elle disait souvent à ses religieuses, selon ce que j'ai appris : Prenez garde ,mes filles ; faisons en toutes choses ta volonté du Seigneur, car de manière ou d'autre il faut toujours quelle se fasse.

Saint Bernard disait à ce propos que quand on porle sa croix avec résignation, au lieu de peser à l'âme, la croix la porle ; cl qu'il en est de cela comme de la plume des oiseaux, dont le poids, loin de les empêcher de voler, leur y est nécessaire. Num verè levé est guod portantem non gravât, sed levai ? Uccurrit mihi de pennis avium quœ et corpulentiorem reddunt subslanliam et agiliorem. Uoc plane in pennis Christi oneris exprimit siniililudinem, guod et ipso; ferunt, à quitus ferunlur.

La Sainte observe ici très-judicieusement qu'il n'est pas à propos de recevoir trois sœurs dans le même couvent, surlout lorsque la communauté n'est pas nombreuse. La raison en est sensible : c'est que les religieuses, quelque saintes qu'elles puissent être, ne sont pas pour cela exemptes de faiblesse et de passion, et que Irois sœurs dans une petite communauté pourraient aisément se rendre les maîtresses de (oui par le concours de leurs suffrages. Dans le collège des apôlres, il n'y avait que deux frères, Jacques et Jean, et qui assurément étaient lous deux de grands saints; cependant nous voyons qu'ils s'unirent ensemble pour briguer les deux premières places du royaume de Dieu, et que leur mère ne voulait pas même que saint Pierre, qui élait le premier des apôtres, lût .tsms à côté de Noire-Seigneur.

tel Henri Freyle, dont parle ici la Sainte, élait un riche portugais qui demeurait à Séville, ei dont la femme se nommait EléonoreValère. C'étaient defuri honnêtes gens, qui avaient assisté le couvent de Séville de toul leur pouvoir, au temps de la persécution. Dieu récompensa leur charité, en appelant leurs entants à la religion. Elles étaient trois filles, dont l'une élait alors déjà reçue, et se nommait Blanche-de-Jésus. La Sainte en parle dans la précédente lettre. Elle fut du nombre des religieuses qui furent envoyées depuis pour commencer l'élablissement île la réforme dans le royaume de Portugal.

Il est important d'observer que le frère de la Sainte vivait encore lors de celte lettre. Ceci trouvera dans la suile son application. Voyez la lettre suivante.

La Sainte était à Valladolid, lorsqu'elle écrivit cette lettre.

A DOM LAUREXT DE CÉPÈDE, SON FRÈRE. SIXIÈME

Elle lui rend compte d'une emplette qu'elle avait faite pour lui, et lui donne quelques avis

spirituels.

29 juil. 1579. — La grâce de Jésus-Christ soit avec vous, mon cher frère.

Je vous avoue que ce parent qui m'est venu voir m'a bien ennuyée ; mais qu'y faire? Il faut passer ainsi la vie. Nous ne sommes pas tout à fait à l'abri de ces bienséances, nous autres qui faisons profession de

vivre séparées du monde. Croiriez-vous que, dans tout le temps qu'il y a que je suis ici , je n'ai pas encore pu trouver celui de parler à nos sœurs, je veux dire à chacune en particulier, quoiqu'il y en ait plusieurs qui désirent beaucoup de s'entretenir avec moi ? il n'y a pas eu moyen. Cependant je partirai, s'il plaît à Dieu, jeudi prochain sans faute, et je laisserai un petit mot d'écrit pour vous, afin que celui qui a coutume d'apporter l'argent porte aussi ma lettre; il n'en coûtera pas davantage.

J'ai été bien aise d'apprendre qu'il y a déjà trois mille réaux de prêts et un calice assez bon. 11 n'est pas besoin qu'il soit plus riche. Le poids est, je crois, de douze ducats et un réal, et la façon de quarante réaux; ce qui fait en tout seize ducats moins trois réaux (1). Il est entièrement d'argent. Je compte que vous en serez content. On m'en a montré un ici de ce métal dont vous me parlez; mais, quoiqu'il soit assez nouvellement fait et même doré, on ne laisse pas de voir ce que c'est. Il est si noir sous le pied, que cela dégoûte. 11 ne m'en fallut pas davantage pour me déterminer à ne pas l'acheter. Je jugeai que, tandis que vous vous faites servir chez vous en vaisselle d'argent, il y aurait de l'indécence que vous cherchassiez un métal commun pour le service de Dieu. Je ne comptais pas d'en trouver un à si bon marché et d'une grandeur aussi raisonnable. Nous en avons l'obligation à la prieure, qui est une maîtresse fille; elle a négocié cette emplette à l'aide d'un de ses amis, qui croit que c'est pour cette maison. Elle vous fait bien ses compliments, et vous aurait écrit, si je ne m'étais chargée de le faire pour nous deux. C'est quelque chose d'admirable que la façon dont elle gouverne cette maison, et le talent qu'elle a pour sa place.

Ma santé est à peu près la même qu'elle était à Avila, et même un peu meilleure. Je crois que le mieux que vous puissiez faire, est d'éviter la rencontre des personnes dont vous me parlez. Il vaut mieux que votre mélancolie (car ce n'est que cela) s'exhale de cette façon que d'une autre, qui serait sujette à de plus grands inconvenants. J'ai été bien charmée d'apprendre que le père d'Avila s'est tiré d'affaire. Comme c'est un homme de bien, Dieu lui a fait la grâce qu'il soit tombé malade dans un endroit où il ne pouvait être que bien traité.

Je ne m'étonne point de l'ennui qui vous accable; mais ce qui m'étonne, c'est qu'ayant un si grand désir de servir Dieu , une croix si légère vous semble néanmoins si pesante. Vous m'allez dire que si vous souhaitez d'en être délivré, ce n'est que pour servir Dieu davantage. Ah ! mon cher frère, que nous nous connaissons peu nous-mêmes, et que nous mêlons d'amour-propre en toutes choses! Ne vous étonnez pas de ce que vous aimez à changer de croix. C'est l'âge qui vous porte à cela; et ne pensez pas, malgré cette imperfection, que tout le monde soit aussi exact que vous à remplir ses devoirs. Il faut remercier Dieu de ce que vous n'avez pas de plus grands défauts

(1) C'est à raison de onze réaux par ducat.

Je resterai à Médine trois ou quatre jours tout au plus, et à Albe moins de huit jours. Il m'en faudra deux pour me rendre de Médine à Albe, et d'Albe j'irai droit à Salamanquc. Vous verrez par cette lettre que j'ai reçue de Séville que la prieure a été rétablie; ce qui m'a fait grand plaisir. Si vous voulez lui écrire, envoyez-moi votre lettre à Salamanquc. Je lui ai déjà marqué de s'arranger pour vous payer, parce que vous aviez besoin de votre argent. Je tiendrai la main à votre paiement.

Le père Jean de Jésus est arrivé à Rome. Nos affaires vont bien, et ne tarderont pas à finir. Le chanoine Montoye, qui négociait là-bas pour nous, est de retour. C'est lui qui a apporté le chapeau à l'archevêque de Tolède. C'est un homme que nous trouverons toujours dans le besoin. Par charité, voyez de ma part monsieur François de Salcède, et donnezlui de mes nouvelles. J'ai appris avec bien de la satisfaction qu'il se portait mieux et qu'il était en état de dire la messe. Je souhaite que sa santé se rétablisse entièrement, et nos sœurs d'ici ne l'oublient point dans leurs prières. Je prie Dieu de vous bénir. Vous pouvez parler de tout librement avec la sœur Marie de S. Jérôme , si vous le jugez à propos. II y a des temps où je voudrais tenir Thérèse ici, principalement quand nous nous promenons dans le jardin. Dieu veuille vous rendre saints l'un et l'autre. Mes compliments à mon frère Pierre d'Ahumade. Je suis de tout mon cœur, mon cher frère, votre servante ,

Thérèse de Jésus.

C'était hier la fête de sainte Anne, je me suis souvenue que vous aviez toujours eu de la dévotion pour cette sainte, et que vous deviez lui faire bâtir une église, si vous ne l'avez déjà fait. Cette réflexion m'a causé de la joie.

REMARQUES

On reconnaît par plusieurs endroits de celte lettre qu'elle fut écrite à Valladolid.

Le père Jean-dc-Jésus, dont il est parlé vers la fin, se nommait Roeca de son nom de lamille, et avait été envoyé à Rome pour négocier la séparation des maisons de I? réforme, d'avec celles de l'observance mitigée. Dum Diègue Lopez de Montoye était un chanoine de l'église d'Avila. Il venait d'arriver de Rome, où il était agent général de l'Inquisition, et en même-temps celui de la Sainte. I. avait apporté le chapeau de cardinal à dom Gaspard de Quiroga, archevêque de Tolède. Dam François de Saicède était un gentilhomme d'Avila, fort ami de la Sainte, et qu'elle appelait !c saint cavalier. 11 paraît même qu'il avait été marié. Apparemment ce gentilhomme, devenu veuf, s'était fait prêtre, puisque la Sainte dit ici qu'elle est bien aise d'apprendre qu'il soit en état de dire la messe.

La seule circonstance, que cette lettre suivit de près le rétablissement de la prieure de Séville, prouve suffisamment qu'elle fut écrite en l'année 1579, puisque l'ordonnance de ce rétablissement était du -28 juin de la même année.

Cette lettre confirme encore ce qui a été dit sur la lettre XLIV, que les députés étaient partis pour Rome vers le mois d'avril 1579. Et de plus elle prouve q'Jt ce n'est point en 1579 que mourut dom Laurent de Cépède, puisque sa murt arriva lu dimanche d'après la Saint-Jean, et que celte lettre est du 2 9 juillet.

à LA RÉVÉRENDE MEUE MAIUE-DE-SAINT-JOSEPH.

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