‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 91 sur 201 · DIXIÈME · texte numérisé non relu

DIXIÈME

La Sainte lui fuit excuse de la manière un peu dure dont elle Pavait reprise de quclqiu faute où elle état tombée, l'exhorte it être plus attentive sur lu conduite de ses reRgieuset

et plus docile u ses conseils, et lui parle d'un événement désagréable arrivé dans les monastère de Malagon. Elle recommande qu'on ne reçoive point de religieuses au-delà du nombre prescrit, et qu'on ail plus d'égard au mérite qu'a Cage dans les élections.

1580, au commencement. — La grâce de l'Esprit saint soit avec votre révérence, ma chère fille.

Dans la lettre que j'écris au père Nicolas, je me suis étendue sur certaines choses que je ne répéterai point ici parce que vous les trouverez là. Votre dernière était écrite avec tant de honte et d'humilité , qu'elle mériterait bien une plus ample réponse ; mais vous avez voulu que j'écrivisse au hon père Rodrigue Alvarez : je le fais aussi, et ma pauvre tète n'est guère capable de davantage. Etienne me promet de donner mes lettres à quelqu'un qui les remettra en main propre; Dieu veuille que cela soit. Quoique j'aie été bien aise de le voir, je suis fâchée qu'il ne soit pas demeuré à Séville. Je lui ai su si bon gré de ce qu'il a fait pour nous dans le temps de la persécution, qu'il n'était pas nécessaire de m'en faire ressouvenir. Je tâcherai de trouver moyen de le faire retourner là-bas ; car c'est un grand point pour nous que d'y avoir quelqu'un en qui nous puissions prendre confiance.

Ma santé est meilleure ici qu'ailleurs. Ce que la sœur Gabrielle me mande du mauvais état de la vôtre m'a fait beaucoup de peine; mais les chagrins que vous avez essuyés ont été si vifs que , quand vous auriez eu un cœur de pierre , ils ne pouvaient manquer de prendre sur votre tempérament. Je voudrais bien n'avoir pas à me reprocher d'y avoir contribué; mais pardonnez à mon amitié : je voudrais que ceux que j'aime ne manquassent en rien, et j'avoue que sur ce point je suis insupportable. La même chose m'est arrivée avec la mère Briandc; je lui écrivais des lettres terribles : toute la différence que j'y trouve, c'est que je n'avançais presque rien avec elle. En vérité, quand je considère la manœuvre que le démon a employée pour troubler celle maison où je suis, je la trouve pire en quoique manière que la persécution qu'il vous avait suscitée. Si cette persécution a duré plus longtemps, le dommage a été ici beaucoup plus considérable par le scandale qui a été donné à ceux du dehors. Je ne sais si nous pourrons remédier à tout aussi parfaitement qu'on a fait chez vous; j'en doute fort. Cependant nous sommes venues à bout de rétablir le bon ordre et la paix au-dedans de la maison, et lout y est tranquille présentement, grâce au Seigneur ; que son saint nom soil béni. Les religieuses étaient peu coupables. Celle qui m'a le plus fâchée a été la sœur Iîéatrix de Jésus ; jamais je n'eu ai pu tirer une parole, ni n'en puis encore rien tirer, quoiqu'elle voie que toutes les autres m'ouvrent leur cœur, cl que je

suis au fait i!e tout. C'est, selon moi, manquer en même temps de vertu et de discernement. Apparemment elle s'imagine remplir les devoirs de l'amitié; mais il faut qu'elle soit furieusement prévenue, car assurément ce n'est pas une marque d'amitié que de dissimuler la maladie de son ami, au risque de la rendre incurable, tandis qu'il eût été facile d'y apporter remède, si elle eût d'abord été connue.

Pour l'amour de Dieu, ma chère fille , gardez-vous bien de jamais rien faire qui , venant à être connu, puisse causer du scandale; défaisons-nous une bonne fois pour toutes de ces bonnes intentions qui nous coûtent si cher ; vous ne sauriez croire la peine que j'ai eue à adoucir le recteur et tous les autres. Heureusement j'en suis venue à bout ; mais je n'y ai rien oublié, jusqu'à écrire à Rome, d'où je crois que nous est venu le remède. Dans la lettre que j'écris au saint homme, le père Rodrigue Alvarez , je lui marque , et au père Soto , toute ma reconnaissance des services qu'ils nous rendent. Faites bien mes compliments à ce dernier, et dites-lui qu'à mon avis il entend mieux témoigner son amitié par les effets que par les paroles ; car il ne m'a pas encore écrit une seule fois , ni même fait faire des compliments.

Je ne sais où vous avez pris que le père Nicolas vous a mise mal dans mon esprit ; vous n'avez pas au monde un plus zélé défenseur : mais il me disait la vérité , afin que connaissant vos maux , je ne me trompasse point aux remèdes qu'il convenait d'y apporter. O ma chère fille, à quoi bon toutes ces excuses vis-à-vis de moi ! Je puis bien vous assurer que ce m'est chose indifférente qu'on fasse ou qu'on ne fasse pas cas de moi , pourvu qu'on ne manque pas à son devoir. Or je ne sais si je me trompe , mais il me semble que c'est y manquer de ne pas m'écouter, et de me laisser me fatiguer en vain , tandis que je ne cherche que l'avantage de mes filles , et avec tant de sollicitude et tant d'amour. C'est ce qui m'avait si fort dégoûtée , que j'ai été sur le point de tout abandonner, voyant que je n'avançais rien, comme c'est la vérité; mais l'amour que je porte à mes filles est si grand que je reprendrai bientôt courage, pour peu que je m'aperçoive que je gagne quelque chose; ainsi ne parlons plus de cette affaire.

Serran m'a dit que vous veniez de recevoir une novice , et il juge que vous devez être vingt religieuses dans votre maison. Sur ce pied-là votre nombre est complet présentement ; et s'il l'est , qui que ce soit ne peut vous donner la permission de l'excéder, non pas même le père vicaire-général , parce qu'il ne peut rien faire contre les constitutions et les brefs apostoliques. Qu'on y prenne garde, pour l'amour de Dieu. Vous seriez étonnée si vous saviez le danger quïl y a dans nos couvents, d'être beaucoup de religieuses, quoiqu'ils soient rentes et qu'ils aient de quoi vivre. Je ne sais pourquoi vous payez tant de rentes tous les ans , puisque vous êtes en état de les rembourser. J'ai bien de la joie de ce secours qui vous vient des Indes. Dieu en soit loué.

Quant à l'article de la sous-prieure , il est certain qu'avec le peu de

santé que vous avez , vous n'êtes pas en état de suivre le chœur, et qu'il vous faut quelqu'un qui puisse vous remplacer. Que la sœur Gabrielle paraisse jeune , cela est peu important ; il y a longtemps qu'elle est religicuse , et d'ailleurs elle a beaucoup de vertu , c'est le principal. Si l'on trouve qu'elle n'ait pas toute l'expérience nécessaire pour parler à ceux du dehors, la sœur S. François peut l'accompagner. Du moins elle est obéissante, et ne fera que ce que vous voudrez. De plus elle jouit d'une santé parfaite , ce qui est important pour le service du chœur; au lieu «lue la sœur S. Jérôme est valétudinaire. Ainsi on ne peut mieux faire en conscience que de donner cette place à la sœur Gabrielle; et puisqu'elle a déjà mené le chœur du vivant de la pauvre vicaire , nos sœurs ayant été à portée de voir si elle s'en acquittait bien, lui donneront plus volontiers leurs suffrages; en un mot pour faire une sous-prieure, c'est moins l'âge qu'on regarde que l'habileté.

Pour ce qui est de la maîtresse des novices , j'en écris au père prieur de Pastrane. Oh, que je vous sais bon gré de ce que vous me marquez que vous souhaiteriez qu'il y en eût peu ! car c'est , comme je l'ai déjà dit, un grand inconvénient que le trop grand nombre de religieuses, et le plus souvent c'est par cet endroit que les maisons périssent.

C'est une belle charité que vous fait le prieur des Grottes de vous fournir le pain. Si nos sœurs d'ici en avaient autant, elles pourraient se tirer d'affaire ; mais je ne sais ce qu'elles deviendront , n'ayant pris jusqu'à présent que des religieuses qui ne leur ont rien apporté. Quant à la fondation de Portugal , dont vous me parlez , l'archevêque me presse fort , mais mon dessein n'est pas de me hâter beaucoup pour y aller. Je vais lui écrire si j'ai assez de temps , et vous me ferez le plaisir de lui envoyer ma lettre le plus tôt que vous pourrez, et par une voie sûre.

Il serait à souhaiter que le repentir de la sœur Béatrix fût tel, qu'elle eût le courage de se dédire de ce qu'elle a dit à monsieur Garcie Alvarez touchant l'état de son âme ; mais je crains bien qu'elle ne sache ce qu'elle fait , et qu'il n'y ait que Dieu qui puisse l'éclairer. Je le conjure de vous rendre une grande sainte , ma chère fille , et de vous conserver; car toute méchante que vous êtes , je voudrais bien encore avoir quelques sujets qui vous ressemblassent. En vérité, je ne sais où donner de ia tête , et s'il se présente quelques fondations à faire , je ne vois pas où je pourrai prendre des prieures. Ce n'est pas que nous n'ayons des sujets fort méritants , mais l'expérience leur manque ; et la considération de ce qui s'est passé ici , me rend extrêmement craintive pour l'avenir, parce qu'il arrive souvent que le démon fait servir à ses vues les meilleures intentions. C'est pourquoi nous devons toujours marcher avec crainte , mettre toute notre confiance dans le Seigneur , et nous défier de nos propres lumières. Autrement et quelque bonnes que soient nos intentions , Dieu permeUra que nous nous égarions , lors même

que nous serons le plus persuadées que nous marchons dans le bon chemin.

Vous avez l'expérience de cette vérité dans ce qui vient de se passer dans votre maison , puisqu'à présent vous en êtes instruite. 11 est évident que le démon se proposait de faire une bonne capture. Pour moi j'étais toute étonnée des belles choses que vous m'écriviez, et dont vous faisiez tant de cas. Où était votre esprit , ma chère fille? et que dironsnous de la sœur S. François? Mon Dieu, que de fadaises il y avait dans la lettre de celte soeur! Et tout cela pour arriver à ses fins. Je prie le Seigneur qu'il nous donne sa lumière ; quand elle nous manque , nous n'avons de force et d'habileté que pour le mal.

Au reste je suis ravie que vous soyez si bien désabusée ; cela vous servira à beaucoup de choses. Il vous sera avantageux d'avoir manqué, pour mieux réussir à l'avenir. C'est ainsi qu'on acquiert l'expérience. Dieu vous conserve. Je n'aurais jamais cru être si longue. La prieure et nos sœurs vous font mille compliments. Et je suis toujours bien tendrement, ma révérende mère, votre servante, Thérèse de Jésus.

REMARQUES

Il paraît que celte lettre fut écrite au commencement de l'année 1580, et que la Sainte était pour lors à Malagon, où elle avait élé élue prieure par ordre du père Ange de Salazar, vicaire général de la réforme. C'est ce qui est annonce par la lettre XXV (1), tant au texte qu'aux remarques. ..„.. ,.

11 y a lieu de croire qu'une des religieuses du monastère de Seville était tombée dans quelque faute considérable en matière de spiritualité, qu'il s'agissait même de révélations, et que la mère prieure ne s'était pas conduite avec prudence dans une rencontre aussi délicate.

Les supérieurs ne sauraient examiner trop scrupuleusement ces sortes de voies surnaturelles dans lesquelles croient quelquefois marcher les âmes qui leur sont confiées; car, en supposant ces voies véritables, elles ne sont pas pour cela toujours utiles quand on s'y attache, et souvent même elles loin plus de mal nue de bien ; et quand elles sont reconnues fausses, elles déshonorent la personne et le couvent.

On voit encore par cette lettre que, quoique la Sainte eût pensé d'abord que ses religieuses ne devaient pas être plus de treize dans chaque maison, l'expérience lui ayant fait connaître que le nombre n'était pas suffisant, il lut fixé par la suite a vingtune. .

L'archevêque, dont elle parle vers la fin de sa lettre, qm la pressait si tort île venir en Portugal pour y faire une fondation, était dom Tuionio de Bragance, archevêque d'Ebora.

C'est à ce prélat que sont adressées la IX" et la XXXIVe lettre.

(1) C'est ici la' XXL V.

Page 1