‹ uvres tres-complètes de Sainte ThérèseChapitre 93 sur 201 · ONZIÈME · texte numérisé non relu

ONZIÈME

La Sainteexiqe d'elle qu'elle quille la serge pour porter du linge, attendu le besoin quelle en a, l'encourage à remplir sans dégoût ses fonctions de prieure, lui apprend son départ pour la fondation de Yilleneure-dela-Xare, lui donne des conseils sur le ckotx d une sous prieure , se plaint de deux religieuses dont l'une lui écrivait d un style affecté, et l'autre manquait de confiance en elle, et excite celle mère, par la considération de la disgrâce de tomaison deMalagon, à redoubler son attention sur sa communauté.

1580. 2 février. — La grâce du Saint-Esprit soit avec votre révérence, ma chère tille.

Aujourd'hui , veille de la Présentation de Noire-Seigneur, j'ai reçu

3'-2 LETTRE tl.

vos lettres et celles de nos sœurs , qui m'ont fait grand plaisir. Je ne sais comment cela se fait; mais vous avez beau nie donner du chagrin , je ne puis m'empêcher de vous aimer toujours bien tendrement, et j'oublie dans le moment tout ce que vous m'avez fait; je sens même que ma tendresse pour votre maison est augmentée à proportion de l'accroissement de mérite qu'elle a reçu dans la persécution dont elle a été affligée. Dieu soit béni de ce qu'il conduit tout à une si heureuse fln.

Je me doute que votre santé est un peu meilleure, puisque vos filles n'ont pas le ton si plaintif qu'à l'ordinaire. Mais quant à la tunique que vous désirez de garder tout l'été , si vous voulez me faire plaisir, vous la quitterez aussitôt la présente reçue, quelque peine que cela puisse vous faire. Toutes vos filles savent que c'est pour vous une nécessité ; ainsi vous ne devez pas craindre qu'elles en soient mal édifiées, et de plus vous ferez chose agréable à Dieu en m'obéissant ; n'y manquez donc pas. Je sais par expérience le chaud qu'il fait dans le pays où vous êtes, et je trouve qu'il vaut beaucoup mieux que les religieuses soient en état de suivre les exercices de la communauté, que si elles étaient obligées de s'en abstenir pour cause de maladie. Ce que j'en dis , est pour toutes celles qui se trouveront dans le même cas que vous.

Je remercie Dieu du bon succès de l'élection. On dit que, lorsqu'elle se fait de cette façon , le Saint-Esprit y préside toujours. Réjouissezvous des occasions de souffrir que vous allez avoir, et ne donnez pas lieu au démon de troubler la paix de votre âme , en vous inspirant du dégoût pour votre charge. Je vous trouve charmante, en vérité, de me mander comme vous faites, que vous seriez bien aise d'apprendre que je prie Dieu pour vous, tandis que je ne fais autre chose depuis un an , et qu'on en fait autant à ma sollicitation dans toutes nos maisons ! C'est peut-être à nos prières que vous êtes redevable de tout le bien qui vous est arrivé. Dieu veuille vous en faire encore davantage par la suite.

J'étais bien assurée que le père Nicolas allant à Séville, tout serait bientôt arrangé; mais peu auparavant que vous l'eussiez demandé, et qu'il en eût reçu l'ordre, vous avez été sur le point de nous perdre, parce que vous ne pensiez qu'à votre maison , tandis qu'il était occupé des affaires générales de l'ordre pour la partie qui dépendait de lui. Heureusement Dieu nous a traitées en bon père. Je voudrais bien que le père Nicolas pût rester à Séville ou ici , jusqu'à ce qu'il eût terminé cette importante affaire. J'aurais même souhaité qu'H pût être de retour ici assez à temps, pour que nous eussions une entrevue ensemble; mais il n'y a pas d'apparence; car vous saurez, ma chère mère, que le père vicaire général m'envoya, il y a quatre ou cinq jours, une patente pour aller fonder un monastère à VilIeneuvc-dc-la-Xare, tout près de la Rode. Il v a près de quatre ans que nous sommes importunées d'aller faire cette fondation par les magistrats de ce lieu-là, et par d'autres personnes, et particulièrement par l'inquisiteur de la Couenque, qui est le

même qui était procureur fiscal à Séville. J'y trouvais de grands inconvénients qui m'en éloignaient; mais le père Antoine de Jésus, elle père prieur de la Rode, sont allés sur les lieux, et ont tant fait qu'ils m'ont déterminée. Il y a vingt-huit lieues d'ici. Je regarderais comme un grand bonheur, si ce pouvait être le chemin de passer par chez vous , pour avoir le plaisir de vous voir et de bien vous quereller, ou , poiu mieux dire, de m'enlretenir avec vous. A présent que vous avez passe par lo creuset des souffrances, vous devez être une personne accomplie. Il faut que je sois de retour ici, s'il plaît à Dieu, avant Pâques ; car je n'ai de permission que jusqu'au jour de S. Joseph. Dites-le au père prieur, afin qu'il me vienne voir là-bas, si c'est son chemin. Je lui ai écrit par la voie de la cour, et je lui aurais écrit d'ici beaucoup plus souvent, aussi bien qu'à vous, si j'avais osé; mais j'ai été retenue par la crainte que mes lettres ne fussent perdues. J'ai appris avec bien du plaisir qu'il ne s'en est perdu aucune, d'autant plus que dans une je vous marquais mon sentiment au sujet de la sous-prieure. Vous connaissez mieux que moi le véritable intérêt de voire maison; mais je vous répèle que c'est une chose étrange que la prieure et la sous-prieure d'une maison soient toutes deux infirmes, et que c'est un autre inconvénient que la sous-prieure ne sache pas bien lire, ni conduire le chœur. Cela est même contre nos constitutions. Qui vous empêche d'envoyer au parloir celle que vous voudrez, s'il est question de parler d'affaire? lit que fenezvous si vous étiez trop malade pour y aller vous-même? Je suis sûre que la sœur Gabriclle ne s'écartera jamais de ce que vous lui aurez prescrit ; et pounu que vous lui donniez de l'autorité Ct du crédit parmi les sœurs, elle a assez de vertu pour ne leur jamais donner que de bons exemples. Ainsi je me réjouis, ma chère mère, que vous penchiez pour elle, ct je prie Dieu d'en ordonner comme il jugera le plus convenable.

J'ai trouvé fort plaisant que vous m'ayez marqué qu'il ne faut pas croire tout ce que dit la sœur S. Jérôme, comme si je ne vous avais pas mandé la même chose, je ne sais combien de fois. Vous devez même vous souvenir d'une lettre que j'écrivais à monsieur Garcie Alvarez, ct que vous déchirâtes, dans laquelle je lui disais assez clairement, qu'il ne fallait pas faire fond sur l'esprit de cette sœur. Mais avec tout cela je vous assure que c'est une bonne âme, et que si on ne la pervertit pas, elle vaut incomparablement mieux que la sœurBéatrix, parce que s'il lui arrive de faire des fautes , ce sera manque d'esprit , et non pas par malice. Je ne crois pas me tromper, et je suis persuadée que vous en viendrez à bout , pourvu que vous ne lui permettiez pas d'aller à confesse à d'autres qu'à nos pères; ou si par hasard elle va à monsieur Garcie Alvarez (à qui je vous prie de faire toujours bien mes compliments), vous aurez soin de le prévenir sur l'opinion que j'ai d'elle.

C'a été pour moi une grande satisfaction de voir par les lettres de nos sœurs, l'attachement qu'elles ont pour vous ; vous le méritez bien assurément ; mais tout de bon la vôtre m'a donné une récréation parfaite, et j'en

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avais grand besoin pour dissiper le dégoût que m'a donné celle de là sœur S. François. Ah! que cette lettre annonce peu d'humilité et d'obéissance ; De grâce, ma chère mère, prenez soin de son avancement dans la vertu ! car je trouve qu'elle s'est un peu gâtée à Paterne. Recommandezlui de ne point tant donner dans l'exagération. On croit ne point mentir avec tous ces détours ; mais en vérité ce style est bien opposé à la perfection religieuse, qui ne permet pas qu'on s'exprime autrement qu'avec franchise et clarté. C'est exposer les supérieurs à faire mille bévues. Je vous serais obligée de vouloir bien lui dire cela de ma part, pour toute réponse à sa lettre; et que je ne serai contente d'elle, que quand elle se sera corrigée de ce défaut. Mais je souhaite bien plus encore qu'elle contente le Seigneur; car pour moi c'est peu de chose.

Que n'ai-je le loisir, ma fille, et la tète assez forte, pour m'étendre dans celte lettre sur les choses qui se sont passées ici , afin de vous instruire par cet exemple, et vous porter à demander pardon à Dieu de ne m'avoir pas donné avis de ce qui est arrivé chez vous; car j'ai su que tout s'est passé en votre présence ! Il y en a quelques-unes que la bonne intention peut excuser; mais toutes ne sont pas dans ce cas-là. Que cela vous serve de leçon , ma chère mère , et puisque vous êtes si amie des règles, tenez-vous-y toujours attachée, si vous ne vouiez, en gagnant bien peu de chose avec le monde, perdre tout avec Dieu.

Toutes nos religieuses d'ici comprennent enfin qu'elles couraient à leur perte dans la conduite qu'elles ont tenue , et même elles en conviennent. Il n'y a que la sœur Béatrix de Jésus qui , par un faux principe d'amitié pour ses sœurs, non seulement ne m'a point avertie dans le temps, mais même persiste encore aujourd'hui à ne vouloir rien déclarer, quoiqu'elle voie clairement que tout est découvert ; aussi ai-je beaucoup rabattu de l'estime que j'avais pour elle. Le confesseur ordinaire n'a point confessé les sœurs depuis que je suis arrivée, et je ne crois pas même qu'il les confesse davantage. C'est une complaisance qu'il a fallu avoir pour le peuple, que j'ai trouve terriblement animé. Cependant, c'est un homme fort propre pour cet emploi , et c'est dommage qu'il ait affaire à des gens si peu raisonnables. Dieu veuille pardonner à quiconque est la cause que cette maison en est privée. 11 y aurait fait beaucoup de bien , et s'y serait lui-même avancé dans la vertu. Il vient me voir quelquefois, et il est le premier à approuver le parti que j'ai pris à son égard. Je lui ai toujours fait politesse, et je crois qu'il ne conviendrait pas d'en user autrement avec lui. Je suis surtout charmée de sa franchise. Il faut avouer que la trop grande jeunesse et le d-éfaul d'expérience sont quelquefois bien nuisibles. Orna chère mère, que le monde est plein de malice, et qu'il se plaît à empoisonner toutes choses ! Si nous ne profitons pas , vous et moi , de l'expérience que nous avons du passé, et si nous ne prenons garde à nous, tout ira de mal en pis. Pour l'amour de Dieu, puisque vous avez si bonne paît dans celte expérience, rendez-vous vieille avant le temps

.1 — •• LETTRE Li '"'*

en redoublant votre attention sur tout ce qui est confié à vos soins, et je ferai la même chose de mon côté'.

J'ai été étonnée que vous ne m'ayez point envoyé de chansons spirituelles; car à coup sûr, il y en a eu beaucoup de faites à l'occasion de votre élection. Je ne demande pas mieux qu'on se réjouisse dans votre maison, pourvu que ce soit avec modération; et s'il m'est arrivé d'y trouver à redire, vous savez que c'a été pour des considérations particulières. C'est à ma chère Gabrielle qu'il faut s'en prendre. Faites-lui. je vous prie, mille amitiés de ma part. J'aurais bien voulu pouvoir lui

écrire.

Je mène avec moi pour sous-prieure de la nouvelle fondation la sœur S.-Ange,et je prendrai la prieure à Tolède ; mais je ne suis pas encore déterminée sur le choix. Priez bien toutes le Seigneur qu'il bénisse cette fondation; et n'oubliez pas aussi dans vos prières la pauvre Béatrix. qui me fait grande pitié. Je suis contente de ce que la sœur Marguerite me marque, si les choses sont comme elle le dit. Soyez sûre que tout s'arrangera avec le temps , pourvu que vos Allés voient que vous les

aimez.

Je suis en vérité confuse des obligations que nous avons au bon prieur des Grottes; faites-lui passer les assurances de mon respect et de ma reconnaissance. Recommandez-moi aux prières de toutes vos filles, et ne m'oubliez pas dans les vôtres ; car je suis bien vieille et bien cassée. Le père prieur ne fait pas un grand effort de m'aimer, il me rend seulement ce qu'il me doit. Dieu le conserve ; nous possédons en sa personne un si grand trésor, que nous sommes intéressées à prier Dieu pour sa conservation. Dieu veuille aussi vous conserver et demeurer toujours avec vous. Je suis bien tendrement, ma révérende

Votre indigne servante, Thérèse de Jésus.

Vous jugerez par la longueur de ma lettre de l'envie que j'avais de vous écrire. Celle-ci en vaut bien quatrede celles que j'écris aux prieures de nos cantons, et même je leur écris rarement de ma main. J'ai été bien aise d'apprendre le bon ordre que le père prieur a mis dans vos affaires, pour empêcher la perte de ce qui est dû à mon frère, dans le cas même où la maison deviendrait plus pauvre. Toutes nos sœurs sont ici trèstranquilles, et la prieure est extrêmement raisonnable. Je vous assure que c'est une des bonnes que nous ayons ; et, de plus, elle jouit d'une santé parfaite, ce qui est un grand point. Enfin, toute la maison est comme un paradis. Bien des compliments au père Grégoire. Je voudrais bien savoir pourquoi il m'oublie. Mes respects aussi au père Solo. Son amitié vous a été bien utile.

REMARQUES

Il esl évident que celle lettre fui écrite on 1580 , puisse 1, Sainte éfajt alors i r sondepavi pour Ville-Neiiu'-de -la-Xaic, où elle arriva le -21 février 1580.^

J7() IITTKE I.II.

A SOS EXCELLENCE MADAME MARIE HENRIOUEZ, DUCHESSE d'aLBE.

Ia Suinte lui rend compte de l'état de sa santé ; la console et l'encourage à supporter Us peines de cette vie; et lui recommande les jésuites de Pampelune.

8 mot 1580. — La grâce du Saint-Esprit soit toujours avec votre excellence, madame.

J'ai eu toutes les envies du monde d'écrire à votre excellence, depuis que j'ai su qu'elle était de retour chez elle ; mais ma mauvaise santé ne me l'a pas permis. J'ai toujours eu la fièvre depuis le jeudi saint, excepté depuis environ huit jours, encore était-ce là le moindre de mes maux. Les médecins voulaient que ce fût un abcès, qui se formât dans mon foie; mais au moyen des purgations et des saignées qu'on m'a faites, Dieu a voulu que je demeurasse dans cette mer de peines et de tribulations. Je prie sa divine majesté de les garder toutes pour moi, et de les épargner à quelqu'un qu'il me fâcherait plus de voir souffrir, que de souffrir moi-même.

11 paraît, madame, suivant ce que j'ai ouï dire ici, que vos affaires sont heureusement terminées. Pour moi, ce que je puis en dire, c'est que Notre-Seigneur ne veut pas apparemment que nous goûtions en ce monde aucune satisfaction qui ne soit mêlée de peine; car je me figure aisément celle que votre excellence doit ressentir à se voir éloignée de celui qu'elle aime avec tant de tendresse. Mais Dieu permettra, madame, que cette peine passagère vous fera beaucoup mériter devant lui, et que la consolation viendra ensuite tout à la fois. Puisse-t-il exaucer mes vœux et les prières ferventes que lui font à cette occasion nos religieuses dans toutes nos maisons 1 Je leur ai recommandé sur toutes choses le succès de cette affaire. Je ne cesse de la présenter à Dieu, tout indigne que je suis, et nous continuerons d'en user de même, jusqu'à ce que nous recevions les nouvelles que je désire.

Quand je pense , madame , aux pèlerinages et aux oraisons dont vous allez vous occuper présentement, j'imagine que plus d'une fois il vous semblera que vous meniez une vie plus douce dans la prison ; mais, hélas ! que nos idées sont vaines et fausses dans ce monde! Que nous ferions bien mieux de ne désirer ni repos ni aucune consolation humaine, et de remettre entre les mains de Dieu toutes les affaires qui nous touchent ! Ne sait-il pas mieux que nous ce qui nous est avantageux 1

Il me tarde beaucoup, madame, d'élre instruite de l'état de votre santé et de tout ce qui vous intéresse. Je, vous supplie de m'en donner des nouvelles ; et ne vous mettez pas en peine que ce soit de votre main ou d'une autre. Considérez, je vous prie, qu'il y a un temps infini que je n'ai reçu de vos lettres, et que je suis réduite aux compliments que le père Gratien me fait de temps en temps d." votre part. Je ne vous

parle point de l'endroit où j'irai au sortir d'ici, ni de bien d'autres choses, parce que je crois que le père Antoine de Jésus ira incessamment dans vos quartiers, et qu'il vous rendra compte de tout.

J'ai maintenant une grâce à vous demander, madame, car il m'importe qu'on sache que votre excellence me favorise en toutes rencontres. Voici le fait. On a fondé nouvellement à Pampelunc de Navarre une maison pour les pères jésuites, dans laquelle ils sont entrés fort paisiblement. Depuis il s'est élevé contre eux une si grande persécution, qu'on ne les menace pas de moins que de les chasser de la ville. Ils ont eu recours au connétable, qui leur a fait un accueil favorable et leur a déjà rendu quelques services. La grâce que je demande à votre excellence, c'est de vouloir bien lui écrire pour le remercier de ce qu'il a déjà fait pour ces pères, et lui recommander de les favoriser par la suite en tout ce qu'il pourra. Je vous avoue , madame , que j'ai grande pitié de ces pères, sachant par moi-même quelle affliction c'est pour des religieux de se voir en butte à la persécution. Et comme je suis très-persuadée qu'on gagne beaucoup devant Dieu à les protéger et à les aider, je souhaiterais que cet avantage pût tomber à voire excellence. C'est une œuvre si bonne et si méritoire, que j'aurais demandé à monsieur le duc la même grâce que je vous demande, s'il eût été dans ce pays-ci. La populace dit qu'elle aura de moins ce que ces pères dépenseront. Cependant la maison leur est donnée par un gentilhomme qui y attache un revenu fort honnête; ainsi ce n'est pas là une fondation de pauvreté; et quand c'en serait une, il faut avoir bien peu de foi pour craindre qu'un Dieu aussi grand que le nôtre manque de moyens pour nourrir ceux qui le servent. Je le conjure de vous conserver, madame , et de vous donner tant d'amour pour lui , pendant l'absence de monsieur votre mari , que vous la puissiez supporter avec patience ; car que vous la supportiez sans peine, je sens bien que cela est impossible.

Votre excellence aura la bonté de donner la lettre que je lui demande à la personne qui viendra prendre la réponse à celle-ci ; et que ce ne soit point, je vous en conjure, une lettre ordinaire de recommandation, mais qu'il paraisse que vous avez véritablement cette affaire à cœur. Je suis bien importune, madame ; mais aussi n'est-il pas juste que vous souffriez quelque chose de ma part, en considération de ce que j'ai souffert et de ce que je souffre journellement pour vous ?

Je suis avec le plus profond respect , madame ,

De votre excellence l'indigne et très-soumise servante,

Thérèse de Jésus.

Du couvent de St.-Joseph de Tolède, ce 8 avril, j'ai voulu dire mai.

remarques.

Ce fut en l'année 15S0 que In Sainte écrivit cette lettre à la duchesse d'Albe, femme du duc Ferdinand de Tolède, premier ministre cl grand-maître de la maiSou

du roi Philippe II, lionime d'un profond savoir, ci le plus grain] général tic son temps.

Pour entendre celte lettre, il faut savoir <|iie ec seigneur avait été arrêté et mis en prison, pour avoir marié son lils sans l'agrément du roi, et qu'il en sortit pour aller commander l'année du roi, à l'occasion de la guene que l'Espagne eut à soutenir pour l'union du Portugal. J'ai ouï dire que lorsqu'il reçut l'ordre pour le commandement de l'armée, il repondit qu'il obéissait, afin qu'il fût dit que le roi d'Espagne avait des vassaux qui, tout en traînant leurs chaînes, lui conquéraient des royanir.es. En effet, il termina bientôt cette guerre, à la satisfaction de son maître, par là réduction du Portug il. Ce fut sa dernière expédition militaire. 11 mourut à Lisbonne âgé de plus de 80 ans.

J'ai encore appris d'un ancien courtisan que sur la fin de sa vie les médecins lui ruant ordonne de téter une jeune femme, dans l'espérance que cela prolongerait ses jours, ei sentant que malgré ce remède il s'affaiblissait de plus en plus, il disait agréablement à celle femme: Nourrice, je crains bien que cette nourriture ci ne vous fasse pas d'honneur.

I.e connétable de Navarre, à qui la Sainte priait la duchesse de recommander les jésuites, était beau-frère de celle dame ; cl c'est par lui, à ce que je crois, que l'illustre maison des licnumonl est entrée dans celle d'Alhe. La Sainte était Tort alla, tliée a ces pères, dont elle connaissait le zèle pour le salut des âmes; et d'ailleurs, die voulait leur rendre dans leurs nouveaux établissements les services qu'elle avait reçus d'eus dans ses fondations. Ce que la Sainte dit à la duchesse à la lin de sa lettre, qu'elle a beaucoup souffert, et qu'elle souffre encore beaucoup pour elle, doit s'entendre des austérités ei des mortifications que la Sainte pratiquait, pour obtenir de la miséricorde de Dieu le succès des affaires de celte dame.

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