DOUZIÈME
In Sainte lui [ait part (te la mort de son frère, qui lui fournit matière à des réflexions
chrétiennes.
h juil. 1380. — Le Saint-Esprit soit avec voire révérence, nia cher.; mère.
Je v ois bien que le Seigneur ne veut pas que je sois longtemps sans affliction. Vous saurez qu'il lui a plu d'appeler à lui son bon ami et son serviteur Laurent de Cépède. Il lui a pris un vomissement de sang si violent, qu'en moins de six heures il a été suffoqué. Il avait communié deux jours auparavant, et il est mort en se recommandant à Dieu, ayant conservé la connaissance jusqu'au dernier moment. J'ai lieu d'espérer que Dieu lui aura fait miséricorde, et qu'il est actuellement dans la gloire, car il vivait de façon que tout lui était à charge, hors ce qui concernait le service de Dieu. Aussi restait-il volontiers à sa maison de campagne à un.' lieue d'Avila, pour se délivrer, disait-il, du honteux commerce des compliments.
On pouvait dire de lui qu'il priait continuellement , puisqu'il se tenait toujours en la présence de Dieu , et il en recevait des faveurs si grandes , que quelquefois j'en étais surprise. Il était fort porté à la pénitence, et sur cet article il allait souvent plus loin que je n'aurais voulu ; car c'était à moi qu'il conûait ses plus secrètes pensées, et il y avait lieu de s'étonner du cas qu'il faisait de tout ce que je lui disais , ce qui venait de la grande amitié qu'il m'avait vouée. Je ne puis mieux lui en marquer ma reconnaissance, qu'en me réjouissant, comme je fais , de
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ce qu'il est sorti de celte vie misérable , et de ce qu'il est à présent dans un asile assuré. Et ne pensez pas que ce soit façon de parler; car il est exactement vrai que la pensée de son bonheur nie cause de la joie. Il n'y a que ses enfants qui me font de la peine; mais j'espère que Dieu les assistera en faveur de leur père.
Je suis entrée dans ce détail avec vous , ma chère mère . dans la vue de vous consoler, parce que je ne doute pas du chagrin que cette mort vous causera. Et certainement mon frère mérite bien que vous le regrettiez vous et toutes nos sœurs; caria part qu'il prenait à vos peines et l'attachement qu'il avait pour vous étaient inconcevables. Le temps est venu de vous acquitter envers lui en priant Dieu pour le salut de son âme , à condition que si elle n'en a pas besoin , comme je le crois , et comme j'ai lieu de le croire, suivant les lumières de la foi, vos prièn . seront appliquées aux âmes qui se trouveront dans la plus grande nécessité , et tourneront à leur profit.
Quelque peu avant sa mort, il m'avait écrit ici je veux dire au couvent de S.-Joseph deSégovie , où je suis présentement , qui est à onz^lieues d'Avila ) , et il me disait des choses par sa lettre, qui faisaient bien connaître qu'il était instruit du peu de temps qu'il avait à vivre. J'en ai été extrêmement étonnée. Je vois, ma fille , que tout passe si promptement , qu'au lieu de nous occuper continuellement , comme nous faisons, des moyens de vivre, nous ne devrions penser qu'aux moyens de bien mourir. Dieu veuille , puisque je reste en ce monde , que j'y puisse faire quelque chose pour son service. Je suis l'aînée de mon frère de quatre ans, et je ne puis parvenir à mourir. Au contraire , me voilà parfaitement rétablie de ma maladie ; je n'ai plus que mes incommodités ordinaires , et entre autres mes maux de tête.
Envoyez dire , je vous prie, au père Rodrigue Alvarez que j'ai reçu sa lettre bien à propos , puisqu'elle roulait entièrement sur les avantages des afflictions , et que je trouve que Dieu fait déjà des miracles par son moyen durant sa vie. Que sera-ce après sa mort?
Je viens d'apprendre que les Morisques de Séville avaient comploté de se rendre maîtres de la ville. Vous aviez-là une belle occasion d'être martyres. Sachez , je vous prie , ce qui en est , et chargez la mère sousprieure de me le mander. Je suis charmée qu'elle se porte bien, et fâchée de votre peu de santé. Pour l'amour de Dieu , ménagez-vous le plus que vous pourrez. On m'a enseigné un remède, qu'on dit être bon pour la rétention d'urine ; ce sont des gratteculs cueillis dans leur maturité; on les laisse sécher, après quoi on les réduit en poudre, et on en prend le poids d'un demi-réal tous les matins. Informez-vous-en à un médecin , et ne soyez pas si longtemps sans m'écrire , je vous en conjure. Mes compliments à toutes vos filles, sans oublier la sœur S.-François. Nos sœurs d'ici et la prieure leur font aussi les leurs. Il doit vous paraître à toutes fort plaisant de vous trouver parmi les étendards et les cris de guerre. Dieu \ ouille que cela vous profile . et que
1 s nouveautés qui frappent ros oreilles vous fassent faire (futiles réflexions. 'Sous avez grand besoin de toute votre attention pour ne vous pas distraire de \ os exercices. Pour moi ce que je désire le plus, c'est de vous voir saintes.
Que diriez-roussi la fondation de Portugal s'exécutait? Dom Tutonio, qui est aujourd'hui l'archevêque d'Ebora , nie mande que cette ville n'est éloignée de chez vous que de quarante lieues. Assurément ce serait une grande satisfaction pour moi; car, puisque je demeure sur la terre, je voudrais bien employer au service de Dieu le peu qui me reste à vivre , plutôt que de le passer dans l'oisiveté , comme j'ai fait ces dernières années , où j'ai seulement souffert quelques peines intérieures, sans produire au-dehors aucune bonne œuvre. Demandez toutes au Seigneur qu'il me donne des forces, afin que je puisse faire quelque chose pour lui. Je crois vous avoir déjà priée, ma chère fille, de remettre la présente lettre au père Grégoire , en le suppliant de la recevoir comme si elle lui était adressée. Vous lui direz aussi que je 1 aime beaucoup en Noire-Seigneur, et que j'ai grande envie de le voir. Mon frère est mort le dimanche d'après la S. -Jean. Je prie le Seigneur qu'il vous conserve, et qu'il vous rende aussi parfaite que je le désire. Croyez que personne n'est plus tendrement que moi , ma révérende mère,
Votre servante , Thérèse de Jésus.
Ce 4 juillet 1579.
REMARQUES
On admire dans cette lettre la fermeté héroïque avec laquelle la Sainte annonce la mort d'un frère qu'elle aimait tendrement, et entre dans le détail de celle mort. Mais ce qui soutenait la Sainte dans cette triste conjoncture, c'était l'assurance où elle était du bpnbeur éternel de ce cher frère, dont on dit qu'elle avait eu une révélation. ■
Une des plus grandes difficultés que j'aie rencontrées dans l'arrangement des lettres de la Sainle, c'est la date de celle-ci, qui dans l'édition espagnole est du A juillet 1579. Il semble d'abord qu'on ne puisse équivoquer sur cette date, parce qu'elle parait avoir été mise en touteslettres de la main de la Sainte; mais quand on y fait plus d'attention, on reconnaît qu'il y a ici de l'erreur, soit que la Sainte se soit méprise elle-même, soit ( comme il y a plus d'apparence ) que quelqu'un se soit ingéré après coup de marquer l'année sur la lettre, qui vraisemblablement n'était datée que du mois. En effet deux ou Irois circonstances se réunissent pour prouver que dom Laurent de Oépède mourut en 1580, et non pas en 1579, comme l'annonce celte lettre. D'abord ce ne fut que dans les derniers jours de l'année 1580 que la Sainte écrivit à son neveu aux Indes, pour lui faire part de la mort de son père. Quelle apparence, si la niDi-l de dom Laurent lut arrivée a la S. -Jean 1579, qu'on eut différé pendant un an et demi d'en faire paît à son fils? En second lieu je trouve deux lettres qui justifient que dom Laurent vivait encore à la fin de juillet 1579; ce sont la XLYII «t la XLY11I, dont la première a été entièrement dalée par la Sainte, tant pour l'année, que pour le mois. J'oppose donc ici la Sainle à elle-même, puisqu'il y aurait net radiction visible enire la lelire XLVII et la présente, à supposer celle-ci écrite ci Î579. Voilà les raisons qui m'ont déterminé à dater celte lettre du -i juillet 1580.